CHAPITRE V LA CATASTROPHE
Il y avait un an, jour pour jour, que Denis et Elisabeth avaient fait leur entrée dans Y Orangerie. Mais l'automne, cette année, était infiniment plus doux que Tannée précédente, et les deux jeunes époux, leur déjeuner achevé, étaient venus dans la serre, jouir du beau soleil et de la suave clarté particulière à ces savoureuses, à ces adorables, à ces pures journées d'octobre... Ils étaient seuls, aucun hôte n'ayant aujourd'hui assisté à leur repas. Elisabeth était venue s'asseoir par terre, aux pieds de son mari, et la tête reposant sur ses genoux. Denis, d'une main câline et distraite, caressait légèrement ses beaux cheveux blonds.
— Je te plais toujours? demandait-elle, en battant des cils, amoureusement...
Et comme il ne répondait point, se contentant d'appuyer plus tendrement ses mains sur la tête chérie, elle reprit :
—• Est-ce que tu te rappelles? Denis! est-ce que tu te rappelles?
160 LES TAtPES
— Oui, dit-il, d'une voix faible, mais toute vacillante de tendresse...
— C'est aujourd'hui que tu m'as fait la surprise... tu sais... la grande surprise de ma vie... Oh! Denis! si tu savais la reconnaissance que j'ai pour toi, encore aujourd'hui! Être entrée ici, comme je l'ai fait, par cette nuit sombre et pluvieuse, et avoir trouvé ce vieux château enchanté, avec toutes les belles choses dont mon enfance avait été éblouie!. Denis, cher Denis, le temps a eu beau passer, jamais je n'ai pu tout à fait m'ôter de l'esprit que tu fusses un magicien... Est-ce vrai? dis, est-ce bien vrai que tu n'es pas un magicien?
— Ely, mon amour, cesse de railler... tu sais bien que je ne suis pas un être surnaturel, mais simplement un pauvre garçon qui a fait tout ce qu'il a pu pour te rendre heureuse... Mais...
— Mais quoi?...
— Rien ! une idée qui me passe. Ne fais pas attention. . . Et laisse-moi un peu comme je suis là, à le toucher, à loucher cette richesse folle — mon unique vraie richesse.
— Laquelle?
— Ta chevelure! ma petite flamme! Il n'en est pas pour moi de plus réelle, vois-tu. Tout le reste...
Il souffla vers le plafond la fumée de sa cigarette...
— Enfin, mon Ely, dis-moi, as-tu été heureuse toute cette année?
— Absolument.
— Cela du moins, je le tiens, soupira Denis. Puis il reprit, plus enjoué.
— Sans aucune ombre?
— Aucune qui vienne de toi, en tout cas. Je souffre de la séquesiralion de Berthe. Depuis l'accident de Jean, il n'y a plus aucun moyen de la voir... Je ne puis m'expliquer comment cela se fait, mais c'est ainsi. Le vieux baron défend sa porte avec une adresse inquiétante. Il y a des jours où je me demande comment cela finira. Dans les journaux parfois, on lit des histoires terribles dans ce genre. Qu'en penses-tu?
— Je ne crois pas que les choses en arrivent là, aux Ch'fraies. Depuis que, sur mon conseil, Jean est reparti pour Paris, Rameil n'a aucun prétexte à continuer des précautions si... médiévales. Il les cessera sans presque s'en apercevoir, peu à peu.
— Merci de me rassurer. Si tu savais combien j'aime Berthe ! Après toi, vois-tu, c'est l'être que je préfère au monde. Quel dommage que la vie ait rendu pour elle impossible l'amour de Jean ! C'est comme si je m'étais mariée avant de te rencontrer ! Oh ! Denis, c'est terrible, ce destin-là, n'est-ce pas? Et comme ils doivent souffrir tous deux I
— N'y pense pas, Ely. Chacun'a ses peines.
— Nous n'en avons point !
— Oh! Ely, tais-toi, si tu savais!...
— Comment?...
— Si tu savais comme ta parole est imprudente. Le bonheur est un hôte tellement farouche qu'il s'offense de s'entendre nommer seulement. .
