CHAPITRE IY
DES TRAVAUX RÉCENTS SUR LE TATOUAGE. — ÉTUDE ANTHROPOLOGIQUE DU TATOUAGE.
Nous allons donner dans ce chapitre un résumé des travaux de Lombroso et de l’école italienne, et le récit du procès Tichborne qui a occupé les tribunaux anglais pendant près de deux ans, et a porté sur certains caractères de l’identité déduite des cicatrices et des tatouages. Mais ce qui nous paraît surtout important c’est de faire connaître au public français un des plus curieux chapitres de l’ TJomo delinquente , le bel ouvrage du professeur de médecine légale de Turin. Nous serions satisfaits si la traduction ou le résumé d’une partie du livre de notre savant ami pouvait engager le public médical français à faire connaissance avec une œuvre si remarquable.
Un des caractères les plus singuliers de l’homme primitif
ou à l’élat sauvage est, dit Lombroso, la fréquence avec laquelle il se soumet à une opération plutôt chirurgicale qu’esthétique (1).
Cette pratique est aussi répandue en Italie sous le nom de marco , nzito , sègno, devozione , mais seulement dans les dernières couches sociales, chez les paysans, les marins, les bergers, les soldats, et plus fréquemment encore chez les criminels, pour lesquels il constitue un nouveau et spécial caractère médico-légal.
Lombroso compare un ensemble de 6,784 sujets dont 3,886 soldats et 2,896 criminels, prostituées et soldats criminels.
D’après le tableau qu’il présente, on voit qu’en Italie comme en France, ou même chez les sauvages, les femmes donnent une très faible proportion de tatouées. Chez les hommes non criminels, cet usage tendrait à décroître, puisque, en 1873, Lombroso trouve un chiffre dix fois moins élevé qu’en 1863. Cependant cet usage persiste et même prend de très grandes proportions dans la population criminelle, soit militaire, soit civile, puisque sur 3,048 examinés, il en trouve 167 de tatoués, soit -7',9 0/0 chez lès adultes et 40 0/0 chez des jeunes gens mineurs.
Le plus grand nombre des militaires tatoués se montre en Lombardie, dans le Piémont, dans les Marches. Il y en a moins dans les provinces de Sardaigne, de Toscane, de Naples. La cause pourrait être en partie attribuée à l’origine celtique des premiers. Les Celtes sont en effet les seuls qui dans l’antique Europe occidentale aient eu cette coutume. Mais il faut tenir compte aussi du sanctuaire de Lorette, où cet usage est conservé avec beaucoup d’autres comme un
(1) Dans une communication au cougrès de l’Association française h. Alger, notre ami M. Magitot, qui s’est spécialement occupé des déformations ethniques, a présenté une carte sur laquelle il a essaye, au moyeu de cinq teintes différentes, d’indiquer la répartition du tatouage par espèces : tatouages par piqûres , par incisions, par cicatrices ou brûlures , sous épidermiques, mixtes. Ces variétés indiquent les différents modes opératoires.
Lacassagne. ‘ 5
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dévot commerce. Il y a en effet, près de l’église, des tatoueurs ou marcatori , qui font payer pour chaque tatouage 60 ou 80 centimes. C’est un prix énorme si l’on pense à la misère des opérés, au petit avantage qu’ils en retirent, aux inconvénients qui en résultent pour beaucoup. Quelques pèlerins ainsi tatoués sont obligés de garder le lit de trois à quinze jours à la suite d’érysipèles, de phegmons, d’adénites et même, ce qui n’est pas rare, pour gangrènes.
Lombroso relève ensuite les professions des tatoués avant leur incorporation dans l’armée. Il trouve qu’en Lombardie et dans les Marches, il y a surtout des paysans (40), des maçons (9 sur 134), des pêcheurs (8), des boulangers, des mineurs de Carrare, des charpentiers. En Yénétie, ce sont surtout des charretiers ; dans les Romagnes et à Naples, des pêcheurs et des bergers.
Au point de vue de la région du corps tatouée, c’est d’abord la face palmaire de l’avant-bras. Il y en a peu aux épaules, à la poitrine (ce sont alors des marins), aux doigts (les mineurs), et c’est alors une espèce de bague. Lombroso affirme qu’aucun tatoué n’en présente dans le dos ou sur les parties sexuelles, s’il n’a fait un voyage dans les îles océaniennes ou un séjour dans les prisons.
Il distingue les tatouages d’après les symboles auxquels ces dessins font allusion et reconnaît quatre signes ou emblèmes différents : des signes d'amour , de religion , de guerre, de profession. Telles sont les manifestations extérieures des idées et des passions prédominantes chez un homme du peuple.
Les signes d'amour sont les moins nombreux, et presque toujours ils appartiennent à des Lombards ou à des Piémontais. Ce sont ou le nom ou les initiales de la femme aimée, écrits en lettres majuscules, l’époque du premier amour; un ou plusieurs cœurs transpercés d’une flèche; deux mains entrelacées ; c’est une femme, habillée en paysanne, une fleur à la main, ou même un court distique d’amour.
Les symboles de guerre sont surtout fréquents chez les mi-
litaires, ce qui est fort naturel, puisqu’ils sont un signe professionnel. Quelques-uns sont dessinés avec tant de finesse ou de variété qu’ils rappellent la minutieuse précision de l’art égyptien ou mexicain.
Les porteurs de ces tatouages sont encore le plus souvent des Lombards ou des Piémontais. Ces dessins rappellent une série d’idées semblables à celles de nos soldats.
C’est la date de l’engagement, d’une bataille mémorable à laquelle a assisté le soldat, l’arme de son propre régiment, ou toutes ces choses réunies. On trouve aussi des dessins dans le genre de ceux-ci : un canon sur le point de partir, ou avec le boulet qui sort de la gueule ; deux canons entrecroisés avec une grenade sur le triangle inférieur, une pyramide de boulets dans le triangle inférieur. Ce sont des dessins spéciaux aux artilleurs de campagne, ou à ceux qui servirent l’Autriche.
