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CHAPITRE IV LA TENTATION DE MARCELINE

Depuis le départ de sa gentille garde-malade, madame de Couvain avait fait la connaissance d'un sentiment qu'elle ignorait jusqu'alors : l'ennui. Cette vieille misanthrope n'avait jamais fait à ses contemporains l'honneur de désirer leur présence. Celle de monsieur de Couvain, de longues années, auprès d'elle, elle l'aA'ait tolérée avec une sorte de tranquillité que cet époux, fort heureusement aveugle, avait confondue avec une affection paisible et qui n'était pourtant qu'un mépris serein et complet. Il était son mari, voilà. Et les convenances, d'immémoriales habitudes sociales empêchaient que l'on pût décemment le mettre â la porte. Mais enfin, depuis le jour où il avait eu le tact de rallier son poste de défunt dans le caveau familial, elle avait retrouvé sa tranquillité naturelle, elle menait enfin une vie normale.

Veuve, il lui paraissait l'avoir toujours été, et solitaire. Grincheuse, rébarbative, avare, elle ne faisait

signe absolument à personne de la venir voir, et si les notables de Molières ou les châtelains des environs s'y risquaient parfois, ils n'avaient jamais envie d'y revenir. Avec cela, comme elle était fort riche, on la respectait beaucoup dans la contrée. Et de constater que ces allures hautaines ne lui valaient qu'une déférence plus marquée, à elle qui ne donnait un sou à personne, qui n'aidait en rien les industries ni le commerce de la localité, cela confirmait encore son dédain pour le monde entier.

La présence d'Elisabeth avait changé tout cela. Elle s'était attachée à cette jeune femme, pour une quantité de raisons dont la plus forte était certainement cette terrible peur de mourir qu'elle avait eue. Superstitieusement, elle lui attribuait sa guérison. Et maintenant qu'elle restait seule, tout lui paraissait abandonné et désert. Elle se promenait de longues heures dans sa maison et dans son parc, en s'appuyant sur sa haute canne, mais elle n'éprouvait plus nul plaisir à taquiner son jardinier, à harceler de recommandations inutiles ses servantes surmenées. Seule, Opportune était admise à la faveur de ses entretiens. Ils roulaient tous sur madame de Palissanne. Et Opportune, que la jeune femme avait conquise, elle aussi, par sa bonne grâce, était ravie et de cet honneur que lui faisait sa maîtresse et de pouvoir parler, elle aussi, de la gentille absente.

Le soir, dans son lit, i^Iarceline se reprochait cette faiblesse.

— Ah ! ça ! mais, disait-elle (elle se parlait toujours à haute voix et ne s'épargnait pas l'invective) ah ! ça 1

mais, ma petite, commencerais- lu à te ramollir ? Est-ce à soixante-huit ans que tu vas te toquer d'une péronnelle qui pense certainement moins à toi qu'à la première paire de pantoufles de son imbécile de mari ? Ils sont encore en pleine lune de miel, et tu as vu avec quelle prestesse cette jeune amoureuse a repris le train sitôt que tu as pu tenir sur tes quilles. Petite égoïste, va !

Mais elle avait beau se gourmander, elle ne parvenait point à se débarrasser de ce sentiment. A vrai dire, elle avait subi le charme qui se dégageait d'Elisabeth, de toute cette jeunesse, de cette grâce, de cette gaieté. Elle restait maintenant seule, mais sa solitude, qui auparavant lui semblait le seul état digne d'une femme intelligente, se révélait à elle maintenant dans toute son authenlique horreur. Elle s'apercevait enfin que sa fortune même ne lui était d'aucune utilité. Elle n'en avait jamais joui d'ailleurs. Et cela aussi la faisait l'élléchir, avec beaucoup d'amertume.

Un instant, elle voulut écrire à la fugitive. Mais que lui dire? Tous ces sentiments-là étaient pour elle trop nouveaux : elle n'arrivait pas à les exprimer. Les brouillons qu'elle composa lui parurent si sots, si romanesques, si gnan-gnans, suivant sa propre expression, qu'elle les jeta dans le feu avec colère.

— Allons ! allons I ma bonne Marceline, grommelaitelle, en les regardant brûler, il faut te secouer. Tu es en train pour l'asile. Qu'est-ce que c'est que toutes ces idées de cousettes? Tu as toujours vécu seule. Ce n'est pas à ton âge que tu vas te mettre à rechercher la compagnie des jeunes gens. Sans compter que tout cela

coule gros, et que la femme de ce pauvre fou, qui a payé sa maison de mon, argent n'est pas en passe de m'offrir, si je l'hébergeais ici de nouveau, la moindre pension.

