CHAPITRE PREMIER DÉCEPTIONS
Lorsque iMarceline de Couvain avait obligé son filleul à signer le reçu de l'argent qu'il sollicitait, elle n'avait aucune arrière-pensée que de plaisanterie. « Je m'amuserai quelques semaines, se disait-elle, à lui donner des inquiétudes. Cela le fera réfléchir à l'absurdité de la façon dont il a engagé sa vie, et peut-être lui donnera l'idée de travailler. » Mais, quand elle reçut la lettre de mesdemoiselles Louvicourt, elle sentit le parti efl'royable qu'elle pouvait tirer de l'arme qu'elle avait entre les mains. Et, implacablement, elle s'en servit. Ayant résolu de faire vendre VOrangerie pour rentrer dans sa créance, elle décida en outre de l'acheter elle-même, afin d'être absolument sûre que Palissanne n'y rentrerait jamais. Elle mit donc en vente, pour brûler ses vaisseaux, son domaine de Molières. Puis elle entra en pourparlers, secrètement, avec maître Lacorne de Chassignoles. Elle voulait devenir propriétaire de VOrangerie, elle voulait n'avoir aucun compétiteur. Le
notiiire, qui haïssait Denis de Palissanne d'une haine d'aulant plus forte qu'elle n'avait aucune sorte de raison, d'une de ces haines de premier contact, inex plicables et inexlirpables, entra avec allégresse dans les vues de la vieille dame. C'est lui qui, constatant l'horreur du jeune homme pour une solution publique, lui conseilla de vendresamai,«ou à son client anonyme, pour ce prix tout net de deux cent quarante mille francs, qui remboursait son avance hypothécaire et qui laissait Denis absolument ruiné, sans un centime de surplus. Si l'amoureux mari n'avait pas eu cette superstition d'épargner à sa femme, jusqu'au dernier moment, la révélation de leur infortune, il est probable que la vente publi(iue eût produit une fructueuse surenchère et il aurait eu, pour partir de Tours, une sorte de pécule afin de l'aider à recommencer la vie. Mais madame de Gouvain, qui devinait cette possibilité, ne l'entendait pas ainsi. Elle trouva en maître Lacome un auxiliaire dévoué et ingénieux. C'est lui qui sut persuader Denis de l'impossibilité de trouver des acquéreurs et du risque qu'il y avait à décourager un client de bonne volonté. Excédé de tout cela, harcelé par l'urgence des dates, Palissanne se laissa faire et, huit jours après son départ, madame Marceline de Gouvain faisait son entrée à \ Orangerie. Elit: était suivie de tous ses bagages, lesquels contenaient une partie de son mobilier de Molières. Elle avait vendu son domaine un très bon prix, près du double de la somme qu'elle avait dû débourser pour l'achat de V Orangerie. Cette petite vengeance familiale se doublait donc pour elle d'une
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excellente opération financière. Elle dormit sa première nuit dans la belle chambre à coucher d'Elisabeth et de Denis, et elle y fit toutes sortes de rêves dorés. Au matin, elle se réveilla de fort bonne humeur. Elle se sentait vigoureuse, rajeunie, et pour ainsi dire retrempée dans ce bain de méchanceté. C'était vraiment là son fluide naturel, son ambiance indispensable. Qu'étaient donc ces giries qui, un instant, avaient failli la tournebouler ? Est-ce qu'elle était faite pour le sentiment, voyons ? Fort heureusement, la tentation avait été très courte, et la réalité s'était vile chargée de l'avertir qu'il ne faut compter sur personne, que toutes les amabilités sont hypocrites, tous les dévouements intéressés. Prélassant dans ce lit moelleux f^a vieille carcasse desséchée, madame de Couvain imaginait avec délices que le couple qu'elle avait châtié errait maintenant à la recherche de qui sait quel gîte de hasard... Elle se mit à rire, d'un petit rire toussotant et brisé qui aurait paru lamentable à n'importe quel assistant, mais elle était seule à l'entendre et ne pouvait justement en percevoir le côté sinistre. Puis elle sonna.
Opportune parut. Opportune qu'elle avait emmenée avec elle et installée dans un réduit voisin de sa chambre, afin de l'avoir toujours sous la main» à quelque heure de la nuit qu'il lui plût de la convoquer.
— Faites monter, je vous prie, ces deux bonshommes que nous avons vus hier soir et qui ont demandé à me parler. Je suis curieuse de savoir ce qu'ils me veulent.
Et, dès qu'Honorine et Benoît furent introduits :
— Il paraît, leur dit-elle, d'un ton sec et hautain, que vous étiez les domestiques des derniers occupants de cette maison. Pourquoi ne les avez-vous pas suivis?
