‹ Les taupes, romanChapitre 9 sur 21 · CHAPITRE II LE SECRET DE L'ABBÉ FOURNEMINE · texte numérisé non relu

CHAPITRE II LE SECRET DE L'ABBÉ FOURNEMINE

Il fallait à l'abbé Fouriiemine une volonté peu commune pour résister à l'envie qu'il avait de dévoiler, surtout à des personnes qui lui témoignaient de la sympathie et pour lesquelles il en éprouvait, le secret, le ^ros secret de sa vie. Surtout qu'en fait de volonté, il n'en avait naturellement aucune. Mais il y a, comme cela, des grâces d'état. Et de même que certains timides trouvent, sous la pression d'un sentiment particulièrement intense et comme qui dirait dans un élan d'inspiration, l'audace de s'attaquer aux plus formidables adversaires, ainsi, dans certaines circonstances, les êtres les moins discrets deviennent-ils tout à coup des toml>eaux. Mais ce que cela peut leur coûter. Dieu seul le sait, et la peur terrible qu'ils ont de risquer un avantage trop chèrement attendu pour un instant de hâte et d'oubli.

L'abbé obéissait à un sentiment de ce genre. Dans la crainte de compromettre le succès final, il se fût cousu

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la bouche... Pauvre abbé I II se méfiait de lui-même au point de ue plus réciter son bréviaire à voix haute, comme il en avait l'habitude. Jusque dans la retraite de son cabinet de travail, il le marmonnait sans desserrer les lè\Tes, redoutant de laisser échapper quelque révélation importante, qu'eût peut-être recueillie, à travers les cloisons, Gertrude, la plus dévouée et la plus résen'ée pourtant des gouvernantes.

Quant aux raisons qu'il avait d'adopter une conduite aussi hermétique, qu'on en juge.

L'abbé Fournemine connaissait une vovante.

Un jour qu'il était allé porter les Saintes Huiles à une paysanne qui habitait fort loin, ma foi î de son presbystère, quelle n'avait pas été sa surprise de rencontrer, en sortant, une jeune personne, de son métier gardeuse de dindons, qui, l'apercevant, Tavait salué d'une pompeuse révérence, en posant plusieurs fois sa main sur son cœur !

Il s'était approché, intrigué.

— Qu'avez-vous, mon enfant ?

— Mon Çière ! avait-elle répondu, je vous attendais. Et comme, cette fois sérieusement interloqué, il

demandait, plutôt pour se prêter contenance que par curiosité :

— Comment vous appelez-vous ?

— Cela n'a point d'impnDrtance pour l'instant, répc»ndil-clle, avec cette pureté d'accent et cette précision

de syntaxe qui font du parler des paysans tourangeaux quelque chose de si particulier. Pour vous, si vous le voulez bien, je m'appellerai Modestc-des-Anges. Venez. Vous en saurez plus long tout à l'heure. L'endroit n'est pas propice à un entretien. On pourrait nous entendre,

— Ah I oui ! les dindons î dit l'abbé, embrassant d'un geste les spectateurs caroncules de celte scène, et comme s'il eût voulu se défendre, par une suprême plaisanterie, de la gravité qu'il pressentait des choses qui allaient se passer.

— Non pas mes ouailles, répondit la jeune fille, imperturbable. Les vôtres I Enfin, venez.

Il la suivit. Elle ne l'entraîna pas bien loin. A cent mètres environ de là, il y avait une sorte de bâtiment composé de deux fermes juxtaposées: l'une appartenant à une famille de ruraux qui s'appelait Grippenoir, l'autre presque entièrement abandonnée, et vide, délabrée, dans la grange ouverte de laquelle venaient parfois s'abriter des chemineaux. des bohémiens, des rôdeurs même. La jeune fille s'était aménagé au premier étage une sorte de retraite. Une grande chambre à plafond de poutres apparentes, sans crépi, d'où pendaient, en longs chapelets, en lustres, en guirlandes, toutes les sortes de plantes médicinales, des touffes épaisses de toutes les herbes du pays. Sur des lits de planches séchaient, en bataillons serrés, les pommes du dernier automne, dont l'odeur fruitée emplissait l'air. Un grand christ de bois et des images de sainteté protégeaient le grabat, amas confus de vieilles couvertures et de robes effilochées. C'est dans ce lieu obscur

et moisi que l'étrange paysanne fit entrer le prêtre qui, au milieu de son étonnement, eut tout à coup une pensée pratique :

— Et vos dindons, ma petite ? Mon Dieu I vos dindons !

— Il n'y a pas de danger qu'ils s'échappent, répondit-elle, avec le plus grand calme. Je leur ai fait signe de m'attendre. J'ai planté mon bâton en terre. Us seront tous là à mon retour. Ne vous inquiétez de rien.

— Mais enfin, ma chère enfant, que me voulez- vous? La pastoure leva sur l'abbé ses yeux bleus, ronds,

limpides et un peu hagards. Elle sembla hésiter quelques instants. Enfin, elle parla, et toujours de ce ton égal, de cette voix un peu chantante, dans cette pure langue tourangelle, si nette qu'elle semblait lire dans un livre.

— Je vous attendais, mon père. Je savais que vous viendriez. L'archange Saint-Michel me l'avait dit cette nuit. Et je vous ai reconnu tout de suite.

L'abbé Fournemine sursauta, effrayé. Puis il se dirigea vers la porte. La petite le retint par la manche de sa soutane.

— Non I non ! ce n'est pas vous qui serez incrédule. Ce n'est pas vous qui ferez ce qu'a fait l'abbé Lestourneau.

A ce nom, monsieur Fournemine sursauta de nouveau. L'abbé Lestourneau, le curé de Courgy, la paroisse voisine, était son grand rival, l'homme qu'il avait toujours trouvé devant lui dans les graves circonstances de sa vie. Ah ! non ! quoique pût avoir fait Lestour-

neau, lui Fourneniine ne le referait pas. 11 revint sur ses pas, fermement décidé à ne pas renouveler l'erreur de ce prêtre indigne.