Mais ces objurgations et ces scènes à soi-même restaient inefficaces à éliminer ce virus d'inquiétude qui s'était introduit dans l'organisme de madame de Couvain. Sentant bien qu'elle n'avait aucun prétexte sérieux à faire valoir pour demander aux Palissanne de venir à Molières, elle en était arrivée à envisager sérieusement l'hypothèse d'aller s'installer à VOrangerie.

— Après tout, se disait-elle, pour faire taire les objections, d'abord impérieuses, de son hypocondrie, ce ne serait pas si bête. Il paraît qu'on mène joyeuse vie, là-bas. Ce ne sont que fêtes et folies. Il me distrairait peut-être de voir tous ces gens, surtout le chimiste ! Ah ! celui-là, d'après ce qu'on m'a dit, ce doit être la perle des hallucinés. L'inventeur d'un courant pour faire pousser des betteraves dans le désert ! sa conversation m'injecterait une pinte de bon sang. Le mien commence à circuler bien mal... Et puis, enfin, VOrangerie, j'ai quelque raison de penser que j'y serais un peu chez moi.

C'est sur ces entrefaites qu'elle reçut, un beau matin de juin, la lettre suivante :

« Ma chère Marraine,

» J'ai longtemps hésité à vous écrire. Et puis, ma foi, je me décide aujourd'hui à brûler mes vaisseaux.

Après tout, pourquoi faire de la discrétion avec les êtres qui vous touchent de près ? pourquoi cette perpétuelle réserve? à quoi rime-t-elle? Après ma chère Elisabeth, vous êtes l'être auquel les liens du sang m'attachent le plus étroitement. Je trouverais sot, bien pis, coupable de risquer mon bonheur à seule fin de garder vis-à-vis de vous des formes qui ne seraient après tout que celles de la méfiance.

» Je vais donc tout vous dire.

)) Lorsque je vous ai emprunté l'argent nécessaire à l'achat de VOrangerie^ je n'avais aucun plan déterminé au sujet de la méthode que j'emploierais pour m'acquitter. Je savais seulement qu'il me fallait cette maison, afin d'offrir à ma femme, pour le commencement de notre vie commune, l'apparence du luxe et du bonheur que j'eslimais pour elle indispensable. Ensuite, on verrait.

» Bien m'en a pris, d'ailleurs, puisque je n'étais pas plutôt installé que je reçus la visite d'un certain Stéphane Pierron, qui avait été le collaborateur et le commensal du vieux marquis de Montbray. Je ne pouvais me dérober au devoir de bien accueillir cet homme, qui faisait en quelque sorte partie de la maison. Je reconnus tout de suite d'ailleurs en lui un esprit éminent, tout à fait de premier ordre. Il m'avoua qu'il avait besoin du laboratoire pour mettre au point une découverte qu'il avait faite au sujet de certains courants radioactifs. Je ne vous assassinerai pas de détails techniques, sachez seulement (et vous pouvez m'en croire sur parole, j'ai examiné la chose de très près) que cette découverte est

de nature à révolutionner l'agriculture universelle, par la simplification formidable des méthodes employées. Stéphane Pierron m'offrait la moitié des bénéfices de Taffaire. Je l'avoue, j'eus honte d'abord d'accepter, l^ensez que je ne lui offrais, somme toute, que le gîte et le couvert, et le moyen matériel de mener à bien ses expériences; pensez que, de toutes manières, ce laboratoire, je le considérais comme sien, et je lui eusse offert, sans aucune compensation, d'y renouer le fil interrompu de ses travaux. C'était là une sorte de su- [verstition sentimentale que partageait avec moi Elisabeth, pour qui tout ce qui concernait cette vieille demeure chère à son enfance était en quelque sorte sacré.

» Mais Pierron semblait tellement tenir à m'offrir cette part dans les avantages de l'entreprise que je finis par me laisser persuader. D'abord, c'était une façon de ménager sa dignité, ensuite je ne fais pas de difficulté de reconnaître que j'eusse été content d'assurer l'avenir de ma femme d'une façon brillante. A tant que faire et lorsqu'on peut choisir, il vaut mieux être riche que pauvre, n'est- il pas vrai ?

