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CHAPITRE II DU CAHIER DE BERTHE DE RAMEIL

22 juin 19..: — C'est fait. Je suis prisonnière... Je ne puis encore le croire... Rien n'est plus vrai pourtant. i\Ion mari sort d'ici, avec ma clef dans sa poche... Je suis tellement abattue, tellement désespérée que je ne sais plus que faire, que j'ai tout accepté. Que m'importe maintenant de vivre si celui que j'aime?... iNon, non, je ne veux pas écrire cette pensée, je ne veux même pas l'accueillir dans le plus profond, dans le plus secret de moi-même. Je veux vivre, je veux vivre pour voir la fin de ce cauchemar, pour vaincre enfin l'horrible conspiration qui m'entoure... Ah ! Dieu m'en donne le courae;e! Dieu que j'ai offensé!... Mais Tai-je offensé? Ah 1 je ne sais plus... Est-ce que l'on compterait aussi là-dessus, sur mes sentiments religieux d'autrefois pour m'affoler, pour me démoraliser tout à fait? C'est bien possible. Mais la haine et la rancune de cet homme m'épouvantent...

Je ne comprends plus rien à tout cela... 11 faut que

je me prenne la tête à deux mains... Voyons? suis-je bien la même personne qui, hier soir, dans ce lit paisible alors bouleversé, ai goûté ce bonheur immense de l'amour défendu... Ah ! puisque je ne puis pas le crier bien haut, puisque seul ce cahier peut m'entendre, cher confident blanc comme une plaine de neige où les traces des pas de ma pensée seules restèrent, je le lui dirai à ce papier : j'aime Jean et je suis fière de l'aimer. Est-ce de ma faute à moi si je l'ai trouvé si tard? s'il n'a pas été mon époux devant Dieu et devant les hommes ? J'aime Jean, mon seul véritable mari, mon amant pour toujours, et en cette nuit je me suis donnée avec une joie si folle qu'il en était, je me souviens, comme effrayé. J'éprouvais la sensation singulière d'être une chose abandonnée entre ses mains, et joyeuse d'être pétrie par elles, oui, comme un peu de cire dans la paume du sculpteur î comme un camélia blanc mordu par la bouche d'une femme passionnée. Écrasée ! Écrasée!... mon sang! ma vie!... Que j'étais heureuse ! . . ► Écrasée ! . . . oui, et tellement étonnée, après, de me sentir encore intacte et vivante ! . . . Car il m'avait semblé vouloir mourir...

Que c'était doux 1... Le monde avait fait silence. Il n'y avait que ce rossignol divin qui chantait, qui chantait notre hymne nuptial... Est-ce lui qui nous a dénoncés au destin ? Sans le vouloir, tellement il était ivre de nous voir si heureux! Mais il aurait dû se taire... Oh ! mon bonheur ! mon cher bonheur ! je n'ose pas t'insulter en disant que tu as été court. Puisque tu as rempli ma vie...

Pourtant je suis là, maintenant, seule, siupide...

Ce coup de feu incompréhensible, aflolant. Cet autre. Puis plus rien... Le bruit d'une fuite me rassurant un peu. Il a donc pu s'échapper!... Quelques minutes s'écoulent. Puis on frappe à la porte. J'ouvre. Horriblement pâle, mais très calme, Armand pénètre dans ma chambre.

— Avez-vous entendu? lui dis-je, épouvantée encore. . .

— Oui, répond-il, d'un air glacé... Et alors je lis dans ses yeux, aussi clairement que si c'avait été écrit en français sur une feuille de papier, que c'était lui qui avait tiré. Je ne sais quoi de si ignoblement joyeux, de si effrayant que je recule, interdite. Alors, il ajoute :

. — C'est très curieux. J'étais à ma fenêtre. Je ne pensais à rien. Tout à coup, dans ce sapin, je vois dégringoler un corps noir comme d'un très gros renard ou d'un singe... Et puis, quelqu'un a tiré : le gardechasse sans doute. Je n'ai jamais pu empocher cet imbécile de me réveiller la nuit. Quand il croit qu'il peut supprimer une mauvaise bête, rien ne l'arrête. Mais je vois que vous êtes fort impressionnée.

— Vous avouerez qu'il y a de quoi. Je n'aime guère qu'on tire des coups de feu sous ma fenêtre.

— On n'en tirera plus maintenant, rassurez-vous. Celui-là doit suffire.