Interloqués, les deux vieillards se turent un instant. Benoît, le premier, se remit. Il expliqua :
— Nous n'étions pas précisément au service de monsieur et madame de Palissanne, mais plutôt à celui du château lui-même. Nous appartenions à la famille de monsieur le marquis de Montbray, qui n'a pas pu nous emmener avec lui lorsqu'il a quitté d'ici, et alors nous sommes restés, et monsieur de Palissanne nous a gardés. Si madame voulait bien...
— Voulait quoi ?...
L'air agressif de la vieille dame décontenançait fort les pauvres gens. Jamais on ne leur avait parlé sur ce ton.
— Si madame voulait bien en faire autant, nous garder à son service.
— Que savez-vous faire ?
— Mais... tout !... Nous n'avons jamais quitté la maison depuis vingt ans.
— Ah ! ah ! ah !... je vois que c'est une tradition. On se passe le personnel à YOrangerie, comme on s'y passe les meubles et la récolte de pommes. Et on compte que je continuerai cet usage commode. Fort bien ! Mais avez-vous réfléchi, mes bonnes gens, au surcroît de dépenses que cela va m'occasionner ?. . . Car enfin, c'est très gentil, tout cela, mais j'ai amené avec moi ma cuisinière, qui me suffit parfaitement, et je n'ai besoin de personne...
— Pourtant, madame, la maison est grande et...
— La maison est ce qu'elle veut, et chacun vit comme il l'entend. Vous n'allez pas m'imposer vos façons de voir, j'imagine. Tout ce que je puis faire pour vous, c'est de vous garder ici au pair. Vous entretien- Irez le jardin et les chambres inutilisées. Moyennant quoi, vous serez logés et nourris. Et je suis sûre que j'y perdrai encore, car, à votre âge, on n'est plus capable de grand'chose.
Cette femme de plus de soixante-cinq ans avait le mépris le plus profond des vieillards et de leur débilité. Et ce mépris était si clairement écrit sur sa physionomie que Benoît et Honorine en furent tout troublés. Ils se sentaient dépréciés, vraiment. Pour la première fois de leur longue existence, ils se trouvaient en face de la dure, de l'implacable loi qui élimine les faibles et écrase les inutiles.
— C'est à prendre ou à laisser. Et tout de suite. Car je n'ai pas de temps à perdre. Acceptez-vous ?
Les deux vieux se regardèrent, épouvantés. Chacun lut dans les yeux de l'autre le reflet de sa propre détresse. Où iraient-ils, si on les chassait ? A quelle nouvelle maison s'adapteraient-ils ? quel maître consentirait à s'encombrer d'eux, à les essayer ? Plus de gages. Mais ici, du moins, ils vivraient gratis. Ailleurs, c'était l'obligation terrible d'entamer leurs pauvres économies. Ils baissèrent la tête, vaincus, puis se retirèrent, en murmurant de vagues remercîments.
— xMaintenant, ma bonne Opportune, continua Marceline en se frottant les mains, toute ravie de la virtuo-
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site avec laquelle elle venait de mener cette petite négociation, c'est à vous de voir de quelle façon vous ferez marcher ces gens-là. Je vous les repasse. Moi, je ne m'en occuperai pas.
Elle se leva, s'habilla, fit le tour du propriétaire. Décidément, elle était fort satisfaite de son acquisition. La maison lui plaisait, lui semblait dix fois plus confortable que sa gentilhommière périgourdine. Elle exigea seulement que l'on vendît au plus vite la gerboise et les oiseaux de la serre.
— Ce sont des bêtes inutiles, dit-elle à Benoît, et qui coûtent fort cher à nourrir. Je me demande le plaisir qu'on peut trouver à entretenir chez soi ces animaux ridicules. Quant au corbeau je vous le laisse, mais bien entendu, à votre charge.
Lorsqu'elle eut procédé à cette exécution, elle se mit à table, et mangea de fort bon appétit. Tout lui souriait aujourd'hui, et le décor charmant qu'elle avait autour d'elle la satisfaisait. Non pas qu'elle fût sensible à son charme aristocratique et traditionnel, à cette vie du passé dont il était comme saturé, à sa poésie, enfin, mais elle l'appréciait du point de vue beaucoup plus réaliste de sa valeurmarchande.Un antiquaire de Paris ou de Tours eût donné gros pour enlever cette magnifique tapisserie, ce lustre, ces consoles, ces canapés, ces fauteuils, ce lit, et surtout cette merveilleuse chaise à porteurs, qui était une pièce de musée. Plus elle y réfléchissait, plus elle se disait qu'elle avait fait une affaire d'or en achetant cette maison avec tout ce qu'elle contenait. Bien des gens paient fort cher pour leurven-
geance ; elle, Marceline, en se vengeant, réalisait en outre un bénéfice. C'était merveilleux...