» Quelques mois se sont passés, l'invention de Stéphane Pierron est tout à fait au point. Il a déjà commencé ici et à Paris, auprès de quelques capitalistes, des démarches intéressantes. Je n*'ai pas voulu l'en empêcher. Je pense que ce serait le froisser peut-être que de lui dire: « J'ai mieux que vous ». C'est comme si je sous-entendais : « Vous ne savez pas vous y prendre » . Mais je pense néanmoins que j'ai mieux que lui, en effet.

» Voici ,

») Voulez-vous, chère Marraine, intervenir dans cell(.' affaire? Voulez-vous être notre commanditaire? Au cours d'une conversation que nous avons eue ensemble en février dernier, Pierron me donnait pour un chiffre minimum de bénéfices annuels celui de six cent mille fi'ancs. Et il y aurait lieu aujourd'hui de le majorer d'une façon considérable. Mais enfin, à ne nous en tenir qu'à celui-là, ce nie fait, pour ma part, une rente de trois cent mille francs, rente qui, comme vous le voyez, représente un joli capital.

» Vous comprenez que je trouverais absurde, puisqu'il nous faut un bailleur de fonds, d'aller le chercher parmi des inconnus, dans un monde, — et c'est le moins qu'on en puisse dire, — équivoque, et de faire gagner à cet homme une fortune. Oui, puisque de toutes manières il nous faut abandonner une partie de nos bénéfices, j'ai pensé qu'il valait mieux les offrir à quelqu'un de connu, à quelqu'un d'estimé. Voulezvous être ce quelqu'un ? Ma chère Marraine, je n'oublie pas que je vous ai trouvée sur mon chemin à un moment critique de mon existence. Pour réaliser ce que, à votre point de vue, vous jugiez un caprice, simplement parce que vous voyiez que c'était pour moi un projet de la plus haute importance, vous n'avez pas hésité à me venir en aide de la façon que vous savez. C'est donc gi'âce à vous que j'ai fait ma vie, que j'ai réalisé le bonheur de la femme que j'aimais. Je tiens aujourd'hui un moyen de vous prouver ma reconnaissance. Je ne veux point le laisser échapper. Je vous offre, si vous

acceptez, les deux tiers de ma part (je me ferais un scrupule de toucher à celle de Pierroii, qui est l'inventeur, la cheville ouvrière de l'entreprise). C'est-à-dire, ma chère marraine, deux cent mille francs par an (pour comm 'ucer, car ce sont là les chiffres d'une évaluation prudente de savant). Pour moi, cent mille francs sont plus que suffisants. Je n'ai point d'autre ambition que celle de vivre tranquille, à la campagne. Mes frais seront tout uniment ceux d'un propriétaire qui veut orner et décorer sa maison, la rendre tout à fait belle. Ils ne peuvent me mener bien loin.

» Deux cent mille francs, cela représente un capital de quatre millions. Je suis loin de vous demander une pareille somme. D'après les calculs de mon associé, dix-huit cent mille francs, tout au plus, suffiront pour lancer puissamment l'affaire. Et encore n'auriez-vous pas à les verser immédiatement, mais par fragments, et à des intervalles tels que les dernières avances n'auront lieu qu'assez longtemps après les premiers bénéfices.

» Je joins à ma lettre un petit rapport, assez bref, mais très précis, établi sur l'entreprise par Pierron, et qui vous éclairera suffisamment. Il va sans dire que, si vous vouliez venir à Tours passer à VOrangerie quelques semaines, nous vous expliquerions tout cela beaucoup plus à loisir. Stéphane Pierron vous ferait, dans son laboratoire, une démonstration scientifique qui vous convaincrait aussi pleinement que j'ai été convaincu moi-même. Et je ne vous parle pas du plaisir que nous causerait votre présence parmi nous.

» Répondez-moi au plus vite si ma proposition vous

agrée. J'ai hâte, vous devez le comprendre, de commencer nos travaux. A dater d'aujourd'hui, toute heure perdue est absolument perdue, sans utilité pour personne. Je vous le répète, ma chère marraine, ma reconnaissance pour vous est telle, que j'ai autant de hâte de vous associer à ma fortune que de l'établir.

» Elisabeth et moi, nous vous embrassons bien tendrement.