— Je suis, reprit l'autre, de la paroisse de Courgy. C'est donc labbé Lestourneau que je suis venue voir dès la première apparition de ces bons messieurs...

— Ces bons messieurs ? interrogea l'abbé, qui roulait de surprise en surprise.

— C'est ainsi que j'appelle les anges, expliqua tout ingénument la jeune fille. Ces bons messieurs du ciel. Us sont bien gentils avec moi. L'abbé Lestourneau n'a pas voulu me comprendre. Il n'a pas même voulu m'écouter. Alors, il a bien fallu que j'attendisse quelqu'un de meilleure volonté. J'ai attendu. Voilà six mois que j'attends : je ne me presse pas. Ces messieurs m'ont dit de ne pas le faire... Mais, cette nuit, saint Michel lui-même m'est apparu. Et il m'a averti qu'aujourd'hui, à trois heures et demie, dans le champ du père Grippenoir, où je mène paitre mes dindons, passerait l'homme quil attendait, qu'il a choisi pour l'œuvre qu'il a décidée. A trois heures et demie, vous êtes passé.

L'abbé eut un frisson. A trois heures et demie, il était passé. Quelle coïncidence !... Il regardait la paysanne avec inquiétude. Puis, comme elle continuait de le fixer de ses yeux étranges, sans ciller, cette inquiétude se transforma en terreur. Il fit un large signe de croix, en murmurant les premières paroles de la formule de Texorcisine.

— Vous voyez que je ne suis pas le diable, riposta la

jeune fille, imperturbable. Je suis encore là, en chair et en os. Ayez donc confiance, mon père, et écoutezmoi encore un peu...

L'abbé s'assit sur une chaise dépaillée, l'unique siège de l'endroit. Il s'essuyait le front avec son mouchoir à carreaux, en comprimant de sa large main la déroute de son cœur. La gardeuse de dindons détacha du plafond une touffe de menthe qui pendait à l'extrémité d'une longue ficelle, la froissa dans le creux de ses mains, en fit respirer l'effluve au brave homme défaillant :

— Remettez-vous, mon père, dit-elle, et chassez toute crainte.

— Comment... est habillé... l'archange,... lorsqu'il... vous... apparaît? interrogea le prêtre, encore tout haletant.

— Avec sa belle cuirasse d'argent et ses fines jambières. Quand il en a très long à dire, il dépose même son casque à côté de lui. Alors, on voit ses cheveux blonds bouclés. Il a une voix douce et profonde, comme un orgue qui parlerait. Je peux dire que c'est bien agréable de s'entendre adresser la parole si gentiment par des personnes aussi importantes que des anges.

— Et... qu'est-ce qu'il a dit de moi. Saint Michel ? s'informa monsieur Fournemine, à la fois très flatté et fort inquiet. Qu'est-ce qu'il me veut ?

— Il m'a simplement dit que c'est vous que « ces messieurs » ont choisi pour réaliser l'œuvre...

— Mais quelle œuvre ?. . .

— Eh bien ! mais, la basilique...

— La basilique ?. . .

— Ahl c'est vrai, vous ne savez pas. Ils disent que leur culte dépérit en France, que les saints de la terre ont tout accaparé, et que dans un pays qui a été sauvé par eux, du temps de la bienheureuse Jeanne d'Arc, c'est un scandale qui ne peut plus durer. Ils veulent un monument consacré sous leur invocation, sur les hauteurs de la Tranchée, dominant la vallée de la Loire...

— Dans le territoire de ma paroisse?

— Oui.

— Vous êtes sûre? Ils vous l'ont dit? Vous pourriez jurer qu'il n'y a pas d'équivoque possible, que ce n'est pas sur le territoire de la paroisse de Courgy ? Car, enfin, elle aussi domine la vallée, de l'autre côté du pont... Et alors, dans ce cas...

— Rassurez- vous, mon père. « Ces bons messieurs » savent ce qu'ils font. L'abbé Lestourneau ayant refusé de les écouter, ce n'est pas à lui qu'ils s'adressent. Il s'agit parfaitement de la paroisse de Saint-Gratien. Et c'est vous qu'ils ont choisi pour les aider...

— Mais que puis-je ? moi, pauvre prêtre, tout seul ?. . .

— Vous ne serez pas seul.

— Mais je ne connais personne...

— Tout viendra à son heure, ne vous inquiétez pas, mon père. Saint Michel me révélera peu à peu ce que nous aurons à faire. Pour l'instant, il faut que je retourne à mes dindons, car, s'ils me voyaient trop longtemps absente, ils pourraient se tourmenter et se mettre alors à me chercher. Dieu sait où... Ce sont les

dindons du père Grippenoir, le voisin. Il n'entend pas la plaisanterie. Donnez-moi votre bénédiction.

Puis, quand cette petite cérémonie fut accomplie, Modeste-des- Anges, après avoir fait promettre à l'abbé de revenir la voir lorsqu'elle lui enverrait un message pour l'en prier, redescendit avec lui le roide escalier de bois et le fit s'en aller par une petite porte de derrière, qui donnait à travers champs, de façon à ce que personne ne les vît sortir ensemble.