Dans l’artillerie de place, c’est le mortier à bombes ; pour la cavalerie, un cheval ; pour les gendarmes, une grenade avec une croix ; pour les bersaglieri, une carabine ou un chapeau avec des plumes flottantes.
Les symboles religieux sont les plus fréquents après les emblèmes militaires, ce qui paraîtra bien naturel « à celui qui connaît l’esprit dévot de notre peuple. »
Toutefois il faut ajouter que beaucoup de ceux-ci furent, contrairement aux autres, tatoués avant d’entrer dans l’armée. C’étaient des bergers de Lombardie ou des pèlerins de LoretteJ
Ces dessins consistaient pour la plupart en une croix surmontant une sphère : un cœur entouré de cierges est spécial aux Lombards, l’image du Saint-Sacrement est particulière aux Napolitains ; c’est un crucifix, le portrait d’un saint patron, que l’individu a pris en adoration spéciale; c’est une tête de mort que l’on rencontre assez souvent chez les Napolitains.
Il y a un tatouage presque exclusif aux populations des Romagnes, de Ghieti.et d’Aquila, c’est le dessin transformé
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par les peintres et qui se réduit à un H majuscule orné d’une ligne transversale en plus et surmonté d’une croix. On peut trouver ce dessin sur des Calabrais, Lombards qui furent à Ancône, puis à Lorette, soit par hasard, soit en pèlerinage, et qui ont désiré avoir un souvenir de cet événement sur leur propre chair.
Quelques marchands d’objets de piété (di sacre quisquiglie) qui se tiennent à Lorette, près du sanctuaire, dessinent eux-mêmes pour de grosses récompenses ces tatouages non seulement sur les bras, mais aussi sur le cou et la poitrine, de manière à simuler des colliers, des médailles, et cela avec une telle perfection, que l’on dirait des objets réels et saillants.
Les symboles divers ont peu de signification. C’est une fleur, un arbre, un anneau, les propres initiales. D’autres peuvent avoir plus d’importance en rappelant certaines circonstances spéciales de la vie du tatoué.
Un individu, par exemple, portait le portrait del’ex-reine de Naples, avec le mot Gaela, ce qui était bien le signe orgueilleux d’un vétéran bourbonien. Lombroso a cinq fois noté un dessin assez bizarre qu’on lui dit représenter une tarentule ou une grenouille. C’étaient sur quatre Napolitains et un Sicilien, tous individus fortement soupçonnés d’être affiliés à la Camorra. Il ne put savoir ce que voulait dire ce tatouage, et il n’est pas éloigné de croire que ce fût un signe de reconnaissance, de même que les carbonari en portaient un à peu près semblable vers 1815.
Mais le tatouage devient une particularité de l’homme criminel, puisqu’il est adopté par lui avec un caractère spécial, une étrange fréquence et une diffusion remarquable sur tout le corps.
Tout le monde sait que les soldats détenus sont plus souvent tatoués que les autres militaires. Ce serait huit fois plus, d’après Lombroso. Un soldat, non tatoué, répondit à ce médecin qui lui demandait pourquoi il n’avait pas de dessins : « Parce que ce sont des choses que font les galériens. » Un
médecin militaire disait même que les tatoués ont a priori la réputation de mauvais soldats. « Que nous sommes loin de l’époque ou le tatouage était considéré comme une preuve de virilité et était dans l’armée piémontaise adopté par les courageux I »
Une étude minutieuse des divers tatouages adoptés par les criminels démontre que ces signes ont de l’importance et par leur fréquence et par une caractéristique toute spéciale.
En effet, 4 de ces 162 dessins exprimaient bêtement l’esprit violent, vindicatif ou porté à des projets désespérés.
Un avait sur la poitrine, au-dessous de deux poignards, la triste inscription : Je jure de me venger ; c’était un ancien marin piémontais, filou et homicide par vengeance. Un Vénitien, voleur récidiviste, portait sur la poitrine ces paroles :
« Malheur a moi , comment finirai-je? » Lugubres paroles qui rappellent celles autrement lugubres que Philippe, l’étrangleur des prostituées, s’était fait tatouer sur le bras droit, quelques années avant sa condamnation : « Ne' sous une mauvaise étoile. »
Voici un autre fait que je.viens d’observer.
* Le 13 février 1881, mon collègue, M. le professeur Pierret, fait l’autopsie d’un individu décédé à la prison Saint-Joseph. Cet individu, âgé d’une trentaine d’années, cordonnier de profession, a été condamné seize fois pour vol, vagabondage et autres délits. On a fait mouler et on conserve ses lobes cérébraux manifestement inégaux. Sur les bras il y a des tatouages. Au bras droit : Pas de chance, et au-dessous un sabot.
Il semble, dit Lombroso, que je criminel prévoit sa propre fin et l’inscrit sur sa propre chair.
Un criminel s’était mis sur le front : Mort aux Bourgeois; un autre, un trophée surmonté d'un bonnet phrygien et les deux lettres W. M., ce qui voulait dire : Vive Mazzini ; un autre avait des tatouages qui rappelaient les événements les plus importants de sa vie et ses idées de vengeance.
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Fieschi avant sa fameuse tentative de régicide avait été condamné pour faux et, à cause de cela, rayé des cadres de la Léo-ion d’honneur. En prison, il se tatoua une croix sur la poitrine : « Heureusement, disait-il, que celle-là au moins ils ne me l’enlèveront pas ! » Ce singulier mélange d’une vanité moderne et d'une coutume antique indique un esprit et un jugement pervers.
Un autre caractère du tatouage chez les criminels est fourni par Y obscénité du dessin ou la région du corps sur la-> quelle les dessins sont exécutés.
Sur 142 criminels examinés par Lombroso, 5 étaient dans cernas.
