NOMS DIVERS PORTÉS PAR LES OUVRIERS TAPISSIERS ET HAUTELISSEURS
Un nombre considérable d'ordonnances, émanées des diiïérentes magistratures de la ville réglementaient étroitement l'industrie des tapissiers et des hautelisseurs, deux noms sous lesquels peuvent se ranger les diverses catégories d'artisans qui nous occupent.
(1) Invent. n° 2182.
(2) Chambre des arts et métiers. T. (14 mars 1774) n° 4194.
(3) T. Invent. n° 4273. Sac A n° 35.
La plus ancienne désignation employée est celle de tapissier, tapissières ou tapisseur; sous ce nom nous apparaissent Philippron de Bruges et Jakèmes Campions cités dans des actes de l'échevinage de 1295 et une centaine d'artisans du XIVe siècle dont on trouvera plus loin les noms.
Robert Dary et Jean de l'Ortie qui ont produit les tapisseries de la Toison d'or s'intitulaient modestement marchans houvriers de tapisserie. Jean Baubrée, les Grenier, Guillaume I)csreumeaulx, Nicolas Bloyart. Clément Sarrasin, les Poissonnier, Meaulx de Visquere, Jean Devenins, Nicolas de Burbure, Jean du Moulin, les Drosset, les Cassel, Jean Martin, qui tous ont produit des séries remarquables de tapisseries, et plus tard Oedins, Pannemaker, Behagle et Baert sont généralement appelés tapissiers et parfois marchands de tapisseries.
Presque en même temps que les premiers tapissiers on rencontre les tapissiers sarrasinois. Ils fabriquaient, croit-on généralement des tapis velus et épais, dans le genre de ce qu'on appelle aujourd'hui la moquette. Dans le principe l'œuvre sarrasinoise a peut-être été une broderie; c'est l'opinion de Labarte (1).
Quelques-uns de leurs ouvrages sont mentionnés dans nos inventaires ou testaments : une bourse sarrazinoise (131 1) des coussins ouvrés d'oeuvre sarrazinoise ( 1 30 1 ) des draps sarrazinois, etc..
Certains de nos actes citent les marcheteurs comme fabriquant les tapisseries sarrasinoises qu'on appelle aussi tapisseries aie marche (2).
(1) 9 décembre 1410. P. .T. n°7.
(2) Histoire des arts industriels. T. 4. p. 347.
Peut-on, de là, les assimiler aux marcheteurs dont nous parlerons plus loin et considérer leurs œuvres comme des tapisseries de basses-lisses, quelque soit d'ailleurs leur aspect décoratif ? C'est encore l'opinion de Labarte (1).
Hautelicheur, ouvrier de haulteliche, hautelisseur apparaît pour la première fois dans nos archives en 1352, nous l'avons déjà rappelé. Nous n'avons trouvé les noms que de cinq artisans qui soient qualifiés hautelisseurs dans le cours du XIVe siècle, bien que plusieurs ordonnances visent le métier de haulteliche et que d'assez nombreuses mentions d'oeuvres de ce nom se rencontrent dans des documents datant de ce siècle.
A cette époque il est synonyme de tapissier, bien que, nous l'avons dit plus haut, on ne trouve jamais le nom d'un hautelisseur accolé à une œuvre de tapisserie proprement dite.
Les hautelisseurs deviennent dès la fin du XVe siècle, des fabricants d'étoffes de luxe, dont on trouvera l'énumération au chapitre III.
Dans deux délibérations des Consaux du 3 et 17 janvier 1491 la distinction entre tapissiers et hautelisseurs paraît consommée : les marcheteurs et les tapissiers étaient en contestation avec les sargiers (ou sargeurs) au sujet de la fabrication des tapisseries de flocon ; on voit dans le second acte ces mêmes sargeurs unis avec les hautelisseurs pour soutenir les mêmes prétentions à l'encontre des tapissiers. Nous en reparlerons plus loin au sujet de la fabrication.