Seul, à travers la campagne où les jachères de décembre étaient rudes à ses pieds errants, Tabbé Fournemine, au hasard, vagua plusieurs heures, afin de remettre un peu d'ordre dans son esprit bouleversé par ces révélations extraordinaires. Lorsqu'il rentra chez lui, terrassé de fatigue mais le cerveau calmé, son plan était établi. En toute conscience persuadé de la véracité des dires de la voyante, ébloui de la grandeur de son rôle, rassuré sur sa valeur personnelle précisément par cette constatation: qu'il eût été choisi par des êtres de cette importance dans la hiérarchie céleste, il envisageait l'avenir avec un formidable espoir, une satisfaction intérieure sans bornes. Agir, il fallait agir. Mais agir avec une prudence de serpent. Tout et tous ici étaient à craindre. Modeste-des-Anges était un être supérieur, vénérable, au-dessus de toute appréciation humaine puisque les anges l'avaient jugée digne de leur familiarité. Mais sur terre, et singulièrement en Touraine où elle vivait, elle n'était que Modeste Bartouilie, l'enfant trouvée, la gardeuse de dindons aux gages

liiifiiiies) du sordide père Grippenoir. Et elle ressortissait à la paroisse de Courgy, domaine de Tabbé Leslourneau, le rival. Ce détail, qui pour un esprit laïc eut été négligeable, présentait une importance extrême aux yeux d'un ecclésiastique. Car enfin, si jamais ce redoutable adversaire pouvait établir que l'archange était apparu dans la paroisse de Courgy et non pas dans celle de Saint-Gratien, (s'en fut-il fallu de cinquante mètres), il annexait tout simplement le miracle et revendiquait pour lui le droit de fonder la basilique. Il fallait atout prix éviter un conflit, il fal lait se comporter avec une circonspection infinie. Ce que fil l'abbé Fournemine, tant et si bien que personne ne sut son secret pendant des mois et des mois. Il n'allait voir sa protégée qu'en cachette, sur des rendez- vous qu'elle lui donnait mystérieusement, soit en venant à son confessionnal, pêle-mêle dans la foule indistincte des dévotes du samedi, soit en laissant sur le pas de sa porte une simple feuille de laurier-sauce, arrachée aux touffes de sa collection, une feuille qu'elle y apportait pendant la nuit et qu'il apercevait le mâtin en se penchant à sa fenêtre, et que Gertrude, très myope, balayait sans presque l'apercevoir...

Au reste, leurs entretiens laissèrent longtemps la situation stationnaire. A l'abbé Fournemine, désormais impatient de se dévouer à cette cause brillante, les <' bons messieurs » répondaient, par le truchement de leur humble confidente, qu'il fallait encore attendre, que les temps étaient proches... Et cela dura tout l'hiver et une partie du printemps... Ce n'est que vers le

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milieu d'avril qu'ils commencèrent à m.anifesler quelques velléités de précision. Ils firent avertir monsieur Fournemine d'avoir à se tenir prêt, que bientôt ils lui révéleraient le nom des personnes par eux choisies comme collaboratrices, et qu'il aurait à tenter auprès d'elles les premières démarches. Et c'est en efifet à peu près à cetle époque que nous avons vu l'abbé commencer à donner les signes d'une agitation plus grande. Littéralement, sa tète était grosse. Elle avait, de l'enfantement, les inquiétudes, la fébrilité, l'allégresse. La délivrance était proche.

En voyant coïncider ainsi à ces suprêmes avertissements d'en haut l'effervescence nouvelle qui avait lieu à VOrangerie. l'abbé n'avait aucun doute sur le sens de tout cela... Certes, c'étaient les hôtes de VOrangerie que les anges allaient lui désigner, c'est à eux qu'il faudrait parler, ce sont eux qui deviendraient les pierres angulaires de la Basilique... Mais, malgré son désir terrible, la prudence maintenait encore closes ses lèvres frémissantes d'impatience... Jusqu'au dernier moment, une erreur était toujours à craindre. Il attendait... Mais, grand Dieu ! qu'il avait eu de peine, le soir de l'arrivée de Jean de Palissanne, à se taire encore ! Ce diable d'homme était tellement entraînant !... En sa présence, on avait envie de tout dire, de raconter les choses les plus intimes sur soi-même, ne fût-ce que pour être égal à cet ensorcelant convive, qui semblait toujours mettre son cœur k nu en gage dans le jeu de la conversation ! Enfin, grâce à l'appui intime de ses protecteurs célestes, il avait tenu bon.

Ce ne fut que quelques jours après que, sans doute pressé par les anges, l'abbé se décida à une démarche sérieuse, la plus insolite qu'il eût jamais accomplie de son existence. Saint Michel et ses célestes camarades, las sans doute de rester sur le plan abstrait de l'idéal, commençaient à s'inquiéter des réalisations pratiques. Ils avaient exposé à Modeste leur plan. Les idées que ces hauts personnages se faisaient de l'architecture étaient nettement swedenborgiennes et apocalyptiques. A les entendre, il ne s'agissait rien moins que de fondations de diamant, de portes d'or, de murailles de béryl et de cristal, de plafonds d'hyacinthe. Monsieur Fournemine, lorsqu'il eut connaissance de ces prétentions, pensa qu'il fallait en rabattre. Entraîné d'ailleurs par les notions de l'allégorie que lui donnait chaque jour la lecture du bréviaire, il vit tout de suite en quelle matière succédanée se pouvait remplacer chacune de ces substances trop précieuses. Il n'en parla point à la jeune pastoure, de peur de la froisser (car il la savait très attachée à la lettre, comme le sont toutes les âmes simples), mais il se dit qu'avec du ciment armé, du bon bois de chêne, du fer, de la pierre de taille, du stuc de bonne qualité et des dorures partout, on confectionnerait quelque chose de très bien et qui, du paradis, ferait « aux bons messieurs » un effet magnifique.

Il alla donc trouver monsieur de Palissanne et lui demanda un entretien particulier. Denis le reçut dans une petite pièce qui lui servait de cabinet de travail et où personne n'entrait jamais. Après un préambule embarrassé, où il fit jurer à son interlocuteur le secret

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le plus absolu, Tabbé se déchargea enfin de la pesante, de l'énorme confidence qui lui gonflait la tête. D dit sa rencontre avec la jeune gardeuse de dindons, son étonnement et sa fierté d'avoir été choisi par le ciel pour une telle mission, ses angoisses, ses craintes, ses hésitations, tout enfin, sans que Denis, consterné d'ahurissement devant une telle candeur, songeât même à placer un mot... Ainsi ce gros homme un peu vulgaire avait formé, d'accord avec une petite folle, ce projet surhumain ! Il se croyait en communication avec les puissances supérieures, il s'imaginait leur faire plaisir !...