/ Tous portaient le long de la verge le dessin d’une femme ; /un autre avait fait représenter sur le gland le visage d’une / femme, de telle sorte que la bouche se trouvait constituée I par l’ouverture du méat urinaire ; sur le dos de la verge ! étaient les armes de la maison de Savoie. Un portrait, sur les mêmes parties, les initiales de sa maîtresse ; un autre ■ un bouquet de fleurs.
Tous ces faits, dit Lombroso, prouvent l’absence de pudeur et de sensibilité, car c’est une des régions les plus douloureuses ; aussi l’épargne-t-on même chez les Birmans. Hébra (1) donne le portrait d’un Européen dont ils transformèrent la peau en vrai tapis de Perse, par l’assemblage d’animaux et d’arabesques. Les dessins étaient sur tout le corps, même dans le cuir chevelu, sauf cependant les parties génitales, qui étaient moins tatouées que les régions voisines. Et parmi les sauvages il n’y a que les Tahitiens, cités par Berchon, et les indigènes de l’île Viti, cités par Giglioli, qui, par exception, se tatouent à la vulve.
Un autre caractère des criminels, d’après Lombroso, et qu’ils ont de commun avec les marins et les sauvages, est d’imprimer des dessins non seulement sur les bras et la poitrine, mais aussi sur toutes les parties du corps.
(1) Hébra, Atlas de dermatologie ,
Je n’insisterai pas sur les dessins relevés à ce propos par Lombroso et je rappelle mes observations beaucoup plus
nombreuses, puisque j’ai les observations et i es dessins de
35 individus, tatoués sur tout le corps.
Ce grand nombre de tatouages prouve bien le peu de sensibilité des criminels, ce qu ils ont d’ailleurs de commun avec les sauvages.
Un autre fait qui distingue le tatouage des criminels est leur précocité.
A la prison générale, Lombroso en a trouvé sur des enfants de 7 à 9 ans. Sur 89 criminels en général, 66 avaient été tatoués entre 9 et 16 ans. Pour confirmer ce qu’avance Lombroso et qui est en contradiction avec les assertions de Berchon et de Tardieu, je vais donner le tableau suivant d’après mes observations. Il est plus complet que le tableau qui a été publié plus haut, page 20.
A 5 ans, 1 6 — 1
A 13 ans, 4
Il résulte de mes observations, faites sur des criminels, que presque le tiers des individus avait été tatoué avant l’âge de 20 ans.
Lombroso s’occupe ensuite des tatouages professionnels, il donne quelques renseignements sur leur disparition. Des criminels lui auraient avoué avoir fait disparaître des tatouages en retatouant les parties avec des aiguilles semblables trempées dans le suc de la figue verte. Il parle aussi des tatouages surajoutés. Sur 74 tatoués, 41 étaient voleurs, 18 homicides et voleurs de grand chemin, 7 vagabonds, 5 faussaires, 3 incendiaires. Sur 89 tatoués de la même catégorie, 71 s’étaient tatoués en prison ou à la maison de correction, 8 au service militaire, 4 dans des pèlerinages, 4 chez
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eux. Sur 50 de ces hommes, 27 étaient tatoués en bleu par poudre decharbon etdechasse,6 enrouge par le cinabre* 1 en noir par le noir de fumée, 6 à la fois en rouge et bleu;
Avant d’énumérer les différentes raisons invoquées par Lombroso sur les causes du tatouage, il nous semble utile de faire connaître sur ce point les opinions des deux éminents savants qui se sont occupés de la question, MM. Edward Tylor (1) et Darwin (2).
Tylor recherche l’origine des légendes et l'importance qu’elles ont dans l’explication des mutilations ethniques, et à ce propos il parle des légendes relatives aux tatouages : l’une des plus singulières fait comprendre pourquoi les Fidjiens ne tatouent que les femmes, tandis que leurs voisins les Tongans ne tatouent que les hommes. Il paraîtrait qu’un Tongan fut envoyé aux îles Fidji pour y apprendre comment se pratiquait le tatouage. En revenant, pendant la route, il répétait : « Il faut tatouer les femmes et non les hommes. » Mais, tout à coup, rencontrant un obstacle, il faillit tomber, oublia la fameuse phrase, et à son arrivée à Tonga il dit aux siens : « Il faut tatouer les hommes et non les femmes, » et le précepte fut adopté et depuis ce moment appliqué.
Cette explication, ajoute Tylor, paraissait toute naturelle aux Polynésiens, car les habitants de Samou racontent une histoire analogue et ne différant que par quelques détails de celle des îles Tonga.
Darwin insiste sur l’universalité de certaines coutumes : « Quiconque lit avec soin les intéressants ouvrages de Tylor et de Lubbock ne peut manquer de remarquer la ressemblance qui existe entre les hommes de toutes les races relativement aux goûts, au caractère et aux habitudes. C’est ce que prouve le plaisir qu’ils prennent tous à danser, à faire une musique grossière, à se peindre, à se tatouer ou à s orner de toutes les façons.... Or, lorsque les naturalistes
(1) Tylor, La civilisation primitive, t. I.
(2) Darwin, La descendance de l'homme , etc., t. I, p. 257, t. II, p. 369.