Les ouvriers de tissus à piet, mentionnés dans une
(1) Ibid. p. 367.
délibération des Consaux du 20 juin 1180, appartien" ncnt au groupe des hautelisseurs. On trouve parfois la mention tissutier de soie. Les artisans qui ont porté ce nom sont peu nombreux.
Ouvriers de velus, ouvriers de dras velus, tisser ants de velus, faiseurs de velus, se rencontrent plus fréquemment; ils sont régis par l'ordonnance portée le 19 juillet 1407 sur la matière.
Ils sont cités dans les ordonnances des 7 août 1380 et 2 août 1990, et nous les considérons encore comme des tapissiers, du moins au XIVe siècle, ainsi que le prouve l'intitulé de l'ordonnance du 20 mars 1307 portée « sur le fait du niostier et marchandise de le * tapisserie haultcliche et dras velus fais en Tournai » et qui sans distinguer entre ces trois articles, leur impose la même réglementation.
11 en est de même des sargeurs, sargirres, ouvriers faisans sarges : en 1452 les sargeurs font partie de la même mairie que les hautelisseurs. Confondus avec les tapissiers jusqu'alors, ils vont au moment où ceux-ci se séparent des hautelisseurs, être rangés parmi ces derniers, ainsi que les ouvriers de velus.
Nous parlerons des articles de leur fabrication, les sarges, au chapitre III.
Les hiutiUeurs et les couvretoireurs ou fabricants de coutils et de couvre-lits sont au XIV siècle cités dans les ordonnances avec les tapissiers, plus tard ils se confondent avec les hautelisseurs.
Marcheteurs , ouvriers à le marche, ou allemarche, cités dans le règlement du 27 mars 1397, dans ceux du 6 mai et du 9 décembre 1410, sont encore des
tapissiers ; ils travaillent sur un métier de basseslisses, d'où il suit que marcheterie, tapisserie à le marche seraient synonymes de tapisseries de basseslisses, ce dernier mot ne datant, comme mot, que du XVIIe siècle (1).
L'œuvre des marcheteurs est mise sur le même rang que la haulteliche et la tapisserie. Dans ces deux premiers actes et dans celui du 9 décembre il est dit formellement qu'ils fabriquent la tapisserie arrasinoisey appelée a le marche. Une ordonnance du 10 février 1438 parle des ouvrages à personnages qu'ils peuvent faire.
Tapissiers et marcheteurs sont associés dans une requête aux Consaux (2) et dans une ordonnance de la chambre des arts et métiers de 1496, qui confond dans une même réglementation « tous les maîtres du métier de » marcheterie et tapisserie. »
Dans un acte de 1451, les qualificatifs tapissier et marcheteur sont employés comme synonymes (3).
Enfin dans le règlement du 29 août 1531 le nom de marcheteur est employé indifféremment avec ceux de tapissier et broqueteur (4).
Le nom de marcheteur a été porté par des artisans éminents comme Pasquier Grenier (1449) et Guillaume Desreumeaulx qui cependant sont le plus généralement qualifiés tapissiers.
Après les tapissiers et les hautelisseurs, les marche-
(1) Guiffrey. La tapisserie, pages 20-23. Houdoy. Tapisseries de Lille, page 25.
(2) 3 janvier 1491.
(3) « Mahienet Destaimbourg, tapisseur d'une part, et Jehan Artus aussi marcheteur d'autre part, ont juré la paix de la ville. » (Prévost et Jurés, T. n° 3310. 7 décembre 1450.)
(4) T. n° 343. Registre aux publications.
teurs forment le groupe le plus nombreux parmi les artisans qui nous occupent.
Broqueteurs, ouvriers à le broque, sont cités pour la première fois dans l'ordonnance de 1397 avec les marcheteurs. Ce sont encore des tapissiers, en même temps que des hautelisseurs dans le sens primitif du mot.