— Une Basilique ! répétait le jeune homme avec stupeur. Vous voulez construire une Basilique!

— Je suis surtout venu vous demander conseil au sujet de la façon dont je dois agir. A partir de maintenant, cela devient très difficile...

— 11 me semble que c'est maintenant surtout que les anges devraient intervenir pour vous montrer le chemin...

— Les anges ! Ah ! soupira l'ecclésiastique, en levant les yeux vers le ciel, on dirait qu'ils ne voient plus que leur basilique. Ils ne parlent plus que de cela. Pour le reste, et sans doute afui que j'acquière l'esprit de discernement, ils me laissent livré à moi-même. Peutêtre aussi se disent-ils : « Voilà un homme qui est sur terre. Il connaît mieux que nous les affaires de la terre. » C'est pure modestie de leur part... Et puis, qui peut juger des arrière-pensées de ces êtres?... Vous savez, on s'y perd.

— Oui, acquiesça Denis, de plus en plus ahuri, on s'y perd.

— Vous comprenez, reprit l'abbé, revenant à son idée, pour obtenir des fidèles leur adhésion, leur collaboration, il faut les persuader que Dieu s'intéresse à celte basilique. Ma parole n'y suffira point. Ils demanderont des preuves. A ce moment, je serai obligé de faire intervenir ma voyante. Dans quelle mesure, alors? et dans quelles conditions? Car c'est ici que tous les dangers me guettent? Il faudra convoquer des tribunaux ecclésiastiques, des enquêteurs qui l'interrogeront. Dans ijuel esprit le feront-ils? Je me suis laissé dire qu'il soufllait sur l'Église, en ce moment, un vent de modernisme, desséchant toute mysticité. Sans compter que l'abbé Lestourneau fera tout pour égarer leur jugement. Ah ! si ces « bons messieui^ », comme les appelle si joliment Modeste, savaient comment on accueille ici-bas leurs messages, je crois qu'ils ne nous en enverraient pas souvent.

— Je n'aurais jamais songé à tout cela, répondit Denis. Et je vous avoue très sincèrement que je ne sais pas du tout quel conseil vous donner. Attendre encore un peu,|sans doute. C'est ce qui paraît, pour le moment, le plus prudent.

— Ne pensez -vous pas qu'en commençant dès maintenant à agir, par une suite de démarches officieuses, j'obtiendrais de quelques personnes pieuses et intelligentes un appui financier qui me permettrait, non pas encore de commencer ma construction, mais d'organiser en faveur de ma voyante une propagande telle

que l'hostilité de tous les Lestourneau du monde serait désormais impuissante?

— Vous voudriez lancer Modeste-des-Anges?

— Lancer est un mot bien moderne. Mais enfin il rend mon idée en effet. Va pour lancer!... Et puisque ma bonne étoile m'a inspiré de vous consulter, vous le premier entre tous mes paroissiens, voulez-vous être également le premier de mes... souscripteurs?

Denis fronça les sourcils. Cette demande lui rappelait désagréablement l'état actuel de sa fortune. L'abbé, craignant d'avoir été trop loin, battit en retraite.

— Je n'ai pas besoin d'argent tout de suite, dit-il humblement. Votre promesse, à une certaine date, votre seule promesse me suffirait.

— A quelle date?

— Pensez-vous que dans trois ou quatre mois ? . . . Denis fît un rapide calcul mental. Trois ou quatre

mois. Oui, c'était à peu près le délai qu'avait fixé Pierron pour la réalisation de ses grands projets de résurrection agricole. Il s'absentait justement beaucoup en ce moment, allant tantôt à Tours, et tantôt à Paris, s'y aboucher avec des capitalistes, afin d'opérer au plus tôt le lancement de l'affaire. Dans quelques mois, saint Michel pourrait demander tout ce qu'il voudrait.

— Eh bien ! dit-il à monsieur Fournemine épanoui, c'est entendu. Revenez me trouver dans quatre mois à dater de ce jour. Vous fixerez vous-même votre chiffre.

Et il le congédia, souriant à l'idée que les anges euxmêmes, sachant qu'il serait riche à cette époque, les anges eux-mêmes songeaient à le « taper ».

CHAPITIŒ III POUR UiNE NUIT D'AMOUR

En quittant Jean de Palissanne, elle aussi, Berthe, était ivre. C'est en chancelant qu'elle s'avançait le long de l'allée des tilleuls qui menait au château. Elle s'appuyait de temps à autre au tronc d'un de ces vieux arbres et, posant sa main sur son cœur, elle en auscultait les battements. Sa bouche, tremblante, gardait le goût des baisers reçus, comme une blessure savoureuse. Les premiers !

Car c'étaient les premiers, car pendant les quelques mois que le jeune homme lui avait fait à Paris une cour assidue, elle ne lui avait absolument rien accordé, elle s'était défendue en riant, la tête libre, le cœur indifférent. Puis, une fois exilée, elle avait beaucoup pensé à lui, beaucoup plus même qu'elle n'eût imaginé devoir le faire. Et c'avait été pour elle une profonde, une saisissante surprise que de retrouver son amie Elisabeth, mariée au frère de cet homme, dont les paroles maintenant s'épandaient en sa mémoire comme des ondes

de plus en plus larges, l'emplissant tout entière. Quel était donc ce charme, qui agissait ainsi à distance, et que le temps approfondissait?