IÆS TATOUAGES.
remarquent une grande similitude dans de nombreux petits détails d’habitudes, de goûts et de caractères entre deux ou plusieurs races domestiques, ou entre des formes naturelles très voisines, ils regardent ce fait comme une preuve que ces races dépendent d’un ancêtre commun doué des mêmes qualités; et, par conséquent, ils les groupent toutes dans la même espèce. Le même argument peut s’appliquer aux races humaines avec bien plus de force encore. »
Darwin cherche à mettre en évidence l’influence de la beauté avec les mariages humains. Il est notoire, dit-il, que les sauvages ont la passion de l’ornementation,-et un philosophe anglais va jusqu’à soutenir que les vêtements ont été imaginés d’abord pour servir d’ornements et non pour se procurer de la chaleur. Ainsi que le fait remarquer le professeur Waitz, « si pauvre et si misérable que soit un homme, il trouve du plaisir à se parer. » Les Indiens de l’Amérique du Sud qui vont tous nus attachent une importance considérable à la décoration de leur corps, comme le prouve l’exemple « d’un homme de haute taille qui gagne avec peine par un travail de quinze jours de quoi payer le chica nécessaire pour se peindre le corps en rouge. « Les anciens barbares qui vivaient en Europe à l'époque du renne rapportaient dans leurs cavernes tous les objets brillants ou singuliers qu’ils trouvaient. Aujourd’hui les sauvages se parent partout de plumes, de colliers, de bracelets, de boucles d’oreilles, etc. Ils se peignent de la manière la plus diverse. « Si l’on avait examiné, remarque Humboldt, les nations peintes avec la même attention que les nations vêtues, on aurait vu que l’imagination la plus fertile et le caprice le plus changeant ont aussi bien créé des modes de peinture que des modes de vêtements. »
Dans une partie de l’Afrique, les sauvages se peignent les paupières en noir; dans une autre, ils se peignent les ongles en jaune ou en pourpre. Dans beaucoup de localités, les cheveux sont teints de diverses couleurs. Dans quelques pays, les dents sont colorées en noir, en rouge, en bleu, etc., et
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dans l’archipel Malais on considère comme une honte d’avoir les dents blanches comme un chien. On ne saurait nommer un seul grand pays compris entre les régions polaires au nord et la Nouvefle-Zélande au midi où les indigènes ne se tatouent pas. En Afrique, quelques indigènes se tatouent, mais beaucoup plus fréquemment ils se couvrent de protubérances en frottant de sel des incisions faites sur diverses parties du corps. Les habitants du Kordofan et du Darfour considèrent que cela constitue « de grands attraits personnels ». Dans les pays arabes, il n’y a pas de beauté parfaite, tant que les joues ou les tempes n’ont pas été balafrées.
Darwin conclut ainsi : « Enfin, fait remarquable que prouvent les citations précédentes, les mêmes modes de modifications dans la forme de la tête, l’ornementation de la chevelure, la peinture et le tatouage du corps, le percement du nez, des lèvres ou des oreilles, l’enlèvement et le limage des dents, etc., prédominent encore, nomme elles l’ont fait depuis longtemps dans les parties les plus éloignées du globe. 11 est fort improbable que ces pratiques, auxquelles tant de nations distinctes se livrent, soient dues à une tradition provenant d’une source commune. Elles indiquent plutôt, de même que les habitudes universelles, delà danse, des mascarades, et de l’exécution grossière des images, une similitude étroite de l’esprit de l’homme, à quelque race qu’il appartienne. »
Il nous paraît indispensable de relater ici le tableau que le père Mathias G... trace du tatouage chez les Océaniens (1). Après cette lecture, on saisira mieux l’importance des causes que nous donnerons ensuite.
Le Père Mathias G... trace un fort curieux tableau du tatouage chez les Océaniens.
* J’ai maintenant à dépeindre comment ils s’habillent et soignent leur corps. Bien qu’on les dise tout nus, et qu’ils le soient en effet une bonne partie du temps, et encore à moitié découverts dans leurs plus grandes cérémonies, où
(1) lettres sur les îles Marquises, etc., Paris, 1843, p. 129,
ils mettent leurs plus pompeux habits, je vous assure néanmoins qu’il n’y aurait pas peu à dire pour quiconque voudrait épuiser dans une soigneuse description les détails de leur toilette ; car, croiriez-vous que dans la nudité il y a aussi de la recherche, de la fatuité et du plus haut fashionable? Je me contenterai de vous donner une idée du tout, principalement aux Marquises. Je commence par les âges.
«Depuis la naissance jusqu’à 10 et 12 ans, l’enfant des deux sexes marche tel que la nature l’a fait, et rarement il rougit, si ce n’est devant l'étranger qui semblerait trop le considérer ; jusqu’à cet âge, il n’y a donc ni habillement, ni tatouage : je mets celui-ci au rang de leur genre de vêtement, et en effet il en est un et des plus beaux, en même temps qu’il est si particulièrement original. Je commencerai même ma description parce point. Arrivés à l’âge de 15 à 16 ans, on jette une ceinture aux enfants des deux sexes, et l’on commence le tatouage du reste de leur corps, à chacun suivant le genre qui convient; mais c’est un habillement qui ne se complétera que successivement, et souvent dans un âge avancé ; car il est un peu douloureux, et il faut du temps pour en supporter les douleurs. On commencera quelquefois par percer les oreilles; et alors il faudra une victime humaine à sacrifier, si ce sont les oreilles princières de quelque altesse d’un haut rang parmi les femmes, comme je vous l’ai raconté.
« Pour le tatouage, on se contentera de quelque commencementde fleurs ou de broderie, aux doigts, aux mains et aux jambes. Mais notez bien, avant que j’aille plus loin, que la moindre des opérations de ce tatouage, qui ne fait que commencer, est une chose non commune, mais sacrée, qui ne se fait qu’en secret, ou dans un lieu saint, par des mains spécialement destinées à une si haute fonction, et avec accompagnement de cérémonies qui rehaussent encore l’opération. Ce ne fut que par un privilège spécial que nous obtînmes un jour d'en être témoins, bien que profanes étrangers.
« Il y a pour chaque famille princièye une famille de ta-
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toueurs qui lui est spécialement affectée, et c’est une dignité qui se transmet de père en fils, en sorte qu’à la mort du premier il faut attendre' souvent plusieurs années l’âge compétent avec la fin des études de tatouage du jeune peintre qui doit enfin vous appliquer ses pinceaux sur le corps.
