CHAPITRE II
Organisation et réglementation des deux métiers des tapissiers et des hautelisseurs.
Nous avons signalé plus haut (page 1 1), la différence qui existe entre les tapisseries et les œuvres de hauteslisses, et nous avons avancé que du moins à Tournai ces deux mots ne sont pas synonymes.
C'est pour les avoir confondus que Mgr de Haisne prétend qu'on ne fabriqua de véritables tapisseries à Tournai qu'à partir de 1353, époque où l'on rencontre en cetto ville Jean Capars ouvrier hautelisseur originaire d'Arras, tandis qu'au contraire on y trouve des tapissiers dès la fin du XIIIe siècle; que Mgr Voisin par contre signale cinq ou six cents ouvriers tapissiers reçus dans le métier dans la première moitié du XVP siècle et attribue a cette corporation une foule d'actes émanant de diverses magistratures communales, ainsi que certaines pièces d'archives, tandis qu'il résulte de l'examen détaillé de ces actes et de ces archives qu'elles concernent non les tapissiers proprement dits, mais les fabricants d'étoffes connues sous la dénomination de hautes-lisses ; qu'Alexandre Pinchart
enfin signale comme concernant les tapisseries, notamment pour les XVIe et XVIIe siècles, une foule d'ordonnances et de travaux qui se rapportent ensomme aux simples produits d'un art mécanique et n'ont rien de commun avec l'art de composer à la main des tentures historiées et des tapisseries à personnages.
Il ressort à l'évidence des textes anciens que les deux mots qui nous occupent ne sont pas synonymes. La signification du mot tapisserie est assez connue pour que nous n'ayons pas à le définir. Les tapissiers fabriquaient des tapisseries dans le sens restreint du mot. Sous le nom de hautelisseurs on a parfois aussi rangé les fabricants de tapisseries, mais c'est à titre exceptionnel ; ce mot a un sens plus étendu et désigne plusieurs catégories d'artisans confectionnant diverses sortes d'étoiles fines, sur le métier dont se servaient les tapissiers.
Les tapissiers, surtout au XIVe et au XVe siècle ont parfois fait concurremment des tapisseries et des hautes-lisses, et les deux mots, à cette époque, peuvent désigner alors les mêmes produits. Mais pas un texte ancien ne cite un hautelisseur comme ayant fait une tapisserie proprement dite.
Tous nos fabricants célèbres, ceux dont les œuvres sont décrites et connues et constituent les tapisseries les plus remarquables, sont qualifiés dans les actes du temps tapissiers; aucun n'est dit hautelisseur, et jamais on ne trouve, à l'époque où le métier est parfaitement organisé et réglementé, un achat de tapisserie fait à un hautelisseur.
Les tapissiers et les hautelisseurs formaient dans le corps des métiers deux groupes ou bannières distinctes, au moins dès la fin du XVe siècle.
Les ordonnances et les dispositions qui les régissent
sont portées les unes pour les tapissiers, les autres pour les hautelisseurs. Jamais, sauf au XIVe siècle, un de ces actes ne vise dans la môme disposition les deux corps de métiers. L'ordonnance de 1544 portée par Charles-Quint sur l'industrie des tapissiers, ne renferme même pas les mots hautes-lisses ou hautelisseurs et ne mentionne aucune des étoffes qu'ils fabriquaient.
Concluons donc en termes généraux que les tapisseries et les hautes-lisses sont deux produits distincts émanant de deux corps de métiers également distincts, et qu'on ne peut généralement aussi appliquer a l'un d'eux les dispositions prises pour l'autre.
Organisation des deux métiers en bannières, et conflits entre les différentes branches qui les composent.
Des deux métiers qui nous occupent, ce sont les tapissiers qu'on rencontre les premiers dans les archives locales dès ta fin du XIIIe siècle, et ils étaient certainement dès cette époque organisés en métier puisqu'on trouve dans les registres de la loi, recueil judiciaire de ces temps reculés, des condamnations prononcées contre certains suppôts du métier « pour dire lait as wardes de sen mestier pour leur office » (1).