— Je me tais. Tu as raison. Parlons d'autre chose... Figure-toi que... (oh! ne va pas me croire intéressée, mais tu m'as tellement toujours comblée de cadeaux),
figure-toi que je m'étais imaginé que tu m'offrirais quelque chose pour cet anniversaire, qui est pour moi le plus émouvant... Et...
— T'otlrir quelque chose?... Ah! petite flamme! ah! si tu savais! si tu savais...
Surprise de raltération soudaine de la voix de son mari, la jeune femme se releva... Et alors, elle fut devant lui, et elle vit qu'il pleurait. Ses deux mains crispées sur les bras du fauteuil, il laissait enfin, comme dans une détente terrible de tout son être, couler sur son visage de lentes, de lourdes, de chaudes larmes. Épouvantée, Elisabeth se précipita sur lui, l'enlaça de ses bras, le couvrit de baisers.
— Qu'as-tu? s'écria-t-elle folle d'inquiétude, qu'astu ? Dis-le moi. Jamais, jamais je ne t'avais vu ainsi 1... Denis !... Denis 1...
— J'ai fait tout ce que j'ai pu, répondit enfin le jeune homme, dès qu'il eut la force de parler, tout ce que j'ai pu pour que, jusqu'au dernier moment, tu ignores... Maintenant, il n'y a plus moyen... Il faut parler... C'est affreux.
Pâle d'angoisse, Elisabeth se releva, regardant son mari avec une stupeur sans nom.
— Cette maison...
Il ne trouva pas le souffle pour achever... Il fit le geste découragé de quelqu'un qui mime une chose évanouie, dissoute...
— Eh bien ! cette maison?. . . Parle ! tu me bouleverses. . .
— Cette maison, Elisabeth, n'est plus à nous... Nous en partons demain...
La jeune femme, la bouche ouverte, les yeux agrandis, les mains tremblantes, recula de quelques pas... Elle ne comprenait point...
— J'ai lutté jusqu'à la dernière limite, mais je suis vaincu. Ils ont été plus forts que moi. Ils me chassent...
— Qui ils?... De qui parles-tu ?...
— Tous... Je vais te dire. Tu comprendras...
Et il se mit, d'une voix sourde, lentement, en cherchant ses mots comme si chacun dût lui apporter plus de tristes souvenirs que le précédent, à lui raconter comment il s'était procuré ÏOrangerie. comment il y avait vécu, les espoirs fondés sur l'invention de Pierron, l'hypothèque de M*^ Lacorne de Chassignolles, tout et jusqu'à la proposition faite à sa vieille parente de Molières.
— A partir de là, dit-il, je n'y comprends plus rien. Voyant qu'elle ne répondait point à ma première lettre, je lui en ai envoyé une seconde, puis une troisième, chaque fois plus stupéfait de son silence. Qu'elle refusât, cela n'avait rien de particulièrement étonnant, mais qu'elle ne m'écrivît même pas les raisons de son refus, c'était inexplicable. J'allais prendre le train pour Molières, afin de lui demander sur place des éclaircissements, quand je reçus l'assignation à payer les deux cent mille francs que je lui avais empruntés. De même que j'avais cru à une plaisanterie quand elle m'avait fait signer ce reçu, de même je crus, en recevant cette assignation, à une autre plaisanterie, d'un goût plus douteux cette fois. J'écrivis. Aucune réponse. J'allai voir maître Lacorne. Il me reçut très froidement et me
déclara que l'affaire était tout ce qu'il y avait de plus sérieux et que madame de Gouvaiu avait donné l'ordre formel de faire vendre, après les délais rigoureusement légaux, sans les proroger d'un jour. Il daigna même m'avertir qu'une personne s'était présentée pour acquérir la propriété au prix strict d'achat, et en acquittant l'hypothèque de son client.
— Et je n'ai rien su de tout cela I...
— Ce que j'ai fait pour que tu l'ignores, les ruses que j'ai employées, je me demande oii j'en ai trouvé le courage et je remercie le hasard de m'avoir si souvent secondé. Car un rien, à tout instant, pouvait faire crouler le fragile échafaudage. Oh î le jour où sont venus les papiers bleus de l'assignation!... Je tremblais rien qu'à imaginer ce qui se serait passé si tu n'étais point partie pour les Orfraies, tenter, une dernière fois, de revoir Berthe... Toutes ces précautions, inutiles aujourd'hui, ont au moins servi à prolonger ton illusion. Un an de bonheur! Ah ! ce que cela coûte, un an de bonheur !