Je le regarde, anxieuse. Que sait-il ? Que dira-t-il ? Celui qu'il a tenté d'assassiner a-t-il pu?... Horreur! Oh ! Que seulement ce doute m'efQeure, quelle horreur !

Un silence. Un long silence qui m'épuise. Que va-t-il dire? Je le sens préoccupé de quelque chose... de

quelque chose d'autre qu'il ne dit pas, et qui... Mais comment peut-on, quand on a voulu tuer, penser ensuite à autre chose? Ahî qu'il parle! qu'il parle vitel Je n'en peux plus!...

— A propos, dit-il enfin, puisque j'ai cette occasion de causer avec vous, (et je le reconnais, elle est bizarre, mais je n'ai guère maintenant le goût de dormir, ni vous non plus, je pense), il faut que je vous parle...

Grands dieux! De quoi va-t-il me parler?... Je respire à peine... -

— Voilà ! dit-il, depuis un certain temps, je désirai» avoir un entretien avec vous, au sujet de certaines dispositions que je voulais prendre pour notre vie commune... Je ne sais pourquoi, je reculais... Peutêtre à cause du caractère un peu insolite de ce que je vais vous...

— Me proposer?... interrogeai-je, anxieuse.

— Non, pas vous proposer. Vous communiquer plutôt. Il s'agit d'une chose à laquelle j'ai mûrement réfléchi et qui est devenue chez moi une décision irrévocable. Croyez bien d'ailleurs que, si je ne l'estimais point la plus sage en l'occasion, je ne commettrais pas l'impertinence de vous l'imposer.

Puisque je dis tout à ce cahier, qui est comme ma conscience, il faut que j'avoue ici le sentiment singulier qui a envahi tout mon cœur, le baignant d'une folle joie. Un instant, j'ai cru qu'il allait dire : « Je vous chasse ». Ah I et avec quelle joie je fusse aussitôt partie, délivrée!... Je le regardais, remplie d'un espoir absurde... Sur ses yeux froids, impénétrables, mon

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regard glissa. J'eus Timpression qu'il tombait à ses pieds, comme une chose vaine, risiblc, inexistante... II reprit, impassible :

— J'ai décidé que vous ne sortiriez plus d'ici. Je sursautai :

— Que dites- vous?

11 répéta sa phrase, mot pour mot, avec une sorte de patience méprisante, comme on en manifeste à Tégard des enfants :

— J'ai décidé que vous ne sortiriez plus d'ici.

— Je ne vous comprends pas.

— C'est bien simple. Vous resterez aux Orfraies. Vous n'en dépasserez pas la grille.

— Mais pourquoi ?

— Oh ! ce serait bien long à expliquer. Et j'ai peur que vous ne me compreniez pas bien. Alors, j'estime qu'il y a suffisamment de malentendus dans la vie, sans en grossir le nombre avec celui-là. D'ailleurs, ce que je vous demande est bien simple, et si je tombais malade, vous y consentiriez de vous-même, sans y être obligée par personne. Eh bien ! traitez-moi comme un malade...

Je le considérai, un peu ahurie. 11 reprit, posément :

— Ne le suis-je pas d'ailleurs ? Ces inquiétudes, ces troubles, ces insomnies, tout cela me consume à un point dont vous n'avez aucune idée. 11 faut que je vous sente là, toujours, prête à me venir en aide. Vous avez ma parole que ce sera le moins possible. Je suis discret. Mais il faut que vous soyez là... Je trouve que vous vous absentiez beaucoup, ces temps-ci...

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— Eh ! quoi ! dis-je, déjà irritée, je ne pourrai plus sortir?...

— Oh ! s'écria-t-il alors, en levant l'index d'une manière impérative et méprisante que je ne lui connaissais pas encore, il ne faut pas vous fâcher!.. Dans la famille des Rameil, les femmes ne se sont jamais fâchées. Elles obéissent.

— Et si je ne veux pas...

— Oui, mais vous voudrez, dit-il, aussitôt maître de lui de nouveau, et vraiment si grand, si fort, si implacable que je me sentis vaincue, dépouillée de toute possibilité de résistance... C'est fort simple, au reste, et entièrement indemne du romanesque que je devine que vous lui prêtez. Vous êtes ici chez vous, un peu comme un officier que son général met. aux arrêts. Cela ne déshonore personne, n'est-ce pas? C'est une simple question de discipline, d'ordre intérieur. Comme je vous vois dans des dispositions très peu... compréhensives, je ne vous laisserai pas sortir de votre appartement. 11 est très vaste, et vous n"y serez pas malheureuse.