A leur industrie sont dus probablement * le drap là » U li sulïranee nostre Segneur est « légué en 1316 par Damoiselle Sainte Glachons; « les coussins de mousset » à oisiaus légués en 1335 par Jeanne d'Estampes;
(1) T. Registre de la loy. N° 132, F> 78 V°.
a un couvretoir à lionchaux rouges et gaunes » (testament Watiers Horelore 1340) et les tapis à personnages donnés par l'évêque André Ghiny à la cathédrale de Tournai avant 1343, premières manifestations de cette industrie qui devait devenir si brillante un siècle après.
En même temps c'est-à-dire avant 1350, apparaissent mentionnés dans les inventaires et les testaments des produits qu'il est assez difficile de définir, ce sont : « des carpitres escuchonnées (c est-à-dire des tapis de » laine, ornés d'armoiries); carpitielles ouvrées de r> haulteliche; dras d'oeuvre sarrasinoise ; coussins et 9> couvretoirs de haulteliche ; etc. » Qui les a confectionnés, si ce ne sont ces tapissiers que seuls nous trouvons mentionnés dans nos archives jusqu'en 1352 à l'exclusion de tout hautelisseur ? Le premier artisan qui porte ce nom, Jean Capars est précédé, dans Tordre chronologique par une trentaine de tapissiers ou tapisseurs ; après lui et jusqu'à la fin du XIVe siècle, on ne trouve que trois hautelisseurs, tandis qu'on compte une cinquantaine de tapissiers.
11 en résulte que contrairement à l'opinion suivie jusqu'ici, la fabrication des tapisseries, à Tournai, est antérieure à 1352 et qu'on ne peut attribuer à un hautelisseur isolé, signalé a cette date, l'honneur d'y avoir importé cette industrie.
L'organisation des corporations à Tournai, remonte à une époque très reculée sans même qu'il soit possible de la déterminer, car les pièces les plus anciennes de nos archives communales où il en est question, dès le XIIIe siècle, n'en parlent pas comme d'une chose nouvelle ou en voie de formation, mais emploient au contraire des termes qui permettent de croire
qu'elle était complète et déjà ancienne à cette date.
Sans nous étendre sur le rôle joué dans l'histoire par les corps de métiers rappelons seulement qu'outre le but industriel ou commercial qui avait été leur première raison d'être, ils étaient encore organisés spécialement au point de vue fiscal et au point de vue militaire. En cas de guerre ou de troubles les membres de chaque métier groupés ensemble marchaient sous le même drapeau, d'où le nom de bannière que prit bientôt chaque métier, de sorte qu'on employa couramment ce mot pour désigner le métier lui-même.
En prévision du service militaire comme au point de vue fiscal, (puisque l'impôt était voté et perçu par bannière), on tâcha d'égaliser à peu près la force numérique des divers corps armés, et pour y arriver on groupa sous la même bannière des métiers qui souvent ne présentaient pas le moindre lien entr'eux, par exemple les tapissiers et les ciriers comme on le verra plus loin dans une résolution de 1546.
Chaque bannière comprenant généralement plusieurs branches était désignée sous le nom de la plus importante et la plus nombreuse de ces branches.
Quand une bannière était imposée pour une somme déterminée ou astreinte à un service militaire quelconque la répartition des charges se faisait ensuite entre les divers groupes qui la composaient proportionnellement à l'importance numérique de chacun d'eux.
Mais chaque fois qu'il s'agissait d'affaires concernant l'art ou l'industrie proprement dite, chaque groupe, chaque branche gardait une indépendance absolue vis-à-vis des autres groupes de la bannière, délibérait seule et adoptait telle décision que réclamaient ses propres intérêts.
La plus ancienne de nos listes de métiers remonte à l'an 1364; on y relève quarante-trois ou quarantequatre bannières, suivant la manière de les compter, parmi lesquelles nous trouvons les tapisseurs et les kiutilleurs (ou fabricants de coutils) ; les hautelisseurs n'y figurent pas; on ne peut en conclure cependant qu'ils n'existaient pas à Tournai à cette époque, nous venons de voir le contraire, mais ou bien ils ne constituaient pas un métier distinct, ou bien, composant un groupe peu nombreux, ils ne formaient qu'une des branches d'une bannière désignée seulement sous le nom de la branche principale.