Elle achevait à peine de manger que les demoiselles Louvicourt se firent annoncer.
Leur étonnement d'apprendre que madame de Couvain devenait la propriétaire de VOrangerie était au moins aussi considérable que la joie qu'elles avaient éprouvée au départ des Palissanne. Elles avaient tout prévu, sauf cela. Elles savaient vaguement que Denis devait être le légataire universel de la vieille dame, et leur plan de campagne n'allait pas plus loin que de le déposséder. Elles avaient bien obscurément établi un rapport entre cette ruine et l'obligation où Denis avait été de fuir. Et elles s'applaudissaient de ce triomphe. Finie maintenant la présence de leurs ennemis dans ce château. Ils les avaient assez narguées. C'était leur tour de triompher. Tous ! tous étaient vaincus. Jean, Denis, Elisabeth, en fuite. Pierron, Bartoilly, Ossian Pic, disparus, envolés sous le souffle de la tourmente. Et Berthe toujours recluse aux Orfraies.
Maintenant madame de Couvain devenait leur voisine. Il y avait des avantages, certes, à tirer d'une telle situation. ISe devait-elle pas leur être reconnaissante de lui avoir ouvert les yeux? Elles se présentèrent donc, le sourire aux lèvres, avec de profondes révérences.
Madame de Couvain ne se leva même pas pour les recevoir, ni ne leur fit offrir du café. Elle leur indiqua seulement, d'un geste assez froid, deux chaises et attendit qu'elles expliquassent le but de leur visite.
Un peu démontées dès l'abord, Eulalie et Lucienne se reprirent assez vite. Elles avaient avalé beaucoup de couleuvres dans la vie, et une de plus n'était point pour les effrayer. Particularité étrange de leur psychologie, elles éprouvaient au fond moins d'hostilité à l'égard de cette" personne méprisante qu'elles n'en avaient ressenti pour Denis et sa femme, toujours si pleins d'égards et d'attentions. C'est qu'elles sentaient en eux une âme bien supérieure à la leur, une âme malgré tout condescendante, tandis que l'impertinence de Marceline ne faisait que marquer une différence sociale qu'elles reconnaissaient avec une bonne volonté servile ; mais, au fond, ces trois personnes avaient de la vie la même conception et s'en formaient un pareil idéal.
Eulalie parla la première :
— Nous venons d'apprendre ce matin, madame, avec la plus vive surprise, que vous deveniez la châtelaine de V Orangerie. Nous avons tenu à être tout à fait les premières à venir vous y rendre nos devoirs.
— C'est fort aimable à vous, riposta Marceline, et je vous en remercie vivement, mesdemoiselles.
— Nous sommes en quelque sorte un peu de votre parenté, madame, ou du moins nous le sommes devenues, par alliance. Madame de Palissanne est notre cousine, et nous "nous sommes laissé dire que son mari était votre filleul et votre neveu.
— Oh ! vous savez, ces parentés-là, répliqua la vieille dame, ce n'est pas bien sérieux, et je vous engagerais, pour ma part, à n'en point tenir grand compte.
Les deux sœurs battirent des paupières. Le coup était dur. Mais elles prirent le parti d'en rire. Ce qu'elles firent, un peu bruyamment.
— Ah ! ah ! ah I conclut Lucienne, nous voyons que madame adore la plaisanterie et ne manque pas d'esprit. Nous navons, d'ailleurs, nullement l'intention de nous prévaloir de cette parenté, en effet bien lointaine, et c'est seulement à titre de bonnes voisines que nous sommes venues cette après-midi...
— Oui, je sais que vous êtes, en effet, de très bonnes voisines, ricana madame de Gouvain. Et, à ce propos, il faut absolument que je vous remette deux documents qui vous appartiennent (elle souligna de la voix et du regard, longuement, le mot vous, tant et si bien que les deux sœurs sentirent le rouge leur monter au visage), et auxquels je crois que vous tenez. Je les ai là sur moi, et j'attendais une occasion de vous les restituer.
Elle entr'ouvrit son corsage, en retira un portefeuille dans une pochette duquel elle alla chercher deux lettres, deux lettres sur papier bleu, qu'elle considéra quelque temps en silence. Puis, les tenant du bout des doigts, avec une sorte de léger dégoût, elle les tendit à ses visiteuses.