-- Mais que penseront les gens ?

— J'ai tout prévu. Vous êtes souffrante, et vous restez chez vous. C'est ce qu'on répondra aux personnes qui viendront prendre de vos nouvelles. Quant aux domestiques, eh bien! j'ai trouvé, pour les empêcher de penser quoi que ce soit de désobligeant, ceci, qui est enfantinement simple. Je viendrai prendre mes repas avec vous, comme un bon mari qui, ne pouvant s'accommoder de manger seul dans la salle commune au ménage, vient élire domicile chez sa femme.

— iMais enfin... recominençai-je, dans un sursaut de révolte.

— Oh ! je vous en supplie, ne nous inquiétons pas de psychologie. Je vous le répète, vous ne comprendriez rien à mes raisons. Autant vaut donc que je ne vous les donne point.

— Bref, vous me séquestrez...

— Les grands mots 1 C'est ce que je craignais. Eh bien I voilà justement ce que je ne veux entendre à aucun prix.

Et son regard .se fait de nouveau si féroce que je tremble, oui, que je tremble, malgré moi...

Avec une rapidité vertigineuse se succèdent en moi mille pensées. Dois-je écouter la fierté de ma nature? résister? iMais alors je sens que je perds tout, que cet homme se vengera d'une façon terrible, immédiate. Il y a la lumière du meurtre dans ses yeux. Tandis que, si je cède, si je feins la soumission, je vis tout au moins, je garde encore tous les espoirs que donne la vie. Un jour viendra où je pourrai peut-être m'évader. Il faut songer à l'avenir, et non seulement au mien, mais à celui de l'homme qui peut-être... Non! non! non! il vit ! je veux qu'il vive ! Et n'y eùt-il au monde pour moi qu'une seule chance sur dix mille de le retrouver un jour, il faut que, moi aussi, je vive, que je me conserve pour cette chance-là. Ah ! faut-il que je t'aime, Jean, faut-il que je t'aime, pour n'avoir pas écouté la voix impétueuse de mon sang qui se révoltait, pour n'avoir point résisté en face à ce bourreau I...

J'ai cédé. J'ai baissé la tête. J'ai dit :

— C'est bien !

Sans doute s'est-il mépris sur le sens de ma soumission. (Et je le préfère ainsi d'ailleurs). Car il a continué :

— Je suis ravi de cette preuve de bonne volonté que vous me donnez. Je n'attendais pas moins, vous l'avouerai-je. Vous pouvez, au reste, être assurée que je ne prolongerai pas cet état de choses au delà des limites nécessaires. Simplement ce qu'il faut de temps pour s'apaiser à toutes sortes de commentaires sur vos trop fréquentes sorties de ces dernières semaines. Notez qu'on ne m'a jamais rien dit. Ce sont de simples suppositions que je fais. Mais tel est, je le reconnais, mon état nerveux, que cela seul m'est insupportable. Et en vous priant de demeurer quelque temps auprès de moi» c'est un service que je vous demande. Laissez-moi vous remercier de vous prêter si complaisamment à ce... mettons à ce, caprice. Allons, ma chère amie, bonne nuit! je ferai en sorte que vous n'entendiez plus de coups de feu à ces heures paisibles.

Et il s'est retiré, impassible, avec un vilain sourire...

Et, un instant après, j'ai entendu qu'il ôtait la clef de la porte de mon appartement, après l'avoir refermée du dehors.

Depuis ce matin, ma vie de recluse a commencé. Armand est venu déjeuner avec moi. Nous n'avons presque point parlé. iMais cela ne nous change guère. La seule chose qui ait changé, ce sont ses manières.

toujours naguères si brusques, si violentes, aujourd'hui d'un calme lugubre, infiniment plus impressionnant.

Je me suis juré de ne plus jamais faire allusion à ce qui me préoccupe. Je tiendrai parole. Je feindrai désormais de trouver cette séquestration toute naturelle. D'abord par dignité. Et puis, parce que c'est ma seule possibilité de salut. Sans compter qu'à me voir ainsi impassible, des doutes finiront par lui venir, non pa& sur la légitimité de son acte, (cet homme fait partie d'une famille où l'on croit toujours, et dans les pires excès, agir selon la plus stricte justice), mais sur la valeur des soupçons qui l'ont incité à le commettre. Ah ! que cette ruse va me peser!... Mais il le faut. Que le souvenir de ma divine nuit révélatrice me donne ce courage !... Jean !. = . Oh I Jean, à travers la distance, si loin que tu sois, Jean, ma seule pensée, sois mon courage !