« Celui que je vis opérer dans la famille d’un chef appelé Ioha, et sur lui-même, était un de ses jeunes neveux, d’une quinzaine d’années, jeune homme des plus intéressants. Le patient était couché sur la paille, entre les mains de plusieurs compagnons qui le tenaient comme pour l’opération de chirurgie la plus douloureuse ; et le jeune tatoueur, penché sur lui, ayant à ses côtés ses tasses de diverses teintures avec ses tablettes et ses poinçons, espèce d’ossements de poissons très acérés, lui dessinait sur le corps mille figures fort jolies, dentelles, broderies, images de poissons; puis, après le dessin tracé, lui enfonçait dans l’épiderme ses aiguilles imbibées d’une encre indélébile. Il paraissait bien, aux grimaces du pauvre tatoué, que l’opération avait quelque chose de piquant, car ces hommes, qui jamais ne se plaignent, pas même l’enfant dans les plus grands maux, ne peuvent s’empêcher de faire entendre alors les soupirs de la douleur. Au bout de quelques heures, on laisse le patient, dont le tatoueur a essuyé bien soigneusement toutes les gouttes de sang : on donne à celui-ci une récompense, et le pauvre tatoué, à qui il est défendu pendant plusieurs jours de prendre certain genre de nourriture comme cochon, kava, etc., va se coucher dans sa case, où les dentelles qu’on lui a faitès deviennent autant d’ulcères fort douloureux. Cés ulcères guérissent au bout de quelques jours, les broderies reparaissent plus belles que jamais, et pour ne plus s’effacer.
« Je vous ai dit que le tatouage de l’un et de l'autre sexe n’est pas le même. Aux femmes, et même aux plus grandes princesses, il se bornera aux brodequins, aux bracelets, au gant souvent d’une seule main, à des épaulettes descendant à moitié du bras, et enfin au pivelé des lèvres et deS oreilles. Mais pour les hommes c’est autre chose, il n’y a pour ainsi
dire, pas de partie du corps qui n’ait ses figures et ses dentelles, à commencer par les pieds : ce sont des brodequins et des bas à jour les mieux dessinés et les mieux brodés que j’aie vus ; les genoux ont leurs mollettes, les cuisses leurs cuissards, tout le dos mille bigarrures ; le haut du corps sé distingue par les plus belles cuirasses ; ici rien n’est épargné pour rendre le dessin parfait, sauf les figures grotesques qui sont ajoutées aux plus fines dentelles. Les mains ont leurs gants, mais des gants à jour qui remontent jusqu’à moitié du bras, où ils rejoignent les bouts de manche du hausse-col. Enfin le tout se termine par la figure ; mais, il faut le dire, c’est en sens inverse du reste du corps, car si celui-ci est brodé avec soin, celle-ci, au contraire, est à dessein défigurée par des barres transversales obliques, et si grotesques qu’elles inspirent la peur et le dégoût. Leur intention, au reste, est de faire peur à leurs ennemis. Sauf cette horrible caricature de la figure, vous jureriez de loin voir le plus beau costume de cotte de mailles de nos anciens chevaliers ; et dans la nudité des hommes des Marquises on dirait qu’il n’y a rien d’indécent, mais seulement un costume fort bien assorti au climat et aux goûts guerriers de ce peuple. »
Nous allons maintenant donner d’après Lombroso les causes qui maintiennent cette coutume. C’est l’étude anthropologique du tatouage.
1° La religion qui a tant d’influence sur les peuples a une certaine tendance à conserver les habitudes et les coutumes anciennes. C’est ainsi qu’elle contribue à maintenir cet usage : son intervention est pour ainsi dire officielle à Lorelle. Ceux qui ont un culte spécial pour un saint croient qu’en le dessinant sur leur propre chair ils lui donnent la preuve réelle et l’assurance de leur attachement.
Sur 102 criminels tatoués, Lombroso en trouve 31 avec des emblèmes religieux.
Rappelons à ce sujet que les tatouages réprouvés par Moïse sont assez rares chez les Israélites. Nous en avons
cependant trouvé quelques-uns sur des juifs condamnés.
2° L'imitation est une seconde cause. Un soldat répondit à Lombroso, qui le raillait de s’être fait tatouer : « Nous sommes comme des brebis; nous ne pouvons voir faire quelque chose par un camarade que nous ne l’imitions aussitôt au risque de nous faire du mal. »
Une compagnie de l’ancien régiment de Savone se trouvait presque en grande partie tatouée avec un christ, parce qu’un des soldats, ancien marin, très dévot et particulière-ment à Jésus-Christ, avait tatoué le même dessin sur un grand nombre de ses camarades. 11 n’exigeait d’ailleurs pour cette opération que quelques sous ou une ration de pain.
3° L'oisiveté a aussi sa part. C’est ainsi qu’on peut expliquer le grand nombre de tatouages chez les déserteurs, les prisonniers, les marins. L’inaction est plus pénible que la douleur même.
4° La vanité a une bien plus grande influence. Cette passion prépondérante, qui existe chez les animaux, se trouve à tous les degrés de l’échelle sociale et conduit aux actions les plus bizarres et les plus étranges.
Les sauvages, qui vont nus, portent les dessins sur la poitrine ; chez nous, à cause des vêtements, les tatouages se trouvent sur les parties les plus facilement découvertes, les avant-bras et plus souvent le droit que le gauche.
De même que chez les anciens Thraces et les Pietés certains tatouages distinguaient les chefs, de même chez un grand nombre de peuples sauvages on voit encore ces dessins servir de marques extérieures de distinction.
Dans la Nouvelle-Zélande le genre des dessins varie comme chez nous la mode. Il n’y a que quelques années c’étaient les lignes courbes ; maintenant ce sont les figures.
Chez les Birmans ne pas être tatoué est un signe de mollesse ; à Noukaïva, les nobles peuvent porter des tatouages plus développés que le peuple.
A Sumatra, les Pagai se font un signe de tatouage pour chaque nouvel ennemi tué.