Il paraît probable que les hautelisseurs étaient à cette époque confondus avec les tapissiers, comme tend à le prouver l'intitulé de l'ordonnance de 1397 portée « sur le fait des mestiers et marchandises de tapisserie, » haaltcliche et draps velus fais en Tournai » ; ils étaient en effet organisés en métier à la fin de XIVe siècle, puisqu'on voit en 1398 (20 août) les Consaux saisis d'une requête que leur adressent les ouvriers de hauteliche. Ces mômes magistrats portent en 1408 une ordonnance sur le fait du mestier, ouvraige et marchandise des draps nommés haulteliche. L'année précédente ils en avaient fait une sur la fabrication des draps velus qui, on le verra plus loin, étaient un des produits de la hautelisse. En 1410 ils réglementent la fabrication de la tapisserie sarrasinoise appelée alemarche . Cet ensemble de dispositions montre à la fois l'existence de différents groupes dans le métier, l'importance de celui-ci et l'activité de ses membres à cette époque.
En 1423, dit A. Pinchart, les hautelisseurs formèrent une bannière distincte, et prirent pour fête patronale le jour de la Transfiguration de Notre-Seigneur. Jusque-là
ils avaient marché avec les merciers sous la bannière de saint Maur (1).
On les trouve en effet en 1 127 assistant comme corps dictinct aux funérailles de la femme d'un membre du métier (2); et en 1429 ils sont encore repris dans une liste des métiers ou bannières réunies pour voter certains impôts, et l'octroi d'un secours demandé par Jeanne d'Arc aux tournaisiens. Ils forment une bannière avec les sargeurs. Par contre les tapissiers ne sont plus repris nominativement dans cette liste, d'où Ton peut induire qu'à cette époque ils formaient avec les hautelisseurs une même bannière portant le nom de ces derniers.
Mais ceci, rappelons-le, ne concernait que le paiement de l'impôt et la prestation du service militaire ; lorsqu'il s'agit de débattre les intérêts propres du métier on trouve les tapissiers constitués en corporation distincte, comme le prouve cette mention, extraite du compte d'exécution testamentaire de Jehan du Prêt, tapissier, décédé en 1 142 :
« A plusieurs maistres du mestier de tapisserie dont » ledit defunct estoit, pour avoir aidié lesdis confrères n à porter ledit defunct en terre, auxquels ledit defunct 1 avoit pareillement donné xx sous pour ce que, par les » ordonnances Audit mestier faites entr'eulx, chacun n deulx dudit mestier doit à son trépas, à la compati gnie, un mouton... »
Les marcheteurs qui forment un groupe distinct parmi les tapissiers, sont régis par une ordonnance de 1458.
(1) Nos archives ne font pas connaître le patron des tapissiers.
(2) Au varlet du métier d'hautelisse pour son sallaire d'avoir semonce les maistres du dit mestier pour estre à l'enterrement de ladite feue . . T. (Compte d'exécution testamentaire Pol de Lannoit 1427).
Nous arrivons à l'époque où les tapisseries de Tournai jouissent d'une haute réputation et sont admises, à l'égal des tapisseries d'Arras dans le mobilier des princes les plus fastueux de leur temps, les ducs de Bourgogne.
Cette réputation n'a pu être acquise en un jour; elle est le fruit d'une fabrication abondante dont les produits exportés à l'étranger y ont fait connaître le mérite de nos ateliers; et le résultat d'efforts remontant à une époque déjà éloignée, car une fabrique célèbre ne s'improvise pas en un jour.
Nos artisans du XIIIe et du XIVe siècle, sont donc les premiers auteurs de la renommée acquise par nos tapisseries au XVe siècle. C'est à leur activité et à leur goût, c'est à la réglementation sage et éclairée donnée au métier par nos magistrats, qu'est due la brillante situation que révèlent les importants marchés passés par nos tapissiers au milieu du XVe siècle.