Et comme ces dernières, surprises, demeuraient immobiles :
— Eh bien ! mais, voyons, levez-vous, mesdemoiselles. Vous n'imaginez point que je vais sonner Opportune pour qu'elle vous les offre sur un plateau.
Eulalie se leva, vint prendre les lettres, les enfouit dans son réticule.
— Vous m'excuserez si je ne vous retiens pas, mesdemoiselles, mais j'ai besoin aujourd'hui de tout mon temps pour organiser certains arrangements dans cette demeure pour moi toute nouvelle.
— Nous serions ravies, dit Lucienne, saisissant la balle au bond, si vous vouliez précisément nous autoriser à nous mettre à votre disposition pour tout ce dont vous pourriez avoir besoin. Nous connaissons très bien Saint-Gratien et nous pourrions vous être utiles dans certains cas...
— Mais très volontiers, mesdemoiselles. Je ne refuse pas vos services.
C'est sur ce mot qu'elle les quitta, les congédiant d'un geste sans réplique. Elles s'inclinèrent, hypocritement, et Eulalie murmura :
— iNous serons trop heureuses si vous les sollicitez souvent, madame. A bientôt.
Et elles se retirèrent, avec l'air de componction de personnes absolument comblées par la faveur d'un être supérieur.
Restée seule. Madame de Gouvain haussa les épaules. Puis elle sourit. Elle trouvait tout cela si naturel ! Jamais la vie ne lui avait donné d'autre expériejice. Toujours, toujours, devant son immense fortune;, la volonté des autres avait cédé. Toujours, dans un espoir déraisonné de gain, des concours s'étaient offerts à elle, dont elle avait usé, cyniquement, sans jamais les payer. Toujours elle s'était ainsi servie de tout et de tous, ne donnant rien, méprisant ouvertement les institutions et les hommes. La grande raison de sa colère contre les
Palissanne c'était ceci : qu'elle avait discerné, sous la raillerie d'Elisabeth, pour la première fois, l'indépendance d'une âme indifférente aux hiérarehies de la fortune. Oh ! cela, jamais elle ne le pardonnerait. Tani qu'elle le pourrait, elle les poursuivrait, ces deux fous, ces deux impertinents qui s'étaient permis de la railler, de ne pas plier. Grâce aux Dieux, tout rentrait maintenant dans Tordre. Ce matin, les vieux domestiques, tantôt les demoiselles Louvicourt avaient fait leur soumission. Elle s'en servirait sans rétribution aucune, elle les rejetterait à son caprice. Épanouie dans un orgueil monstrueux, dans un égoïsme que jamais rien n'avait altéré, elle était là, dans sa nouvelle maison, comme une incarnation redoutable de l'avarice bourgeoise, comme une statue décharnée de l'indifférence.
Ah ! ce ne fut pas pour elle un bien long ni bien difficile travail que celui de changer l'atmosphère de VOrangerie. Et celui qui, seulement au bout de huit jours, y aurait pénétré, eût été consterné de sa métamorphose. Ni cris, ni rires, ni joyeux devis, ni repas cordiaux, ni réunions spirituelles, rien. Le vide et le néant. Pas même dans la serre le chant des oiseaux. On les avait vendus, ainsi que l'innocente gerboise. Pierron parti pour Paris en même temps que les Palissanne. Bartoilly, invisible, on ne sait où, perdu. Le pauvre Ossian Pic, dans sa mansarde de Tours,, n'osant sortir, malade, se rongeant d'inquiétude au sujet de Berthe de Rameil. Honorine et Benoît, annihilés,
craintifs, ne sortant plus de l'office ni de la cuisine, exécutant avec une soumission ahurie les ordres qu'Opportune, forte de leur désemparement, leur donnait sans cesse, Opportune fière d'être devenue une espèce d'intendante et heureuse de jouir enfin de la paresse. Dans l'immense maison déserte, la vieille dame, vêtue de sombre, se promenait avec arrogance, ne rencontrant jamais que le corbeau, qu'elle chassait à coups de canne. Et, peu à peu, dans cette demeure naguère parfumée, brillante, joyeuse, séjour de l'amour heureux et des plaisirs de l'amitié, se répandait une odeur lugubre de moisissure et d'abandon. Quelque chose de vieux, de triste, de rébarbatif, une haleine de ruine.
Mais il y avait certains êtres que cette atmosphère, loin de les repousser, attirait au contraire. Leurs narines la pressentaient à travers portes et cloisons. Elle leur était bien plus naturelle que l'autre, et ils venaient à VOrangerie la respirer avec délices.