Dans la Nouvelle-Zélande, le tatouage est un vrai blason de noblesse, dont ne peuvent se servir les plébéiens; aussi, les chefs eux-memes ne peuvent employer certains signes quand ils n’ont pas accompli quelque action remarquable. Toupée, cet intelligent Néo-Zélandais, qui fut, il y a quelques années, envoyé à Londres, insistait auprès du photographe afin qu’il fît bien ressortir son tatouage : « L’Européen, disait-il, écrit son nom avec une plume ; Toupée l’a écrit là.» C’est le même qui disait à Dumont-d’Urville:
« Bien que les Chonques soient plus puissants que moi, ils ne pourront porter ces lignes, que j’ai sur le front, parce que ma famille est plus illustre que la leur. »
5° L’esprit de corps contribue aussi à propager cette coutume. Il faut tenir compte en même temps de l’esprit de secte. Lombroso a trouvé quelques initiales chez les incendiaires de Milan, certains signes chez des repris de justice à la prison générale. Des groupes de Camoristes doivent avoir adopté ce genre d’ornement primitif, comme signe distinctif de bande, de même qu’ils avaient adopté les bagues, les épingles, les chaînes, certaines formes de barbe.
Chez les sauvages des îles Marquises, le tatouage distingue les différentes factions ennemies ; l’une a un triangle, l’autre un cercle.
De même, les tribus nègres se distinguent par les incisions de la face.
6 0 Les'plus nobles ‘passions humaines peuvent aussi, jusqu’à un certain point, provoquer des tatouages. Les habitudes du village natal, l’image du saint patron, le souvenir de l’enfance ou de l’amie lointaine viennent et reviennent continuellement comme des images dans la mémoire du pauvre soldat, et ces images sont rendues plus vives par l’éloignement, les dangers et les privations. Un signe qui les résume tous en une imagedevient alors précieux et comme la source de plaisirs aussi doux que moraux.
Une curieuse endémie du tatouage est ensuite citée par Lombroso d’après les notes du D r Albertotti. Ce fut parmi
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les pensionnaires d’une communauté assez renommée de Cas,tellamonte, ou douze jeunes gens, au moment de se séparer, se firent tatouer un signe qui faisait allusion à leurs années de collège. C’était le nom du directeur ou 'celui d’un camarade.
7° Les passions amoureuses ou mieux érotiques ont bien aussi une influence, ainsi que le prouvent les figures obscènes, les initiales amoureuses sur les criminels, les tribades et les prostituées.
En Océanie, les femmes ont sur la vulve des dessins obscènes. Et il y a quelques années, dit Mantegazza, les femmes japonaises se tatouaient sur les mains des signes qui faisaient allusion à leurs amoureux, signes qu’elles effaçaient quand elles changeaient d’amants.
Les femmes de Tahiti, deToba et de Guaranis se tatouent av£c des lignes et des cicatrices spéciales'pour indiquer qu’elles sont vierges ou nubiles. De meme chez les hommes, le tatouage coïncide souvent avecla virilité : c'est un indice, et comme le prétend Darwin dans son exagération,un moyen de sélection sexuelle.
Lombroso fait alors cette observation pleine de finesse : « Ce stimulus de la passion, uni à l’exacte connaissance des détails chez ceux qui, ayant peu d’idées, les ont précises, m’expliquerait la délicatesse avec laquelle sont exécutés quelques-uns de ces dessins, délicatesse qui me rappellecelle des Égyptiens, des Chinois et desMexicains dont les antiques monuments permettent de très bien distinguer la forme des animaux, des végétaux et des instruments qu’ils ont voulu figurer. Cette perfection des dessins me rappelle encore plus le charme exquis des chansons populaires. Tant il est vrai que la passion sera toujours supérieure à tous les produits artificiels de la culture. »
8® La nudité , peut-être chez nous, par exemple chez les marins et les prostituées, mais certainement pour les sauvages, joue un rôle en transformant les tatouages en espèce de couverture ou d’ornement.
9° Mais la première et la plus importante des causes est, 'd’après Lombroso, l'atavisme ou cet espèce d’atavisme historique, la tradition, puisque le tatouage est un des caractères spéciaux de l’homme primitif ou de ceux qui vivent encore à l’état sauvage.
Dans les grottqs préhistoriques d’Aurignac et dans les sépultures de l’antique Egypte, on rencontre quelques os rendus pointus, semblables à ceux qu’emploient les sauvages modernes pour se tatouer. Lombroso cite alors les passages des auteurs anciens qui font allusion à l’opération du tatouage et que l’on trouvera d'ailleurs mentionnés dans le livre de M. Berchon ou que nous avons cités nous-même.
Le professeur de médecine légale de Turin indique ensuite et comme comparaison les tatouages qui se pratiquent acluellement chez certains .peuples primitifs aux îles Marshall, chez les Payaguas, les Bambura, les Cafres, et il conclut ainsi : « Rien de plus naturel qu’une coutume si répandue parmi les sauvages et les peuples préhistoriques se montre de nouveau parmi les classes humaines qui, comme les bas fonds marins maintiennent une température constante, répètent les coutumes, les superstitions, jusqu’aux chansons des peuples primitifs. Comme ces derniers, ces classes humaines ont la même violence de passions, le même engourdissement de la sensibilité, la même puérile vanité, la longue oisiveté, et, chez les prostituées, la nudité. Voilà les principaux incitants de cette étrange coutume. »
Disons enfin pour en terminer avec les travaux italiens, qu'après Lombroso d’autres médecins tels que Zani (à Reg- ,gio), Livi (à Sienne), Paoli (à Gênes), ont étudié le tatouage : &hez les aliénés.
