‹ Les taupes, romanChapitre 14 sur 21 · CHAPITRE II LES COURTISANS DE LA NOUVELLE REINE · texte numérisé non relu

CHAPITRE II LES COURTISANS DE LA NOUVELLE REINE

Le premier d'entre eux était maître Lacorne de Chassignolles. En tout état de cause, le notaire de Saint-Gratien se serait senti accroché à iMadame de Couvain par les plus puissantes affinités électives. Il avait le même culte de l'argent et, avec un cynisme moindre à cause de sa prudence professionnelle, les mêmes opinions sur les hommes et les choses. Dès que la châtelaine de Molières fut entrée avec lui en rapports épistolaires, il avait éprouvé, vis-à-vis d'elle, un sentiment très particulier qu'en l'absence de tout autre terme il faut 'bien enfin appeler fraternité. Oui, c'est fraternellement qu'il envisageait, avant même de la connaître, cette dame autoritaire, qui savait si bien ce qu'elle voulait, et qui rexécutait avec une si foudroyante promptitude. Cette sympathie étrange, la seule dont fussent capables son âme froide et sa nature négative, expliquait bien la coïncidence merveilleuse de ses actes avec les désirs de sa cliente. J'ai dit qu'il haïssait Denis, d'une de ces

haines inconscientes qui ne pardonnent jamais. Sans même s'en rendre compte, il lui en voulait d'être jeune, heureux, avec un cœur plein d'amour et de générosité. Sitôt qu'il le put, il déclencha sur lui le redoutable appareil légal et le pauvre jeune homme fut exécuté avec la dextérité que l'on sait.

Le lendemain du jour où étaient venues les deux voisines, maître Lacorne de Chassignolles fit demander à Madame de Gouvain si elle voulait bien le recevoir. Elle l'accueillit de la façon la plus gracieuse, à égalité celuilà. Elle reconnaissait en lui un être doué d'une force analogue à la sienne, un homme que, même son adversaire, elle eût été contrainte d'estimer Mais il u'était point son adversaire, justement. Il était de son parti. Il lui avait rendu un service, il pouvait lui en rendre encore.

— Je suis ravie de faire enfin votre connaissance, lui dit-elle, avec un sourire enchanté. C'est pour moi l'occasion de vous remercier de vive voix de tout ce que vous avez...

— N'importe qui, madame...

— Eh bien ! justement, non, cher maître. Personne n'aurait, en train de négociations, trouvé ce que vous avez trouvé. Il y a là une sorte d'improvisation heureuse qui touche au génie stratégique. Je vous en suis profondément reconnaissante.

— Oh ! madame, n'exagérons rien.

— Je ne dis que la stricte vérité. Croyez, cher maître, que je m'y connais un peu, en fait de mobiliers et de constructions. Eh bien ! si vous aviez, comme tout autre l'eût fait à votre place, laissé les choses suivre

leur cours normal, une quantité de gens se seraient présentés aux enchères et j'aurais peut-être dû reculer au dernier moment, mes disponibilités étant loin d'atteindre l'infini. J'y eusse au moins engagé la totalité du montant de la vente de ma maison à Molières. Au lieu qu'ainsi, j'ai fait cent soixante-dix mille francs de bénéfices nets (à vous, je n'ai rien à cacher). Sans compter que, si je voulais vendre aujourd'hui VOrangerie, j'en obtiendrais certainement le double de ce qu'elle m'a coûté. l'avais donc raison de prétendre que je vous étais reconnaissante. Vous me direz un jour ce que je puis faire pour vous le témoigner.

— Je vais vous le dire tout de suite, madame, si vous le voulez bien, riposta le notaire, toujours de son ton égal, et sans que bougeât un muscle de son visage anguleux et glacé, je ne tiens qu'à une chose, c'est d'obtenir votre clientèle. Je m'estimerai payé, et au delà, de mes peines, si vous me chargez (puisque aussi bien vous devenez notre concitoyenne) de vos intérêts. J'ai la persuasion que je saurai les faire valoir de la façon la plus heureuse. Tout en demeurant dans les limites strictes de ma profession, je puis donner des conseils utiles.