— Et jamais iMarceline ne répondit ?
— Jamais. Ce silence avait quelque chose d'implacable qui m'effrayait tellement que, malgré la volonté terrible, entends-tu? terrible, que j'avais de me défendre et de vaincre, j'en avais parfois le sang glacé. J'ai lutté cependant avec un acharnement sans nom. C'était pour te sauver, cher amour !
Il fallait d'abord trouver ces deux cent mille francs. Ce n'est pas une somme que l'on puisse parfaire en additionnant de petits emprunts, mais en la trouvant
d'un coup, en une importante transaction. Je m'adressai à Pierron, le mettant au courant du tour inattendu que prenaient les événements. Il me répondit avec beaucoup de générosité : « Je me considère lié envers vous par une dette d'autant plus sacrée que vous m'avez donné un nouveau témoignage de votre dévouement en voulant m'épargner à moi la recherche des fonds^ parcelle demande à votre parente. Sitôt que j'aurai trouvé l'argent, j'établirai des devis tels que, sans porter aucune atteinte à l'honnêteté, vos deux cent mille francs soient, dès l'abord, prélevés sur cette somme ». Mais ces fonds, le malheureux ne les trouva point. Il semblait que le refus de marraine portât malheur à l'entreprise. Rien, absolument rien n'est venu de ce côté- là.
— Tu croyais donc à cette invention de Stéphane Pierron?
— Est-ce qu'on peut savoir soi-même jusqu'à quel }X)int on croit ou on ne croit pas à quelque chose ? Les plus formidables entreprises ont commencé par être des projets dont des enfants pouvaient rire. Et quand on se met à avoir besoin d'espérer. . . Ah ! ne jugeons rien, vois-tu...
J'ai lutté furieusement. J'ai fait tout ce qu'il était humainement possible de faire. J'ai été jusqu'à tenter une démarche suprême auprès du notaire, lui proposant de m'avancer, sous forme d'hypothèques nouvelles, ces terribles, ces implacables deux cent mille francs. Je me fusse acquitté au besoin par la promesse d'en rendre trois cent mille dans deux ans. Mais pour cela, il aurait
fallu qu'il crût à Tinvention de Pierron, ce qui, naturellement, n'était point le cas. Il a refusé, et j'ai senti dans son refus percer mainte arrière-pensée.
Et pendant ces combats désespérés, ces combinaisons affolantes, il fallait continuer à vivre, à recevoir nos amis, à sourire... J'avais si fermement résolu de tenir jusqu'au dernier moment, comme si de rien n'était, que parfois je goûtais, à me retrouver parmi vous tous, à revoir Ossian Pic, Bartoilly, Pierron, l'abbé, je ne sais quel réconfort, comme si tout ce qui se passait 'On dehors d'ici fût un mauvais rêve. J'étais à l'abri, tu comprends, ici. Il me semblait qu'aucune force mauvaise n'était capable de venir m'en extraire.., Même tes cousines, quoique je ne les aime guère, je les revoyais avec une sorte de plaisir, comme des meubles laids mais familiers. Je ne sais pas ce qui s'est passé entre elles et Jean. C'est assez obscur. Mais j'ai deviné quelque histoire cruelle. Peut-être une manigance de Lucienne, qui semblait amoureuse de lui, et qui se sera vengée. De toutes manières, elles viennent moins souvent qu'autrefois, quoique nous n'ayons absolument rien fait pour les en dissuader.
— Mais comment n'ai-je rien su, jamais? Cette vente même?...
— Elle n'est pas publique. Pour jusqu'au dernier moment t'épargner, j'ai obtenu de maître Lacorne qu'il n'y exii pas d'affiches. Il y consentit d'autant plus aisément qu'il ne croyait pas à une surenchère possible au delà des deux cent trente mille francs nécessaires à acquitter l'achat et la levée de l'hypothèque. Et c'est bien vrai.
hélas ! que la maison ne vaut pas ça, même avec ses meubles, actuellement au moins. Alors, tout se passera dans une sorte de secret. Nous partirons sans que personne, jusqu'au bout, se soit douté de notre ruine.