Dès 1446 nos fabricants comptent Philippe-le-Bon au nombre de leurs clients ; ils envoient leurs produits à Puy en Auverge, Lyon, Anvers, Reims, Saint-Omer, Bruges, Lille, Paris, Nuits, Beaune, Cambray et en bien d'autres lieux.
Charles-le-Téméraire, Philippe-le-Beau, l'empereur Maximilien, le cardinal d'Amboise, archevêque de Rouen, le roi d'Angleterre Henri VIII et plusieurs seigneurs de sa cour, Marguerite d'Autriche, se fournissent chez eux.
C'est dans la seconde moitié du XVe siècle, quand les tapissiers fabriquèrent leurs produits les plus artistiques, qu'ils se séparèrent des hautelisseurs et ne permirent plus à ces derniers de confectionner les tapisseries proprement dites. Jusque-là une certaine confusion avait régné entre les divers métiers qui nous
occupent. Une même ordonnance, nous l'avons dit, régissait la fabrication des tapisseries hautelisses et draps velus. Il n'en sera plus de même à l'avenir, comme l'indique cette mention que nous relevons dans les délibérations des Consaux : « De la requeste Jehan n Cambier pour estre receu à tenir ouvroir de faire » dras velus, veu qu'il est francq maistre et a fait n apresure, disant que les Doyens ne Ij vuellent rece-
- voir s'il n'apprend la haidlclice, qui est un autre n mestier et tout dcsjoinl (1) ».
En 1 101 , à propos d'une contestation entre les marcheteurs et les tapissiers d'une paît, les hautelisseurs et les sargeurs d'autre part, cette séparation apparaît comme définitivement consommée (2).
Il arrive fréquemment que les tapissiers ne sont pas mentionnés dans les listes des métiers; c'est qu'ils ne formaient pas une bannière à eux seuls, mais composaient seulement une branche de la bannière des teinturiers sous laquelle ils marchaient (3).
La nomination du doyen appartenait aux teinturiers, celle du sous-doyen aux tapissiers ou à l'une des autres branches de la bannière (4).
Il est parfois bien difficile d'établir à quelle bannière appartenait l'un ou l'autre métier, nous l'avons dit plus haut.
Les tapissiers artistes plutôt qu'artisans n'ont jamais
(1) T. Consaux du 3 décembre 1465.
(2) [bid. 3 janvier 1401. Voir au chapitre III.
(3) Sentence des Doyens des arts et métiers. 12 juillet 1496. T. n°4232.
(4) T. Consaux du 4 juillet 1536. L'intitulé est ainsi formulé : - Comme » les doyens jurés et tous les mestres du mestier de marcheterie et " tapisserie de ladite ville, suppôts de la bannière des tainturiers d'icelle
- ville, se fussent puis nagaires traits vers nous »
été extrêmement nombreux, ils ont donc presque toujours dû céder le pas aux autres branches de leur bannière telles que celle des teinturiers et des filletiers, évidemment plus importantes, numériquement, que la leur.
Aussi ne les trouve-t-on presque jamais repris en nom propre dans les listes de métiers.
Les contèstations de 1546 et de 156G où figurent les tapissiers fournissent la preuve de ce que nous avançons. En 1546 ils sont nommés sous la bannière des filletiers et en 1566 sous celle des teinturiers, retordeurs et filletiers.
Les hautelisseurs avec les sargeurs et les couvertoireurs formaient une bannière, laquelle comprenait aussi les sayetteurs; ces deux derniers groupes comptant deux cent cinquante suppôts environ chacun en 1520, les hautelisseurs demandèrent à ce qu'on sépare d'eux les sayetteurs pour former un métier distinct. Ces derniers s'y opposèrent de toutes leurs forces, mais sans succès, car en 1524 les Consaux admirent la demande des hautelisseurs et après avoir distrait les sayetteurs de leur bannière, en formèrent une nouvelle avec ceux-ci.
Les troubles religieux du XVIe siècle causèrent un tort énorme à notre industrie; les doctrines nouvelles comptaient de nombreux adeptes parmi nos artisans et les édits de l'empereur contre les calvinistes eurent pour conséquence d'en faire émigrer un grand nombre dans les pays étrangers. Ils y transportèrent l'industrie des tapisseries et surtout de la hautelisse, au grand détriment de la richesse publique du pays où cette industrie avait pris naissance.