Elle l'attendit. El lorsqu'il fut là, lorsque leurs regards se croisèrent, elle comprit qu'elle ne pourrait pas lui résister, que cet homme aurait dû être son vrai compagnon, au lieu de l'autre, du vieux maniaque tracassier et terrible. Elle comprit qu'il y avait entre elle et lui un lien, un lien indissoluble, plus fort que tout. Et lorsqu'il la prit dans ses bras, elle était déjà vaincue.

Maintenant, elle n'avait plus qu'une idée, une seule : le revoir, goûter de nouveau cette ivresse... En ellemême, elle avait fait au destin uns sorte de proposition. Elle lui offrait en sacrifice toutes les peines déjà subies et toutes les douleurs à subir désormais, quelles quelles fussent, à condition de posséder quelques semaines seulement, quelques jours même de ce l3onheur, de ce bonheur qu'elle ne précisait point, qui serait ce que voudrait Jean. Et puis, après, elle paierait, mon Dieu I comme elle avait dit. Ce qu'elle venait d'avoir était tellement inattendu, tellement surhumain, que ce ne serait jamais trop cher. Si certains principes, si certains préjugés dont elle ne pouvait pas se défaire, si certaines idées aussi qu'elle eût mal formulées lui interdisaient de pailir avec l'homme aimé, et la condamnaient à la plus lugubre existence, après son départ, ces semaines, ces jours n'en auraient alors que plus d'intensité, plus d'ardente félicité désespérée.

Elle rentra. Elle entendit, passant devant la chambre du baron, le ronflement bruyant auquel elle était

habituée. Même en dormant, le vieillard semblait encore en colère, et du reste il lui arrivait, en plein sommeil, d'apostropher violemment des adversaires invisibles. Une fois dans son appartement, elle ouvrit sur la nuit d'été sa haute fenêtre et se mit au balcon. Elle y demeura jusqu'au jour, immobile, tandis qu'un rossignol dans le sapin tout proche, éperdùment, accompagnait le chant intérieur de son amour de femme.

Au point d'exaltation où ils étaient l'un et l'autre, il leur eût été impossible de dissimuler leur passion réciproque. Ils avaient d'ailleurs tous deux une nature si généreuse que pas un instant ne les effleura l'idée de prêter aux autres des soupçons et des arrière-pensées qu'ils n'eussent jamais eus vis-à-vis d'eux dans des circonstances analogues. Et puis, ils possédaient cette sereine indifférence des êtres qui se sentent de par une faculté quelconque supérieurs à tous les autres... Leur amour les plaçait tellement haut!

Incapables de penser du mal de quiconque, Elisabeth et Denis se contentaient d'éprouver un grand plaisir à constater la sympathie qui les unissait. Monsieur Fournemine ne se serait pas permis de juger la conduite du frère de son premier souscripteur, surtout d'un souscripteur de cette importance (il l'avait en effet, dans son esprit, taxé à vingt mille francs). Le chimiste était tout absorbé dans ses calculs. Quant à Ossian Pic, il était tout simplement ravi. Ne voyait-il pas, à une génération de distance, reproduite son aventure avec

madame Moraines? Jean de Palissanne n'était-il pas un peu son double, en dévouant ainsi une vie de chevaleresque amour à celte image fidèle de celle qui avait empli sa vie à lui, Ossian? Éternel retour.

La première qui eut un soupçon, ce fut Lucienne. Elle y fût arrivée de toutes manières. Mais, excitée par la jalousie, elle y parvint beaucoup plus vite. Si vaniteuse qu'elle fût, dès qu'elle revit (le lendemain même) le compositeur, elle dût reconnaître qu'elle n'avait pas grand espoir à nourrir. Le jeune homme semblait distrait, préoccupé. Il la salua avec une extrême politesse, s'informa de sa santé du ton du plus vif intérêt, mais c'est à peine s'il attendit la réponse et il disparut en toute hâte. Un quart d'heure après, de la fenêtre du salon où, toute dépitée, elle était entrée faire une visite à sa cousine, elle le vit filer à toute allure sur la route de Paris, au trot de son fm cheval blanc. Un pressentiment lui mordit le cœur. Il allait du côté des Orfraies.

Elle avait deviné juste. Se rappelant entre autres choses que la baronne de Rameil lui avait dit à table qu'elle faisait souvent des promenades à cheval du côté de Vouvray et quelquefois au delà, il s'était dit qu'il irait l'attendre, lui proposer de l'accompagner. Et le fait est qu'il la rencontra, comme elle tournait à peine le coin de la propriété, et cette rencontre leur parut si naturelle qu'avant môme de se saluer, et comme s'il se fût agi d'un rendez-vous depuis longtemps convenu, ils accordèrent le pas de leurs montures et s'éloignèrent côte à côte, devisant tendrement.

Dès lors, Lucienne se mit à les épier. Comme ils ne

prenaient aucune précaution et qu'elle oc désarmait pas un instant, elle eut vite fait de se former une conviction. Longtemps sa vanité résista, longtemps elle s'accrocha aux plus faibles espoirs, satisfaite d'un mot, d'un regard. Lui, Je<an, ne se départissait pas une seconde de sa politesse minutieuse, attentive. Et cela- peut-être eût suffi, si les regards qu'il échangeait avec Berthe, de simples regards, n'eussent semblé à la pauvre rivale la plus écrasante, la plus décourageante comparaison. Une colère immense l'étouffait, une indignation sans bornes. Elle savait le baron malade, et en ce moment cloué au lit par une crise particulièrement tenace. Elle ignorait la peine qu'éprouvait la jeune femme à s'échapper, les ruses sans nombre qu'elle devait employer. Elle ne voyait qu'une chose : c'est qu'il était scandaleux que celte femme trompât son mari avec le premier venu, un homme qui aurait pu faire le bonheur d'une jeune fille, une pauvre jeune fille à laquelle il avait donné de l'espoir. Irritée, indignée, elle agitait mille projets de vengeance. Avant d'en venir à quelque fâcheuse extrémité, elle voulut tenter, cependant — afin d'avoir le beau rôle jusqu'au bout et aussi par un reste d'espoir — une suprême démarche. Elle vint voir un jour sa cousine et lui demanda si elle pouvait lui parler cinq minutes seule à seule. Un peu étonnée, la jeune femme accepta.