’ Rour Lombroso, le tatouage peut être un moyen de distinguer le criminel du fou. En effet, bien que celui-ci ait, comme l’autre, la réclusion forcée, la violence des passions, les longs loisirs, et ait recours aux plus étranges passetemps, tels qu’arroser des pierres, coudre des vêtements, écrire sur les murs et barbouiller des rames entières de pa-
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pier, très rarement l’aliéné se fait des dessins sur la peau. Sur 800 fous de Pavie et de Pesaro, Lombroso ne trouve que 4 tatoués, et tous Pavaient été avant le début de l’aliénation ; dé même Zani (à Reggio), et Livi (à Sienne), qui lui ont communiqué leurs recherches pensent que le petit nombre de fous tatoués qu’ils ont observé l’avaient été en prison. A Sienne, il en a trouvé 11 sur 500. Sur ces 11, six avaient été tatoués dans les prisons. Quelques-uns de ceux-ci, après leur arrivée à Pasile, se firent avec de la poudre de brique des tatouages confus et indéchiffrables.
Ils essayaient aussi de tatouer quelques-uns de leurs camarades de l’asile, maisne réussirent pasmieux. Il est même probable, dit Lombroso, que le tatouage mal réussi et confus pourrait peut-être permettre de différencier l’œuvre d’un fou de celle d’un criminel dans le cas très rare où celui-ci aurait eu à exercer son art dans un asile.
Le D r de Paoli a publié une note sur le tatouage à l’établissement d’aliénés de Gènes (1879), qui a été analysée par le D r Gougnet (1). L’auteur a observé le tatouage sur les aliénés ordinaires et sur les aliénés criminels. Il trouve 18 tatoués sur 275 aliénés. Ces 18 aliénés se divisent en 7 aliénés communs et 11 criminels. Sur les 7 aliénés communs, 5 l’avaient été avant leur entrée à l’asile. Il n’y en a eu que 2 qui se soient tatoués dans l’établissement.
Les 11 autres sont manifestement des criminels, ainsi que le prouve Cougnet, et rentrent dans la catégorie étudiée par Lombroso. En résumé, c’est une nouvelle preuve des rapports du tatouage et de l’atavisme, puisque, ainsi qu’on le sait bien, l’atavisme n’a aucune influence sur la folie.
.Les Anglais n’ont pas spécialement étudié la question du tatouage. Leurs auteurs de médecine légale ne font que répéter les travaux des médecins légistes français. Cependant, dans la dernière édition de Taylor, que vientde traduire mon excellent ami et collaborateur le D r Henry Goutagne, nous
■0}. Archiviô de lombroso i 1880.
trouvons un récit du procès Tichborne que nous allons reproduire, afin de faire connaître une affaire qui de l’autre côté du détroit a préoccupé longtemps nos voisins. Ce sera une transition avec le dernier chapitre dans lequel nous nous occuperons spécialement de la médecine légale.
« Les questions médico-légales liées à la présence ou à l’absence de. marques de tatouage sur la peau ont été jusqu’ici limitées à la preuve ou la réfutation de l’identité d’individus accusés de crimes^.
« Il y a probablement eu dans ce siècle peu de procès qui aient excité un plus grand intérêt dans le public et donné lieu à une discussion plus prolongée que celui qui est connu sous le nom d’affaire Tichborne (procès civil Tichborne contre Lushington, 1871-72, et procès criminel Castro ou Tichborne, août 1873). La question en litige portait entièrement sur une identité de personne. Un homme qui s’appelait lui-même sir Roger Tichborne réclamait certains biens; cela donna lieu devant le tribunal des plaids communs à un procès d’expulsion qui dura cent trois jours, à la suite duquel cet homme fut débouté de ses prétentions et mis ensuite en jugement pour un grand nombre de faits d’imposture. Après un procès sur ce second point, qui eut la durée sans exemple de cent quatre-vingt-huit jours, le prétendant fut reconnu coupable d’imposture et condamné à la servitude pénale.
« Roger Charles Tichborne avait été perdu en mer en avril 1854. Personne de ceux qui se trouvaient sur le même navire ne fut revu depuis ; on n’en entendit meme jamais parler. Au moment de son départ pour l’Angleterre, en 1852, le véritable Roger avait à la partie interne de l’avant-bras gauche certains tatouages de couleur bleue représentant une croix, un cœur et une ancre. Ces marques avaient été vues distinctement avant son départ de l’Angleterre, pendant une période de six ans, par sa mère, son tuteur et un certain nombre d’amis des deux sexes auxquels il les avait montrées à dessein de temps en temps. LordBellew, camarade d’école
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de Roger, déposa qu’en 1847 et en 1848 il avait vu sur son bras la croix, le cœur et l’ancre, et qu’il lui avait lui-même ajouté à ces symboles par le tatouage des lettres R G T, faites avec de l’encre indienne et longues d’un demi pouce. Le même jour qu’il avait tatoué le bras de Roger, ce dernier lui avait également tatoué sur le bras une ancre. Le tout avait été fait le même jour et avec les mêmesobjets. Vingt-cinq ans s’étaient écoulés depuis qu’ils s’étaient ainsi tatoués l’un l’autre, mais l’ancre persistait toujours, et le témoin montra son bras au jury à l’appui de sa déclaration.
« On prouva ensuite que, comme on avait essayé de saigner le véritable Roger aux bras, aux pieds et à la tempe avant qu’il quittât l’Angleterre, il devait y avoir des cicatrices indiquant ce fait. Étant enfant,il avait eu au bras pendant deux ans un cautère qui, une fois enlevé et guéri, avait laissé une cicatrice large et profonde. Ces faits furent attestés par plusieurs témoins dignes de foi. La dépression du bras laissée par ce cautère avait été vue par eux pendant neuf ans après qu’il avait été enlevé. Tels étaient les faits prouvés, d’une façon satisfaisante par rapport à l’héritier réel.
« Douze ans après le naufrage de la Bella, le demandeur Castro, qui résidait en Australie, éleva pour la première fois des prétentions à l’héritage, annonçant qu’il était Roger et avait été sauvé du naufrage. Mais il fut prouvé qu’il n’avait agi ainsi qu’après que les journaux australiens eurent publié quelques avertissements offrant une récompense pour la découverte de tout survivant de la Bella!