Nos hautelisseurs tournaisiens furent fréquemment en lutte avec leurs voisins, notamment de Roubaix,Orchies, Tourcoing et plusieurs localités moins importantes.
Le métier entretint au contraire toujours d'excellentes relations avec les hautelisseurs de Lille, et de concert avec eux soutint plusieurs procès contre leurs concurrents des autres villes.
Dans Tournai même il eut de fréquentes contestations, avec les métiers similaires et notamment les sayetteurs, ses rivaux et ses concurrents. Une première sentence, émanant du Conseil de Malines semblait devoir mettre fin aux contestations en décidant quelles étofTes chacun des deux métiers pourrait désormais fabriquer, mais il n'en fut rien ; les procès recommencèrent de plus belle peu de temps après. Les sayetteurs ayant obtenu l'appui do la chambre des arts et métiers, c'est contre elle que durent procéder les hautelisseurs. Cette lutte dura plusieurs années, et seule une sentence du Conseil de Malines rendue le 14 juillet 1587 put mettre fin à leurs démêlés.
Après leur procès contre les sayetteurs de Tournai, les hautelisseurs en entament un nouveau contre les hautelisseurs et les sayetteurs du baillage (1543), dans lequel ils obtinrent à leur tour l'appui des magistrats communaux.
Il fut terminé par une sentence du conseil privé de l'empereur favorable aux hautelisseurs, et suivi immédiatement d'une nouvelle atïaire contre les teinturiers, tondeurs et appareilleurs de trippes ou étoffes de velours (1544).
Vers le milieu de XVIe siècle, la fabrication des tapisseries éprouva un ralentissement notable, tandis que celle des hautes-lisses prit, au contraire, une exten-
sion considérable. Au fur et à mesure que les tapissiers, comme métier, s'effacent, les hautelisseurs prennent de l'importance et au moment où plusieurs grandes industries tournaisiennes particulièrement florissantes à l'époque gothique, telles que la dinanderie, ou fabrication des bronzes et des objets en laiton, la sculpture et spécialement la sculpture sur pierre, la peinture, la fabrication des étains et des armes, éprouvèrent une décadence sensible, les hautelisseurs devinrent l'une des premières bannières de la ville, sinon la première.
Une ordonnance des Consaux en date du 23 mars 1534 (v. st.) constate cette brillante situation. « Le » mestier et stil des hautelisseurs, (y est-il dit) serait » et est l'un des plus florissant et souffisant mestier, en r> augmentation d'entre tous les autres stils et mestiers » de ladite ville ayant et soutenant plus de six cents » hostilles ouvrans en icelle ville et faisant tel et si r> grand nombre de pieches de haulteliche que les trois r> jours de la semaine parci devant ordonnés à sceller » lesdites pièches ne peuvent suffire « En conséquence elle ordonne que les hautelisses qui n'auront pu recevoir le scel un des trois jours de la semaine primitivement fixés, pourront encore le recevoir le samedi (î).
En 1537, les hautelisseurs achètent une maison située à la rue de Marvis pour y traiter les affaires du métier.
Relevons ce détail cependant; pour traiter ces affaires ils se réunissaient tantôt au cloître de la cathédrale, tantôt en lpur maison du scel.
(1) Ordonnance des Prévost et Jurés 23 mars 1534. — T. (Fonds non inventorié, pièces à l'appui des comptes).
Cette prospérité se révèle par les nombreuses ordonnances réglementant la fabrication et la vente. Nous en avons déjà parlé et nous les signalerons encore quand nous examinerons des divers points quelles traitent.
Nous ne nous arrêterons pas ici à la fameuse ordon nance de Charles-Quint sur les tapisseries (1544) publiée après qu'il eut pris l'avis de toutes les villes du Pay-Bas. Son influence sur l'industrie tournaisienne ayant été quasi nullo.