» Votre filleul affectionné,

)) Denis. »

Le premier mouvement de la vieille dame, lorsqu'elle eut achevé la lecture de cette lettre, fut d'éclater de rire. Son filleul, homme d'affaires I son filleul, pratique I Non, une pareille absurdité touchait au fantastique l Mais quand elle eut bien ri, elle se mit à réfléchir, et tel était devenu en elle l'attendrissement singulier dont je parlais tantôt, qu'au lieu de rire encore, elle se dit, tout étonnée elle-même d'accueillir en elle cette pensée :

— Évidemment, l'affaire n'existe pas. C'est l'hallucination d'un pauvre bougre en mal de cornues. Mais ridée du petit est gentille. Il croit dur comme fer qu'il va devenir millionnaire. Et il m'offre, spontanément, la plus grosse part de son bénéfice. C'est une preuve, tout au moins, qu'il croit à mon avenir. C'est toujours un fou, mais c'est un fou sympathique.

Enfin, son troisième mouvement fut d'examiner Vaf- [faire elle-même. Elle lut le rapport de Pierron, et telles étaient en effet la lucidité, la force de persuasion,

l'adresse du chimiste, qu'elle fut convaincue qu'il y avait là quelque chose à faire.

Oui, cette vieille personne blasée, méfiante, craintive, qui n'acceptait pas une pièce de vingt sous sans la faire sonner pour vérifier si elle ne contenait pas de plomb dans son alliage, cette rentière chevronnée, qui n'avait jamais donné cent francs à d'autres entreprises financières que celle de la ville de Paris, se sentit, pour la première fois de sa vie, mordue par la curiosité des grandes affaires. Le démon du risque, empruntant, avec une souveraine adresse, la figure de l'avarice, lui murmurait à l'oreille mille choses insidieuses :

— La vie est longue encore devant toi, disait cet ensorceleur, et tu es loin d'en avoir épuisé les sensations. Ta fortune est grande, mais as-tu l'idée de ce qu'on peut faire quand elle est colossale ? Le petit a vu très juste quand il a dit que ce chimiste sous-évalue les choses. Si ça marche un peu, ce n'est pas six cent mille francs, c'est six millions, et peut être plus, que rapportera l'invention. Mais, même à nous tenir aux chiffres de Denis, deux cent mille francs par an, en ne risquant comme capital que dix-huit cent mille, c'est plus de onze pour cent, pour commencer. Un joli denier. D'ailleurs, dans denier, il y a Denis, n'est-ce pas?.,. Eh I eh 1... c'est une indication...

Drapée dans sa longue douillette mauve, madame de Gouvain allait et venait dans sa chambre, en proie à une agitation qu'elle n'avait jamais connue jusqu'ici. Certes, sa grosse fortune avait attiré à elle bien des propositions de ce genre. Jamais elle n'en avait accueilli

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aucune. Pour la première fois de sa vie, elle était tentée. Elle se voyait touchant annuellement une rente égale à son capital actuel. Elle devenait, elle, Marceline de Couvain, veuve d'un gentil lâtre périgourdin, une manière de potentat, l'égale d'un Carnegie ou d'un Rockfeller. Et dire que tout cela ne constituait point un miracle de la seule avarice, et que l'envie d'être en famille, la banale et niaise envie d'être dorlotée, soignée, adulée, entourée, y entrait pour quelque chose I On eût dit que le sentimentalisme, jusqu'ici toujours si soigneusement exclu de cette existence égoïste, y pénétrait enfin, se rattrapant de cette manière sournoise du long ostracisme subi.

Elle s'assit devant sa table, prit une feuille de papier, une plume (autant de gestes qu'elle n'avait peut-être pas accomplis depuis six mois) et se mit à écrire à son filleul. Oh I une lettre adroite, qui ne l'engageait à rien, pleine de réservées et de réticences. iMais enfin elle ne disait pas non. Elle viendrait à VOrangei^ie, un de ces très prochains jours, pour se rendre compte par ellemême de la valeur de l'invention de monsieur Pierron, Et alors peut-être que, si elle était convaincue...

Puis, comme c'était une personne infiniment prudente, elle trouva que ce document était encore bien trop précis et la compromettait encore beaucoup. Elle décida d'attendre, tout au moins, jusqu'au lendemain pour l'expédier.

Elle n'en eut pas le temps. Au courrier suivant, elle reçut une enveloppe dont la suscription était d'une écriture inconnue d'elle et qui contenait un paquet

assez gros. Elle l'ouvrit, un peu intriguée, d'autant plus intriguée que le timbre provenait de Saint-Gratien, Qui donc, autre que Denis, pouvait lui écrire de Saint- Gratien ?