Ils échangèrent un long regard. Et ils n'eurent pas besoin d'en dire davantage. Ils s'étaient parfaitement entendus. Le même démon, qui avait murmuré à l'oreille de Marceline de s'intéresser au projet de Stéphane Pierron, lui parlait de nouveau. Mais, cette fois-ci, il s'agissait de choses sérieuses, précises, certaines. Ah I l'avenir se présentait bien.

— J'aurais mauvaise grâce, dit-elle ciilin, cher mai- Irc, à me montrer méfiante ou réservée, après les preuves magnifiques que vous m'avez données de vos capacités. J'espère que vous viendrez me voir souvent. Ma maison vous est ouverte et je n'ai pas besoin de vous dire avec quel plaisir je vous y recevrai. La province n'abonde pas en distractions intellectuelles.

Le notaire s'inclina avec un respect ému. Puis, co!nme il savait le prix des entrevues brèves, où l'on n'use pas d'un coup tout son prestige, il se retira, malgré l'insistance de Marceline qui, sans doute, voulait se livrer avec lui à quelqu'une de ces distractions intellectuelles dont elle venait de parler (et Dieu sait ce qu'elle entendait par là !). De telle sorte que Madame de Gouvain demeura sur l'impression que tout n'avait pas été dit ; et elle se mit à attendre, avec une sorte d'impatience, le retour du tabellion. Par la suite, l'habile homme se garda bien de changer de tactique. Quelque longs que fussent leurs entretiens, il trouvait toujours moyen de lui laisser désirer une suite quelconque. Et toujours, il conservait cet air à la fois respectueux et distant qui sauvegardait aussi bien sa dignité personnelle que la vanité de la châtelaine. Ainsi restait-elle en même temps satisfaite et un peu en haleine, pressentant en cet homme suprêmement habile et maître de lui des secrets, des arrière-pensées, et toutes sortes de supériorités qui l'intriguaient. Certes, elle se disait bien parfois que ces supériorités-là n'étaient peut-être qu'une pure illusion, un amas de riens caché derrière le masque de respectabilité de maître Lacorne. Mais, enfin, ce masque

demeurait rigoureusement impénétrable, et alors des doutes lui venaient sur son doute, et tout était à recommencer.

Je laisse à penser à quel point furent frappées les demoiselles Louvicourt de la faveur visiblement accordée au notaire. Jamais elles ne s'étaient senties plus loin du but poursuivi. C'était même une chose, à leur point de vue, profondément immorale. Eh quoi ! ayant travaillé toute leur vie pour en arriver là, elles se voyaient supplantées (sans même qu'il y ait eu combat; parce bonhomme à lunettes d'orî... Et encore, pouvait-on même dire qu'il les eût supplantées? Il ne leur nuisait point, il n'avait rien fait contre elles. Simplement, il était entré là, avec l'autorité tranquille de sa fonction, de sa fortune, de sa ruse, de sa race... Il n'avait pas empêché les demoiselles Louvicourt d'y entrer aussi. Et le fait est qu'elles y venaient quand elles voulaient et lui, le notaire, lorsqu'il les y rencontrait, se donnait le beau rôle de les saluer aimablement, avec une politesse stricte et dénuée de toute ironie. Mais il était justement le seul à garder cette attitude vis-à-vis d'elles. Pour toutes les autres personnes, elles étaient nulles et non avenues. Madame de Gouvain les recevait avec une froideur teintée d'ironie, et pour mieux dire une impersonnalité qui tenait du prodige. Malgré leur habitude de la rebuffade, elles en eussent été déconcertées. Cependant, elles tenaient bon. Elles n'avaient pas encore de plan bien défini, mais elles savaient le prix de la patience, et toutes les occasions inattendues

qui naissent d'une persévérance continue. Elles se rappelaient la découverte des lettres d'Elisabeth. Sans bien savoir encore ce qu'elles feraient plus tard à YOrangene, il leur suffisait pour l'instant de s'y sentir acceptées. Et puis, ce qui les eût consolées de tout, c'était la profonde joie de se dire que leur cousine en avait été chassée. Elles n'avaient point de nouvelles précises du ménage de Palissanne, mais elles repaissaient leur imagination avec délices du spectacle supposé — hélas 1 si plausible — de sa misère à Paris.