Une fois qu'elles furent enfermées dans l'oratoire, Lucienne, veillant à laisser transparaître le moins possible de son trouble mais sans y parvenir, parla.

— 11 est bien entendu, dit-elle aussitôt, que tu me

promets que ceci restera entre nous, quoi qu'il arrive. D'abord, une indiscrétion pourrait faire tout manquer. Et puis, j'aurais trop honte.

— Qu'est-ce donc de si grave? interrogea Elisalieth. fort étonnée.

— Promets d'abord.

— C'est bon. Je promets. Parle maintenant.

— Voici. Je vais te charger d'une commission. Oh! je t'avertis, c'est très délicat. Mais enfin, et justement à cause de cela, il n'y a que toi dans tout le pays qui en soit capable... Non! non! ne te récuse pas. Ce n'est même point un compliment que je te fais. Je ne me serais pas livrée à ma sœur elle-même. Ainsi, tu vois...

— Ta confiance me touche. Je t'assure que si je puis te rendre un service...

— Tu peux me rendre un service hors de toute mesure. Je ne sais pas si tu l'as remarqué (oh ! sans doute que non, car, nous, on ne s'occupe guère de ce que nous pouvons ou non ressentir, nous y sommes accoutumées), donc je ne sais pas si tu l'as remarqué, mais ton beau-frère a fait une impression sur moi, considérable...

— Oui» c'est bien ce que je disais, tu n'avais rien vu. Mais j'en étais sûre d'avance et ça ne m'étonne pas. Il a fait sur moi une grande impression, d'abord parce qu'il est très séduisant, tout le monde le reconnaît. . . Ensuite parce qu'il s'est montré pour moi, le premier soir, d'une galanterie, d'une délicatesse de manières qui m'ont

conquise... Cela non plus, tu ne l'avais pas observé ?

— Il était placé à coté de toi. Oui, en efîet, il m'a bien semblé qu'il était fort gentil.

— Beaucoup mieux que gentil, je t'assure, répliqua Lucienne, en se rengorgeant avec une sorte d'orgueil rétrospectif. Il m'a dit des choses qui auraient prouvé à la plus naïve que... enfin des choses qu'on n'oublie pas. Dès le lendemain, il a changé d'attitude à mon égard . . .

— Je ne veux pas encore examiner ce que certaines personnes ont pu faire dans l'intervalle pour le détourner de moi. Je sais que tu as quelque sympathie pour ces personnes... Alors, je ne discuterai pas là-dessus. ïu dirais non. Je répondrais oui. Cela ne nous avancerait à rien. Ces personnes dont je parle sont jugées par cela même... Ce qu'il y a de certain, c'est que Jean de Palissanne s'est conduit avec moi de manière à me donner des idées... des idées tout autres que celles que j'avais jusqu'alors, et que je...

Elle hésitait, la gorge serrée, bien triste à voir. Elisabeth eut pitié.

— Et que tu l'aimes?... dit-elle, très doucement.

— Oui! avoua Lucienne à voix basse, avec un regard malgré elle reconnaissant.

— Que puis-je faire pour toi?

— C'est ce que je laisse à ton ingéniosité, à ton tact. Moi, tu comprends, je ne puis rien dire. Et d'ailleurs, il demeure inabordable. Mais toi, tu peux parler. Tu peux

lui représenter le mal qu'il a fait, peut-être sans le vouloir, poussé par d'autres. Je n'arrive pas à me défaire de l'idée que, si tu sais t'y prendre, il reviendra au sentiment plus net de la situation. Actuellement, il est sur une voie très mauvaise, et qui ne peut le mener qu'à de graves complications.

— Que veux-tu dire?

— Ne fais pas l'ignorante. Tu sais très bien à quoi je fais allusion... Et je ne veux pas, moi, risquer de m'aliéner ton appui en attaquant des personnes que tu défendras toujours. Non, ne parlons plus de cela. Je soutiens seulement que ton beau-frère ne court qu'à des désasties, s'il continue à marcher dans le chemin où il s'est engagé, alors que l'autre route le menait au but le plus normal, le plus tranquille.

— Tu voudrais l'épouser?

— Pourquoi pas? Tu as bien épousé Denis. Nous sortons de la même maison. Cela eût encore resserré nos liens de famille. Tu hésites?

— Tu me dois pourtant bien cela. Tu es heureuse, toi, maintenant. Tu as tout ce qu'il te faut? Un mari, une maison, l'aisance. Pense un p(3u aux autres, à celles qui n'ont rien.

— Tu te méprends complètement, ma chère Lucienne, sur le sens de mon silence. Simplement, je pensais aux difficultés que cette démarche comporte. J'ai peur, si je commets la moindre erreur, de compromettre ta cause au lieu de la servir. Jean, malgré toute son amabilité, m'intimide...

— C'est ton devoir, pourtant, Elisabeth, je t'assure. Et je viens te prier de l'accomplir : tu ne saurais t'en dispenser. Crois-tu que cela ne me coûte point de te faire ces aveux? Il n'y a que toi qui sois capable de parler à ton beau-frère sur un certain ton, de lui représenter certaines vérités.

— C'est bien, Lucienne. Je te promets de faire ce que tu me demandes, et d'agir de mon mieux pour que cela réussisse, acquiesça la jeune femme, incapable d'expliquer à l'autre toutes ses appréhensions et ses doutes, et trouvant plus simple d'en finir. Cette façon d'obtenir un mari lui paraissait si folle, si misérable. Où était là dedans l'enthousiasme, la crise de double folie charmante qui les avait mis aux bras l'un de l'autre, elle et Denis?... Enfin!...