En 1546 on trouve les tapissiers rangés sous la bannière des filletiers et en contestation avec ceux-ci pour savoir à laquelle des deux branches du métier appartiendra le doyen. Pour mettre fin à cette contestation les Consaux proposèrent de transférer les tapissiers sous la bannière des ciriers, qui étaient peu nombreux et de leur attribuer la nomination du doyen, le sous-doyen étant réservés aux ciriers (23 novembre 1546). Il ne fut pas donné suite à cette délibération, et une vingtaine d'années plus tard les tapissiers revinrent à la charge pour être érigés en bannière distincte. Mais cette fois ils furent éconduits.
A la même époque la lutte reprend entre les hautelisseurs et les sayetteurs « sur le fait des nouveaux » ouvrages figurés que iceux haultelicheurs empêchent - lesdits sayetteurs de composer, ■ (1er juillet 1561). Les Consaux s'entremirent en vain pour concilier les deux parties. Les hautelisseurs qui comptaient plus de huit cents membres d'après un document de l'époque, prétendaient dominer tous les autres métiers.
Aussi continue-t-on à les voir constamment en pro-
cès avec ceux qui pouvaient sur quelque point leur faire concurrence, et même avec les diverses magistratures de la ville quand ils jugeaient que les intérêts du métier étaient menacés par leurs décisions.
Ils prétendaient même faire la loi aux hautelisseurs des villes voisines notamment à ceux de Roubaix chez qui ils semblent avoir deviné des rivaux qui devaient les ruiner dans la suite. Nos fabricants étaient alors bien supérieurs en nombre et en qualité à ceux de cette localité et abusant peut-être de leur force, ils n'hésitèrent pas à entamer un procès qui aurait anéanti l'industrie roubaisienne si leurs prétentions avaient été admises.
Mais lorsque l'huissier des hautelisseurs de Tournai se présenta à Roubaix pour y saisir un certain nombre de pièces que ceux-ci prétendaient faites au mépris de leurs droits, il y eut un véritable mouvement populaire qui faillit coûter la vie aux gens de justice (1623) (1).
Les élections des officiers du métier des hautelisseurs avaient donné lieu paraît-il à des fraudes et à des brigues qui allèrent jusqu'à mettre en péril par les querelles et les contestations qu'elles soulevèrent, l'existence de la corporation; pour y remédier il fallut un décret des Archiducs du 25 mai 1621 qui modifia les règles généralement admises pour la nomination des dignitaires dans les métiers, traça tout une procédure pour ces élections et les mit sous la surveillance des magistrats communaux.
Le métier avait à sa tête un doyen et un sous-doyen, deux jurés, quatre ou huit commis et dix esgards renouvelés chaque année de la manière suivante.
(1) Inventaire des archives du Nord. T. 6, p. 112.
Ces dignitaires, à l'expiration de leur mandat, étaient convoqués en la halle des Consaux et désignaient trente hommes appartenant à la corporation, chargés à leur tour d'élire pour l'année suivante les principaux officiers du métier; c'est-à-dire les doyens et jurés (1).
Ce système prêtait encore à la fraude, paraît-il, car en 1629, par décret du pouvoir souverain l'élection fut entourée de nouvelles formalités et mise sous la surveillance et l'autorité immédiate des Consaux.
En vertu de l'édit, au lieu des anciens officiers du métier, ce furent les Consaux qui désignèrent d'abord six hautclisseurs chargés de choisir les trente hommes. Appelés à l'hôtel de ville, les six élus étaient enfermés dans trois locaux distincts, où chacun d'eux désignait à son tour cinq membres du métier et tous ceux-ci réunis, au nombre de trente, composaient le collège électoral, qu'on appelait les trente hommes, et auquel était confiée la nomination des quatre principaux dignitaires du métier, le doyen, le sous doyen et les deux jurés
Les trente hommes prêtaient serment entre les mains d'un des prévôts de la ville, qui les présidait ; puis en présence du greffier et du procureur fiscal, procédaient à l'élection faite au scrutin secret et sans qu'ils eussent eu le temps de se concerter auparavant.
Aussitôt nommés les doyens et les jurés choisissent ensemble quarante suppôts du métier lesquels sont chargés de la nomination des huit commis.
