‹ Les taupes, romanChapitre 12 sur 21 · I-llisabeth fit son possible pour les rassurer · texte numérisé non relu

I-llisabeth fit son possible pour les rassurer

— Il n'y a pas de raison, dit-elle, pour que le nouveau maître ne vous garde point. C'est toujours plus commode d'être servi par des gens qui connaissent les moindres détails d'une maison.

Et, intérieurement, elle souriait de ce naïf égoïsme. Les deux vieux pleuraient sur leur propre sort, pas un instant ne se demandant si leurs maîtres ne souffraient point, eux aussi, de devoir quitter la demeure où ils avaient été si heureux. Que dis-je? Ils ne s'inquiétaient même pas de savoir la raison de ce départ. C'était une fatalité, voilà, une fatalité sans raison, comme il en arrive sans cesse dans la vie instable des domestiques... Et pourtant, Benoît et Honorine les aimaient bien. Mais

ils aimaient encore mieux la maison... Comme de vieux chats frileux, des chats...

Le corbeau, comme s'il se fût douté que tout ce remue-ménage annonçait quelque chose d'insolite, manifestait une inquiétude extrême. Il ne quittait pas d'un pouce son maître, le suivant pas à pas, lorsqu'il ne pouvait point se jucher sur son épaule. La brave bête caressait Denis de son gros bec noir et elle répétait de temps à autre, d'une voix lente et basse et sur un ton profondément découragé :

— Bonjour mes... sieurs, mes... dames 1...

Et c'est comme s'il avait dit : « Adieu le bonheur et la joie ! Tout est fini ! »

Le moment du départ approchait. Une heure seulement en séparait les exilés. Denis venait d'avoir avec Pierron une dernière entrevue, et lui avait expliqué le désastre.

— Fort bien î avait répondu le chimiste. C'est le jeu de la vie. Mais, si vous avez perdu la première manche, je ne suis pas découragé. Je partirai pour Paris, en même temps que vous. Et là, un jour ou l'autre, je remonterai l'affaire. Et Das plus à ce moment-là qu'aujourd'hui, vous ne serez oublié.

Denis eut un pâle sourire. A cette heure, dans ce lugubre matin de fuite, comme elle lui apparaissait falote, cette pauvre affaire, et absurde cette invention ^ Comment avait-il pu y croire ? Quel était donc le mirage qui transfigurait ainsi toutes choses? C'était le mirage de l'espoir, le mirage de l'amour heureux. Aujourd'hui,

SOUS le soleil cru de la réalité, tout cela s'évanouissait, comme la fumée des mélanges saugrenus de ce pauvre chimiste halluciné dans son laboratoire... Il se secoua comme pour chasser de dessus ses épaules la meute des pensées décourageantes. Puis il entra dans sa chambre à coucher afin d'y faire une dernière revision des objets à emporter. Le beau secrétaire en bois de rose était ouvert. Il en vérifia machinalement les tiroirs... Une liasse ficelée d'un ruban orange avait été oubliée. Il l'ouvrit... Ah 1 c'étaient des lettres d'Elisabeth, les lettres qu'elle lui avait écrites de Molières. Ému de reconnaître cette chère écriture, oubliant l'heure et le lieu et les terribles circonstances, il se mit à les parcourir... Comme elles étaient jolies, ces lettres 1 Que d'amour et de fidélité ! Ah ! la vie pourrait bien faire de lui ce qu'elle voudrait, il avait du moins été aimé — et combien! — par la plus exquise des femmes... Le reste, mon Dieu!... eh bien! c'était la rançon de ce bonheur.

Tout à coup, ses yeux cillent. Il s'aperçoit qu'une lettre manque... Une lettre où Elisabeth s'était montrée particulièrement spirituelle, et dont il avait lu quelques passages aux cousines Louvicourt, pour les amuser... Est-ce possible? Voyons 1 il y en avait douze en tout ! Comptons.

Il compte. Il n'y en a plus que dix. Alors, non seulement celle-là manque, mais une autre. Il cherche... Ah î c'est celle où elle y traçait de l'avaricieuse marraine un portrait si humoristique... Il s'affole, il recommence vingt fois ce compte. L'évidence est là, il

fciut s'y rendre... De cette liasse nouée du même ruban, exactement de la même façon, deux lettres ont été extraites... Ah !...

Un soupçon affreux traverse son esprit, avec la rapidité d'un coup de poignard. Il chancelle, ivre d'horreur, de dégoût, et hélas ! maintenant de certitude. Il se rappelle le petit frisson d'inquiétude qu'il eut le j(»ur de son imprudente lecture, le regard faux des deux sœurs... et puis, plus tard, après la rupture entre Jean et Lucienne (son frère lui en avait dit quelques mots), ce silence inexplicable de madame de Gouvain, cet acharnement de la vieille dame à le poursuivre, comme Shylock le beau marchand... Tout s'éclaire d'une lumière sinistre. Ainsi, c'est lui, c'est lui seul, qui, pour une erreur d'une seconde, imperceptible, dont personne n'aurait pu se douter qu'elle était une erreur, c'est lui qui a détruit sa destinée...

— Bonjour, mes... sieurs, mes... dames!

Le pauvre corbeau sentimental a mis dans ces paroles toute la compassion et la tendresse dont son vieux cœur est susceptible. Denis le caresse d'une main à la fois émue et distraite... Mais sa voix grinçante l'a également rappelé au sentiment de la réalité. L'heure s'avance. Il renoue le paquet de lettres, l'enferme dans sa valise qu'il boucle, met son manteau, son chapeau.

Sa femme vient le chercher.

— Tu es prêt? demande-t-elle. La voiture est en bas.

— Bien, répond-il, partons.

— Je voulais te demander... Voilà plusieurs jours que nous n'avons pas vu mes cousines. Il nous reste

quelques instants avant celui du départ. Nous ferions peut-être bien d'aller leur dire adieu.

— Jamais I s'écrie-t-il, avec fureur. Puis, effrayé de cette violence, il ajoute, pour en atténuer l'effet, avec le ton le plus indifférent, le plus dépris qu'il peut trouver :

— C'est absolument inutile, vois-tu. Nous n'avons plus rien à nous dire...

Le véhicule s'ébranle, conduit une dernière fois par Benoît, que salue éperd Ciment en l'appelant par son nom le vieux Nestor, qui se doute bien que cette excursion ne ressemble pas à toutes les autres. Il se risque même à faire quelques pas, en sautillant derrière la voiture. Puis il a peur de se perdre, il ne veut pas quitter la maison, il vase percher sur une haute branche d'arbre, d'où il domine la route et regarde s'éloigner ses maîtres. Honorine pleure dans son tablier bleu... Il fait sur cette scène ironiquement beau, un tiède matin d'auton*ne tout doré, un matin de promenade d'amoureux. iMachinalement, irrésistiblement, les jeunes gens se serrent l'un contre l'autre, étreignent leurs mains, sur ce même banc où, l'an dernier, ils s'étaient assis, montant cette pente que maintenant ils descendent...

Une dernière fois, Denis se retourne. Mais ce n'est pasrOra7i//me qu'il regarde, c'est la mesquine maison basse d'en face. II a vu, à la fenêtre du rez-de-chaussée, le rideau blanc imperceptiblement s'agiter... Une main l'a soulevé. Un visage est là, qui épie. Un terrible visage...

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