Le soir de ce même jour, elle voulut parler à son beaufrère. Aux premiers mots où il pût deviner de quoi il s'agissait, Jean de Palissanne l'arrêta :

— Ma chère petite sœur, dit-il, je vous supplie de ne pas insister. La personne qui vous envoie s'est trompée de la façon la plus absolue sur le sens de la conversation que j'ai pu avoir avec elle, le premier jour. Je suis consterné de lui faire de la peine, mais je lui en causerais bien davantage en lui laissant des illusions que je ne puis pas réaliser.

Le ton du jeune homme était si net, si définitif que sa parente sentit bien l'inutilité de renouveler la moindre tentative dans ce sens. Elle se tut.

Ce que Lucienne pensa de cette entrevue, Elisabeth

n'en sut jamais rien. Elle écoutait son arrêt, les sourcils froncés, les dents serrées, le regard chai-gé de doute. Elle ne répondit pas un mot, ne versa pas une larme, et simplement tourna le dos.

La première fois qu'elle rencontra Jean (ce fut dans l'antichambre, auprès de la chaise à porteurs) elle alla à lui, résolue, féroce, arrogante.

— Alors, j'eta-t-elle, avec un éclair de rage dans ses yeux sombres, c'est la guerre ?

— La guerre ! s'exclama l'autre, stupéfait. Quelle guerre? Et pourquoi?

— Vous le savez. Et je me suis assez abaissée. Tout est fini maintenant. Tant pis pour vous ! Vous et les vôtres, vous supporterez les conséquences de votre conduite.

— Les miens et moi, riposta Jean en relevant la tète, ne craignent. Dieu merci, personne.

— C'est bien ce que nous verrons! cria mademoiselle Louvicourt en se retirant.

Elle n'en pouvait plus de colère et d'humiliation. Rentrée chez elle, sans vouloir répondre aux questions de sa sœur, inquiète de ce bouleversement, elle se barricada dans sa chambre où elle lutta trois quarts d'heure contre une crise de nerfs, qui vint enfin et l'abattit, toute roide, sur le tapis.

Jean de Palissanne était tellement absorbé par sa passion que, sitôt disparue la mégère, le temps de hausser les épaules comme pour secouer de dessus elles un poids importun, il avait oublié cette scène pénible.

A quelques jours de là, et comme Berthe, rôvcuse, venait de quitter le balcon et se promenait dans sn chambre que, par la fenêtre ouverte, inondait d'une mystérieuse douceur obscure la nuit d'été, elle entendit tout à coup dans le sapin où s'était tu son ami le rossignol, un bruit comme de branchettes brisées. Étonnée, elle releva la lête. Elle fit un pas... Avant qu'elle ait eu le temps de pousser un cri, une forme sombre venait de s'élancer d'une branche courbée par elle et soudain relevée et, bondissant sur le balcon, pénétrait dans la chambre, les bras ouverts.

Son intuition d'amoureuse avait été plus vive que sa peur physique de femme. Elle comprit. Elle soupira : « C'est toi, Jean! » et s'abattit sur sa poitrine.

Mais qu'as-tu fait? dit-elle enfin, dès que l'émotion qui la bouleversait lui permit de parler. C'est fou... Tu tombes du ciel, maintenant?...

— Ah! Je ne pouvais plus, vois-tu! Je ne pouvais plus ! Il y a si longtemps que j'attendais ce moment ! que je l'ai préparé ! Toutes les nuits, j'ai rêvé de cette nuit. Je voulais te surprendre où tu étais, te débusquer, ma chère proie, dans ta plus profonde retraite, au milieu de toutes ces choses qui sont à toi, qui sont comme formées par toi-même...

— Non, ne fais pas de lumière. Ce serait trop imprudent...

— Je n'ai pas besoin de lumière. Je vois tout dans la clarté de la belle nuit. Tout est blanc, ici, n'est-ce pas. C'est comme une chambre nuptiale...

— Une chambre nuptiale ! .îean ! Ah 1 tais-toi, dit-

elle en frissonnant... Je suis dans les bras. Je ne sais plus rien au monde. J'ai peur...

— Peur de quoi ? Qu'arriverait-il ? Si Ton frappait à ta porte, d'un bond je suis dehors, et tu pourrais ouvrir, insoupçonnable.

— Je ne sais pas de quoi j'ai peur. J'ai peur, et ù cette peur cependant se mêle tant de joie que je voudrais mourir...

Le lit, dans l'ombre épanoui, était comme une tentation blanche. Ivres de leurs baisers, chancelants d'amour, ils y tombèrent, enlacés...

Ce n'était pas encore l'aube, c'était à peine son pressentiment. Une imperceptible clarté s'infusait, pour ainsi dire, dans l'opacité de la nuit. Mais les yeux de chasseur de Jean devinèrent l'approche du jour. Il fallait partir...

Il s'arracha à grand'peine des bras de sa maîtresse. . . Elle ne voulait pas le quitter. ..

— J'ai peur! répétait-elle. Jean, ne m'abandonne pas.

— Il le faut, Berthe, sois raisonnable... Ferme la fenêtre derrière moi. Puis recouche-toi, et dors jusqu'au matin. Je ne ferai pas plus de bruit en partant que je n'en ai fait tout à l'heure. Au revoir, ma vie...

Elle obéit. Jean, sur le balcon, contempla un instant la nuit magnifique et finissante. Puis, choisissant la

branche du sapin, il prit son élan... Un coup de feu retentit. Une balle venait de traverser la main par laquelle il avait saisi la branche, se balançant sur le vide. Il retint un cri de douleur, mais lâcha prise et tomba... dégringolant dans l'entrelacs des rameaux, ce qui, fort heureusement, amortit sa chute, mais sans pouvoir lui éviter de se fouler le pied en arrivant sur le sol. Deux autres coups de feu, suivant le premier, le manquèrent. 11 entendit la balle siffler à son oreille, il la vit faire ricocher des pierrailles.