Quelqu'un qui avait été frappé, et très lourdement, par la catastrophe des Palissanne, c'était Tabbé Fournemine. C'est peu de dire frappé. Son univers en avait été retourné. En effet, jusqu'ici, toute son aventure semblait organisée par la Providence elle-même. Au moment précis où, sortant de leur sublime indécision, les anges émettaient l'idée qu'il fallait se mettre à penser aux réalisations, il avait trouvé le premier souscripteur. Tout son plan était établi. Il avait passé ses soirées libres à l'élaboration des articles destinés à paraître dans diverses feuilles religieuses et même profanes du département et de Paris, articles dont la publication simultanée était de nature selon lui à porter sur l'opinion publique un coup si formidable, si définitif, si inattendu que la défense de l'abbé Lestourneau s'en trouverait aussitôt, irrémissiblement, paralysée. Il ne resterait plus ensuite qu'à recueillir les millions des chrétiens affolés à l'idée d'offenser les redoutables guer-

riers du Paradis en refusant d'apporter leur pierre à la Basilique.

Et voici que, tout à coup, sans raison intelligible, l'homme désigné par la Providence disparaissait, emportant avec soi, non seulement cet argent qu'il n'avait jamais eu, mais encore l'espoir. Tout était trouble là dedans, tout était confusion. Ce qui bouleversait le plus le bon prêtre, c'était de constater que Denis n'avait jamais été riche. Il n'était pas loin d'y voir une supercherie, d'ailleurs incompréhensible. Pour quelle raison cet homme avait-il manifesté son intention de souscrire? Voulait-il tromper les saints anges? ou au contraire se les aliéner à tout jamais en les traitant avec cette impertinente raillerie? Ou bien saint Michel lui-même n'avait-il pas égaré tout le monde en organisant quelque vaste et céleste plaisanterie? Ou bien, pis encore, étaient-ce bien les anges?... Un doute épouvantable visita l'àme de notre pauvre héros. Il eut avec Modeste une entrevue des plus graves. La jeune fille y fit preuve d'une telle habileté à tourner toutes les questions, à y répondre d'une façon ambiguë qu'un maître de la critique historique aurait bien vu qu'elle avait tout ce qu'il fallait pour devenir une pythonisse. Mais, malgré le ton inspiré de ses discours, ou peut-être à cause de lui, on était aussi avancé après qu'avant, et l'abbé Fournemine rentra chez lui, l'âme angoissée, l'esprit à la dérive.

L'installation de Madame de Couvain lui donna quelque courage. Homme d'imagination peu agile malgré l'énormité de son rêve, il n'avait pas l'idée d'aller au

delà de Vùmngerie pour chercher de quoi le réaliser. Il avait tellement l'habitude de cette maison!

Il attendit le délai normal, et se présenta à son tour chez la vieille dame.

Celle-ci, qui pourtant ne se doutait de rien, sembla prendre plaisir à le décourager.

— Vous savez, monsieur l'abbé, lui déclara- t-el le avec brusquerie, vous savez ce que vous risquez en sollicitant de venir me voir. Je ne vous prendrai pas en traître. Je suis une mécréante. Toutes vos mômeries m'assomment, et je n'ai pas la moindre envie d'assister à vos vêpres ni même à vos messes. Comme je ne veux pas me singulariser cependant, je vous donnerai cent francs par an pour vos œuvres. Un point, c'est tout. Et je vous autorise très volontiers à dire à votre évêque que vous fréquentez ici pour sauver une âme en perdition. Moyennant quoi, vous pouvez venir me voir à votre guise. Il y aura toujours pour vous un verre de Malaga et un jeu de cinquante- deux cartes pour notre bésigue du soir.

Ce n'était point certes ce qu'avait souhaité l'ecclésiastique. Mais lui aussi savait la nécessité des concessions et l'utilité des demi-mesures. Il adorait d'ailleurs le bésigue et il en avait été fort privé depuis longtemps, car personne à rOra/i^en'e ne semblait goûter les passionnantes péripéties de ce jeu subtil. Le bésigue! Le ciel lui retirait une basilique, mais il lui redonnait une partenaire au bésigue ! Sans compter que cette innocente distraction pouvait fort bien devenir un jour la préparation de quelque chose d'infiniment plus élevé...

Les voies du Seigneur sont parfois niodesles. Et un homme est bien fort lorsque, tous les soirs, il passe deux heures en face d'une personne, avec douze cartes dans la main !... Un moment ou l'autre, les confidences franchissent la barrière des lèvres... Et alors...

Page 1