— Comment expliques-tu le silence de ta marraine? Une femme qui semblait si bien disposée à ton égard, et qui s'était à son tour attachée à moi? Ne t'avait-elle pas juré maintes fois que tu serais son héritier unique?
— .Je n'y puis rien comprendre. Je suis son plus proche parent. A moins d'illégalilé flagrante, elle ne peut pas me frustrer de sa fortune. Pourquoi, riche comme elle est, me réduit-elle ainsi aux abois, pour le plaisir de me refuser une somme aussi minime pour elle? C'est à croire qu'elle ne me l'a avancée, l'an dernier, que pour me voir me débattre aujourd'hui, dans la situation où elle m'a mis. Il y a des moments où je crois que c'est une sorte de machination comme dans les contes fantastiques et que demain, elle arrivera, en disant : « Voilà ta créance, mon petit, j'ai voulu te donner une leçon ! »
— Demain?...
— Oui, c'est demain que nous partons. Ah ! Elisabeth ! mon amour 1 pardonne-moi !
Il s'était jeté à ses genoux, dans une crise de sanglots lamentable... Et c'était au tour de la jeune femme de poser sur cette tête en feu une main de douceur et de tendresse. Une compassion infinie naissait dans son cœur. Depuis un an sauvegardée, mise à l'abri de tout par cet homme qu'elle croyait un maître du destin, l'organisateur de sa vie, maintenant, c'était à elle de le
protéger, de lui offrir, pour la terrible lutte qu'allait être leur existence, le réconfort de son amour de femme. Lui pardonner? ah! mais comment s'y fût-elle refusée? Ce qu'il avait fait était une folie sans bornes, mais c'était pour elle. Il s'en était fallu de si peu qu'il ne devînt la vie même, ce beau rôve, qu'il ne devînt la solide et définitive réalité, cet échafaudage de fantaisie, cette construction de fumées! De si peu, vraiment! Ahl non ! non! elle ne lui en voudrait jamais. 11 avait fait un effort surhumain pour lui offrir une vie plus belle que celle que la plupart des hommes, la prenant toute faite des bras du hasard, donnent à leur compagne! Il était plus que jamais digne de son amour. Elle l'aimerait.
— Pardonne-moi, répétait Denis, la tête enfouie dans les plis de sa robe.
— Mon mari, mon cher mari, lui répondait-elle, je t'en supplie, relève-toi. Je n'ai pas à te pardonner...
Elle voulait ajouter :
— Je vivrai de notre vie nouvelle, à tes côtés.
Mais la perspective de quitter demain ce décor de son bonheur lui fut tout à coup si déchirante qu'elle ne put continuer... Elle éclata à son tour en sanglots. Et les deux époux, s'étreignant l'un l'autre comme pour se défendre mutuellement contre l'hostilité de l'avenir, sentirent jusqu'à l'angoisse qu'ils n'étaient plus désormais dans l'immense univers que cette pauvre chose infime, émouvante et merveilleuse de fragilité : un couple humain. En cet instant, leur amour d'enfants dans leurs propres larmes reçut le baptême de la douleur.
Le lendemain matin, ses malles faites comme pour un simple voyage, (elles contenaient tout ce qu'ils possédaient sur terre), Denis fît ses adieux aux domestiques. Les deux pauvres vieux furent stupéfaits. Encore une fois sans maîtres ! Ils ne comprenaient pas cet acharnement du destin à leur redonner une liberté qu'ils ne savaient comment employer. Et puis, ils s'étaient tellement attachés aux Palissanne 1 Que feraient-ils maintenant, dans la maison vide? Est-ce que le nouveau propriétaire accepterait de les garder, s'il venait l'habiter? Ils vivaient depuis si longtemps dans cette demeure qu'ils se considéraient comme faisant partie d'elle, qu'ils n'imaginaient même pas la possibilité de s'installer ailleurs.
— Oh ! pour sûr ! nous nous laisserons périr, Benoît et moi, s'il nous faut quitter d'ici, gémissait Honorine.