Une fois dans l'allée, et malgré la souffrance que lui causait sa double blessure, il se sentit aussi vigoureux qu'un animal blessé qui peut encore braver le chasseur et longtemps le fatiguer. Rampant et bondissant, il fut en quelques secondes hors d'atteinte. Il alla directement à un endroit de la muraille du parc où il savait une brèche, et ce ne fut que dehors que, prenant son mouchoir, il banda sa main par laquelle le sang commençait à couler avec abondance. Il souffrait beaucoup, mais il était fier de lui. Berthe n'avait pas entendu un seul cri. Elle pouvait tout nier. Ainsi qu'il venait de le dire tantôt, elle était insoupçonnable.

La nouvelle de la blessure de .lean de Palissanne se répandit dans le petit monde des hôtes de V Orangerie avec une soudaineté de déflagration. Le jeune homme, qui avait le pied complètement démis et la main brisée, dut prendre le lit et il souffrait beaucoup, chaque jour soigné par un chirurgien qui venait de Tours exprès

pour lui. Il raconta à tout le monde que, chasseur invétéré et maniaque d'expéditions nocturnes, il avait dû être blessé par quelque autre fou de son genre, plus înaladroit que lui et qui avait cru tirer sur un gibier, dans l'ombre. La douleur lui retirant quelque peu de sa présence d'esprit, il n'avait pas vu sur sa route un fossé au fond duquel il avait été chercher sa foulure. Sans y insister davantage, il expliquait toujours que ce double accident était arrivé à la Membrolle, un endroit qu'il pouvait décrire à la perfection, et qui se trouvait diamétralement à l'opposite des Oî^fraies... Tout le monde vint prendre de ses nouvelles, et mesdemoit?elles de Louvicourt comme les autres, avec un air de commisération profonde. Et le baron de Rameil, lui-même, envoya un mot courtois de condoléances de sa part à lui, toujours patraque, comme on savait, et de celle aussi de sa femme, qui souffrante depuis quelques jours, s'excusait de ne pas venir.

Jean fronça le sourcil, mais s'abstint de commentaire. De divers côtés, il lui revint que, dans le pays, certaines personnes répandaient le bruit que cette blessure avait une autre origine, beaucoup plus énigmatique. Ce bruit prenait de plus en plus de consistance et parfois même « on pensait qu'il pourrait en rejaillir sur certaines autres personnes, jusqu'alors irréprochables, quelque chose comme un scandale ». Telles étaient, du moins, les expressions dont se servit l'abbé Fournemine, dans la dernière visite qu'il fit au malade, ajoutant que, pour sa part, il était consterné de cette preuve écrasante de la malignité publique, déformant à

plaisir les moindres faits, dans une intention calomnieuse.

Alors, et bien qu'il ne lui pas guéri, Jean de Palissanne se leva, s'habilla, sortit, traversa la route, et alla sonner à la porte des cousines.

— J'ai à vous parler, dit-il à Eulalie et à Lucienne, qui étaient venues lui ouvrir ensemble et qui, pleines d'inquiétude, tentaient, mais avec incohérence, de lui barrer le passage.

Il les repoussa, tranquille, méprisant. Il entra dans la petite salle à manger, dont, avec sa haute stature, il atteignait presque le plafond de la tête. Saisies de crainte, elles le regardaient...

— Alors ! dit-il sans autre préambule, c'est cela que vous appelez la guerre?... Mes compliments !

— .Je... ne... vous comprends pas... tenta de dire Eulalie, verte d'inquiétude.

— Vous me comprenez parfaitemenl, au contraire, riposta-t-il, hautain. Seulement, je crois que vous vous êtes méprises sur la qualité de l'adversaire. Je suis venu pour vous avertir d'avoir désormais à vous tenir tranquilles, rigoureusement tranquilles, ou sinon...

Froidement, cyniquement, de sa main valide, il tira un revolver de sa poche et le braqua sur elles. Elles claquaient des dents.

— Ou sinon je vous envoie à chacune trois balles dans la peau. Et je vous préviens que, moi, je ne manque jamais mon coup.

Eulalie tremblait de tous ses membres. Elle allait se jeter à genoux, affolée qu'elle était par la peur. Mais

Lucienne, la première, se reprit. Une rancune formidable, implacable, la soulevait, lui tenant lieu de courage. Elle se redressa, d'un coup de reins si brusque et si violent qu'on aurait dit une vipère qui se rebiffe.

— Je m'en moque, de votre revolver, cria-t-elle, dans une sorte de sifflement. Vous n'aurez pas le dernier mot avec moi, vous ne l'aurez jamais. Et la preuve, c'est qu'on vous a fusillé comme un lapin. Et votre complice souffre encore plus que vous, je pense. Le baron l'a enfermée, vous entendez, enfermée, comme au moyen-age. Elle ne sortira plus de là, jamais, jamais...

A son tour épouvanté, Jean de Palissanne recula d'un pas. Puis, saisi d'indignation, il s'avança de nouveau, brandissant son revolver. Mais, alors, dans un accès de rage épouvantable, Lucienne se précipita sur lui et le mordit à la main, avec une telle force qu'il en laissa tomber à terre son arme inutile. Ensuite, elle se roula sur le sol, en arrachant ses vêtements et en poussant des cris de bête assassinée, auxquels répondaient les pleurs et les sanglots d'Eulalie clouée sur sa chaise.

Jean demeura quelques instants immobile, écrasé physiquement d'une sorte de stupeur, l'âme emplie d'un dégoût mortel. Puis, sans mot dire, il ramassa son revolver, le remit dans sa poche, et revint à YOrangerie.

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