Un testament de 1433, cite des draps de broqueterie contenant « la passion de nostre Seigneur»» (î) ce qui ne laisse pas de doute sur leur qualité de tapisserie. On trouve encore une œuvre de broqueterie dans un testament de 1498 (2).
Parlant d'un broqueteur, un acte de 1449 dit qu'il pratique « le métier de faire haultelichea le broque(n). *
Une ordonnance des prévost et jurés, rendue le 19 août 1531, assimile les broqucteurs aux tapissiers et aux marcheteurs (4).
Les bourgrteurs dont il est question pour la première fois en 1408, à propos des draps de bourges, figurent dans tous les actes comme formant un même corps avec les hautelisseurs. Ils fabriquaient des étoffes diverses telles que « draps royés, rollets et quievirons » et des
(1) " Item je donne à la dite église S. Nicaise quatre pièces de drap " contenant la passion nostre Segneur Jhesus-Crist, les deux de bro- » quclerie et les autres deux de toille... avoescq un drap de broqueterie « servant a le table dudit autel nostre Dame en lad. église S. Nicaise... » (1433, testam. Jehan du Gardin.)
(2) « Un Jhesus ouvret de broqueterie ■ 1498. Testament Jeanne du Casteler.
(3) <• A Colart Hydre broqueteur pour avoir governé et nori ledit Caron et lui apprins le mestier de faire baulteliche a le broque pour le terme de un ans... « T. 1449. (Compte de Tutelle Bernard.)
(4) Registre aux publications T. n° 343.
bourgettes, bourgeteries ou draps de bourge, mais nullement des tapisseries. Nous reviendrons, au chapitre III, sur les produits de leur industrie.
Un contrat passé devant les prévost et jurés le 21 avril 1493, montre un foullon et haultelicheur s'engageant à travailler pour le compte et dans la maison d'un bourgeteur. .. (î).
A part les tapissiers et les marcheteurs, toutes les branches de métiers que nous venons de mentionner se fondent dès la fin du XVe siècle dans la branche des hautelisseurs.
Au XIVe et au XVe siècle (surtout pendant les deux premiers tiers de ce dernier) les mots tapissier et hautelisseur sont synonymes.
Les tapissiers outre les tapisseries proprement dites fabriquaient diverses étoffes fines comprises sous la dénomination générale de hautes-lisses.
Ce n'est que vers la fin du XVe siècle qu'on trouve les tapissiers et les hautelisseurs organisés en deux métiers distincts, et à partir de ce moment si les tapissiers ont continué à faire simultanément des tapisseries et des étoffes de hautes-lisses, les hautelisseurs au contraire n'ont jamais composé de tapisseries et se sont strictement bornés à la fabrication des étoffes. (Voir pages 11 et 91 .)
A dater de cette époque, tapissiers et hautelisseurs forment donc deux groupes bien tranchés et on ne peut employer indifféremment l'un ou l'autre de ces noms pour les désigner.
Les ordonnances faites pour les tapissiers ne concernent plus les hautelisseurs et les dispositions prises
(1) Doyens des arts et métiers, T. vol. 4232 f° 185.
pour ces derniers ne touchent plus les tapissiers, contrairement à l'opinion commune qui les a confondues jusqu'ici.
C'est en tenant compte de cette division en deux groupes bien distincts que nous allons examiner successivement les ordonnances qui réglementaient les deux métiers à Tournai.
Nous parlerons d'abord du métier des tapissiers, c'est-à-dire tout à la fois des tapissiers et des hautelisseurs aussi longtemps qu'ils ont été réunis, jusqu'au second tiers du XVe siècle, et des tapissiers seuls depuis cette époque jusque 1720 date ou a cessé la fabrication des anciennes tapisseries à Tournai ; puis du métier des hautelisseurs ou fabricants de tentures et d'étotfes diverses, depuis la tin du XV siècle, jusqu'à la fin du XVI II' siècle. (1).