Enfin les commis joints aux doyens et jurés nomment les dix esgards du métier.
(1) T. Consaux du 27 mai 1G25.
Cet ensemble de formalités assez compliqué s'appelait faire la loi des hautelisseurs (1).
Le système fut en vigueur sans modification importante aussi longtemps que dura la corporation; à partir de 1664 cependant le collège des quarante hommes au lieu d'être nommé tout entier par les doyens et jurés se composa des trente hommes auxquels les doyens et jurés en ajoutèrent dix, désignés trois par chacun des doyens et deux par chacun des jurés.
Tous les membres du métier appelés à faire partie de l'un de ces collèges recevaient une rémunération payée par la caisse du métier.
Les six hautelisseurs chargés par les Consaux de désigner les trente hommes étaient payés par la caisse communale (2).
L'industrie de la hautelisse après avoir connu les temps les plus prospères, traversait une période de crise et menaçait même de disparaître. Mais nos magistrats communaux soutinrent de leurs subsides et de leurs encouragements le métier qui avait été une source de prospérité pour la ville et qu'on espérait chaque jour voir refleurir. Ils favorisèrent les artisans qui importaient la fabrication de quelque nouvelle étoffe, payèrent des pensions à certains artistes pour fournir des dessins nouveaux aux hautelisseurs ainsi qu'à des artisans chargés de monter leurs métiers et enfin accordèrent une gratification de vingt et plus tard de quarante et même cinquante patars par métier en activité.
(1) T. Consaux du 24 avril et 23 mai 1629.
(2) T. Consaux du 22 octobre 1664 et comptes généraux 1664-65 f° 86. — Ils touchaient de ce chef 18 livres.
Tant d'efforts n'aboutirent pas à relever une industrie qui n'était plus que l'ombre de ce qu'elle avait été autrefois, et dont la décadence fut tellement rapide qu'à la fin du XVI T siècle elle ne comptait plus à Tournai que cinquante maîtres et vingt apprentis.
Les corps de métiers eux-mêmes avaient d'ailleurs perdu beaucoup de leur importance. A l'organisation ancienne des maîtres ouvriers travaillant isolément ou avec un nombre très limité d'ouvriers, mais ayant des intérêts communs que les chefs du métier administraient et défendaient, on s'efforçait de substituer partout une forme nouvelle de travail, la manufacture ou l'atelier dans lequel un patron réunit autour de lui un nombre plus ou moins grand d'ouvriers. Ce patron ne poursuivait qu'un but, s'émanciper de la tutelle du métier; pour y parvenir il prétendait que son industrie était nouvelle c'est-à-dire non prévue par les ordonnances et qu'elle échappait en conséquence à la réglementation des métiers et au paiement des redevances exigées de leurs suppôts.
Tel fut le cas des fabriques établies successivement à Tournai par Dusautoy, Sergent, Verdure et Sellier, Delescolle et plus tard Piat Lefebvre qui devait ériger à Tournai la plus importante manufacture qu'on y vit jamais.
Au XVII0 siècle on trouve les métiers qui nous occupent, répartis comme suit :
Les teinturiers forment une bannière avec les tapissiers. Les sayetteurs et les hautelisseurs en forment deux distinctes (UV2T .
A partir de 1628 les tapissiers ne sont plus désignés
nominativement mais continuent à faire partie de la bannière des teinturiers.
Ceux-ci sont nommés avec les retordeurs en 1628, avec les filletiers en 1635, ils disparaissent en 1639 et figurent seuls en 1636 et 1652 (î).
Une ordonnance des doyens des arts et métiers du 13 mai 1649 montre que les hautelisseurs, les sargeurs et les couvertoireurs formaient à cette époque une seule bannière (2).
Quant aux hautelisseurs et aux sayetteurs ils continuèrent à former deux métiers distincts jusqu'en 1768 où un décret impérial réunit ces deux métiers et leur adjoignit celui des tisserands, en permettant à tous les suppôts de la nouvelle bannière de faire concurremment les ouvrages qui dépendaient de chacun des trois métiers (3).
Réglementation du travail.