La lettre était de la même écriture, une de ces écritures à la fois maladroites et prétentieuses de femme qui n'a presque jamais l'occasion d'écrire à personne.

a Madame,

» Quoique nous ne soyons pas connues de vous, nous avons cependant l'avantage d'être un peu, au moins par alliance, de votre parenté. C'est pourquoi nous vous portons de l'intérêt.

» Le hasard a voulu qu'il nous tombât dans les mains des lettres qui nous concernaient l'une et les autres, et où nous étions traitées d'une manière assez cavalière. Pour notre part, nous nous doutions bien que la personne qui les a écrites et celle à qui elles furent adressées n'avaient point pour nous des sentiments bien amicaux, et cela nous a fait quelque peine sans parvenir à nous étonner. Mais peut-être, madame, qu'il ne vous sera pas inutile d'apprendre l'opinion qu'elles ont de vous, et la reconnaissance qu'elles vous gardent de votre hospitalité.

» Dans l'espoir de vous avoir rendu service, veuillez agréer, madame, l'expression de nos sentiments profondément respectueux.

» Eulalie et Lucienne Louvicourt. »

De cette lettre s'en échappèrent deux autres, où dès l'abord Marceline reconnut l'écriture d'Elisabeth. C'étaient celles que les cousines avaient, certaine aprèsmidi d'avril, si délicatement retirées de leur paquet. Elle les lut, une poire d'angoisse lui roulant dans la gorge, des gouttes de sueur se formant à ses tempes... Tout son univers devenait une chose informe et chaotique. Elle ne savait plus où elle était, elle aurait assassiné... Opportune, qui entra dans sa chambre à ce moment-là, fut tellement épouvantée à la vue de son visage défait qu'elle se sauva,... sans même avoir été aperçue d'ailleurs. Marceline n'en pouvait plus de rage.

— Ainsi, pensait-elle, au milieu de ses hoquets et de sa peur terrible d'en étouffer ainsi, ces deux misérables se sont moqués de moi, toujours, toujours!... J'étais bien assez bonne pour payer la maison I J'étais assez bonne pour héberger la pécore. Et pour me récompenser, elle me traitait de vieille folle et d'affameuse. Ah! ah! faites donc du bien aux gens! Ça t'apprendra, ma bonne Marceline, à être un peu plus circonspecte sur le choix de tes pauvres. Je les entends d'ici, tranquilles, cyniques, se moquer de moi, dans cette maison que je leur ai donnée (et le coquin n'a même pas raconté à sa femme de qui il la tenait, ou s'il l'a fait, elle a sans doute dû me trouver ce que je suis, une fameuse nigaude). Penser que j'étais attirée par ces gens-là, que j'avais la sensation de me rajeunir à leur jeunesse, à leur bonheur! Et pendant que je croyais cela, ils ricanaient... Et pour un peu, j'allais faire le voyage afin de les retrouver, de me retremper dans

une atmosphère de cordialité familiale, d'intimité... Ahl ah! ahl c'est trop drôle!... Moi, Marceline de Couvain, après soixante-cinq ans de prudence et de jugement, j'allais me mettre à croire au cœur des gens! Bien en a pris à ces deux demoiselles de m'éclairer. Elles me rendent un fier service...

Deux cent mille francs! Quand on pense que j'ai donné deux cent mille francs à ce petit ingrat pour s'acheter un château, comme on offre une boîte de soldats déplomba un enfant! N'est-il qu'un simple gredin? ou est-ce que, tout bonnement, je suis folle de n'avoir pas compris qu'il ne pouvait être autre chose, que tout le monde est ainsi, qu'il n'y a rien à attendre de personne?... Deux cent mille francs!... Et il a l'audace d'y revenir ! Il veut maintenant près de deux millions, pour lancer son affaire de fou!... Ah! je voudrais le voir, le chimiste ! Mais non, ce n'est pas même cela, ce n'est pas même une affaire. Le voleur (car c'est un voleur et pas autre chose) ne voit dans cette histoire de coquecigrues qu'une occasion de me taper de nouveau... D est cynique, le béjaune! Deux millions!... Et sans <îoute simplement pour continuera vivre dans l'Orangerie sans rien faire, en hébergeant des parasites... Et dire que j'avais commencé àm'intéresser à ce couple!,.. Ah bien ! pour une fois, ma vieille, pour la première fois que ça t'arrive, tu tombes bien ! Mais je me vengerai ! je me vengerai ! je me vengerai !

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