« On recueillit un grande quantité de témoignages pour et contre l’identité du demandeur. Nous n’avons à considérer ici que les preuves médicales tirées des tatouages et des cicatrices. Cet homme n’avmt sur sa personne aucune marque de tatouage ni aucun signe indiquant qu’il eût été tatoué. Son médecin, le D r Lipscombe, l’avait examiné avec un résultat négatif à ce point de vue, et, pour ajouter à la force de cette preuve, le demandeur lui-même niait avoir jamais été tatoué. Quant aux cicatrices, la preuve fit également défaut-
Sir W. Fergasson, appelé comme témoin par lui, et d’autres chirurgiens examinèrent ses bras, sonfront et ses pieds sans trouver des cicatrices semblables à celles qui auraient suivi une saignée. Il avait bien quelques marques sur les pieds près des chevilles, mais elles n’avaient pas été produites par des incisions faites pour la saignée du pied. Il n’avait aucune marque ni dépression sur le bras où le véritable Roger avait eu un cautère.
«A moins que nous ne consentions à admettre qu’un homme puisse être tatoué et n’avoir aucune connaissance du fait. C’est-à-dire qu’il ait été tatoué sans en avoir conscience et que toutes les marques aient disparu avant qu’il ne les ait vues, il est impossible que le demandeur ait pu avoir été Roger Charles Tichborne, l’héritier des biens. La persistance des marques a été prouvée clairement par lord Bellew. Il en était de même par rapport aux cicatrices. Aucunes d’elles ne rendaient l’histoire du demandeur seulement plausible, et, rapprochées des marques de tatouage elles étaient en contradiction absolue avec son assertion. En s’appuyant seulement sur ces faits médicaux, il y en avait assez pour rejeter sa demande et le convaincre d’imposture; mais il y avait une accumulation d’autres preuves basées sur les faits antérieurs, l’éducation, les voyages et les habitudes de l’héritier perdu qui montraient clairement qu’il s’agissait d’une plainte fausse. Il est déjà surprenant que cet imposteur ait pu pendant si longtemps échapper à la justice et en imposer à un grand nombre de personnes. Cela indiqué, comme le prétend un écrivain, un manque de sens commun et une éducation imparfaite chez une grande proportion du peuple anglais. »
Il est intéressant de rapprocher du procès Tichborne le récit d’un fait à peu près semblable qui se trouve rapporté par Vidocq (1).
Après s’être évadé du bagne de Brest, Vidocq se fit passer
(1) Vidocq, Mémoires, ch. IX,
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pour uti nommé Duval, né à Lorient, déserteur de la frégate la Cocarde. Arrêté pour fait de désertion, il rencontre en prison un autre marin qui lui donna des conseils et lui rendit plus facile cette substitution de personne: «Je ne sais pas qui vous êtes, dit-il à Vidocq, mais à coup sûr vous n’êtes pas le fils Duval, car il est mort il y a deux ans à Saint-Pierre (Martinique). Personne n’en sait rien ici, tant il y a d’ordre dans nos hôpitaux des colonies. Maintenant, je puis vous donner sur sa famille assez de renseignements pour que vous vous fassiez passer pour lui-même aux yeux des parents; cela sera d’autant plus facile qu’il était parti fort jeune de la maison paternelle. Pour plus de sûreté, vous pouvez d’ailleurs feindre un affaiblissement d’esprit causé par les fatigues de la mer et par les maladies. Il y a autre chose : avantdes’embarquer,AugusleDuvals’était faittatouer sur le bras gauche un dessin, comme en ont la plupart des soldats et des marins ; je connais parfaitement ce dessin : c’était un autel surmonté d’une guirlande. Si vous voulez vous faire mettre au cachot avec moi pour quinze jours, je vous ferai les mêmes marques, de manière à ce que tout le monde s’y méprenne. » Vidocq explique l’intérêt que lui portait son compagnon parce désir de faire pièce à la justice dont sont animés tous les détenus; pour eux, la dépister, entraver sa marche ou l’induire en erreur, c’est un plaisir de vengeance qu’ils achètent volontiers au prix de quelques semaines de cachot. Les deux compagnons se firent facilement punir. « A peine étions-nous enfermés que mon camar rade commença l’opération, qui réussit parfaitement. Elle consiste tout simplement à piquer le bras avec plusieurs aiguilles réunies en faisceau et trempées dans l’encre de Chine et le carmin. Au bout de quinze jours les piqûres étaient cicatrisées au point qu’il était impossible de reconnaître der puis combien de temps elles étaient faites. Mon compagnon profita de cette retraite pour me donner de nouveaux détails sur la famille Duval, qu’il connaissait d’enfance, et à laquelle
il était même, je crois, allié; c’est au point qu’il m’enseigna jusqu’à un tic de mon sosie.
Ces renseignements mefurent d’un grand secours, lorsque, le seizième jour de notre détention au cachot, on vint m’en extraire pour me présenter mon père que le commissaire des classes avait fait prévenir. Mon camarade m’avait dépeint ce personnage de manière à ne pas s’y méprendre. En l’apercevant, je lui saute au cou : il me reconnaît; sa femme, qui arrive un instant après, me reconnaît ; une cousine et un oncle me reconnaissent; me voilà bien Auguste Duval, il n’étaitpluspossible d’endouter, et lecommissaireendemeura convaincu lui-même. Mais cela ne suffisait pas pour me faire mettre en liberté : comme déserteur de la Cocarde je devais être conduit à Saint-Malo, puis traduit devant un conseil de guerre. A vrai dire, tout cela ne m’effrayait guère, certain que j’étais de m’évader dans le trajet. Je partis enfin, baigné des larmes de mes parents et lesté de quelques louis déplus... » C’est le chapitre que Vidocq intitule malicieusement : La voix du sang.