/o juin. — Il m'a laissé ma femme de chambre^ Élisa. Mais je me garde bien de parler à cette fille. Je sens chez elle quelque chose d'énigmatique et de fourbe qui m'inspire une méfiance nouvelle. Mille détails me reviennent de son service, naguère... J'ai la presque certitude qu'elle est placée là par lui, pour mépier. Mais je ne suis pas une enfant. Déjà, à deux ou trois reprises, avec un air indifférent des mieux joués, elle a fait des allusions à la vie que je mène. J'ai fait semblant de ne pas entendre. Elle ne pourra rien lui répéter sur ce que même je pense de cette séques-^ tration. Je feins d'ignorer qu'elle existe. Je vis comme

si cet appartement avait, depuis toujours, constitué mon univers. Je n'ai pas l'air de me douter, devant elle, qu'il y ait dehors des arbres, des prairies et de belles routes blanches qui mènent vers le bonheur...

ÏO juin. — La vie continue... Parfois mon étonnement de penser que moi, moi, Berthe, la plus libre des femmes, je suis tombée là, je suis devenue prisonnière, cet étonnement devient si grand, si absolu que j'en éclate de rire, toute seule, comme une folle. Alors, à ce bruit, quelqu'un accourt. C'est Élisa. Elle frappe, elle entre, elle s'informe hypocritement de ce qui m'arrive. Et, vraiment, j'éprouve comme un frisson d'inquiétude. . . Si tout cela était combiné pour me rendre folle, en effet, pour m'amener à cet état de démoralisation et... et en profiter de qui sait quelle sinistre manière !

Allons, allons, Berthe, ma chère fille, secoue-toi. Si c'est leur plan, il importe justement de le déjouer. Tu as pour cela besoin de tout ton calme. Berthe, Berthe, ma grande amie, ma seule amie, du courage 1

J'ai dit « ma seule amie ». Je suis injuste. Elisabeth m'aime tendrement, je le sais, je ne puis pas douter d'elle. Mais que peut-elle faire pour moi? Armand a pris toutes ses précautions. Parfois, je me demande si tout cela n'était pas machiné depuis fort longtemps, s'il n'avait point, prévoyant la seule possibilité d'une aventure de ce genre, organisé un système d'isolement tel que, du jour au lendemain, il pût me soustraire au monde, littéralement m'enlever, — sans que personne

eût le droit de protester, ni même de s'étonner. Cette obstination à ne frayer avec personne, et notamment à ne point mettre les pieds à l'Orangerie, m'apparaît aujourd'hui comme une ruse extraordinaire d'habileté. Mes amis, n'étant point les siens, n'ont ainsi pas le droit de l'interroger, même très courtoisement. Solitaire, il reste solitaire. Personne ne lui demandera compte de sa conduite. A ceux qui auront le courage de venir, il fera répondre de façon si évasive qu'ils ne pourront guère s'obstiner. Ils se lasseront peu à peu. On me considérera comme une malade, une maniaque qui garde la chambre. Et Elisa est là pour accréditer davantage ce bruit. Où cela me mènera-t-il?

28 juin. — Eh bien! il faut justement que ça ne me mène nulle part. Je résisterai non seulement à la dépression physique mais à la dépression morale... Ce serait trop facile, vraiment, de tuer les gens ainsi, à petit feu!...

i^^ juillet. — Et tous les jours, il vient, à déjeuner et à diner. Tous les jours, il arbore ce lugubre sourire d'assassin qui demande à sa victime si elle se sent mieux. J'ai eu parfois des envies de lui sauter à la gorge, de l'étrangler du coup, dans un de ces sursauts de force que la rage nous donne, à nous autres femmes. Les conséquences de cet acte imprudent me sont apparues alors si vivement que je me suis contenue, moi aussi, dans un sourire ; mais la crispation de mon poing fermé faisait entrer si fort mes ongles dans ma paume que je

sentais le sang y affleurer. Le sang!... Ah! cet homme veut donc me mener au bord du crime?... Quel sadisme nouveau le prend-il? Ma pauvre tête de femme résistera-t-elle à cette compression savante? Et dire que je ne sais pas, que je ne puis pas savoir ce que mes amis, au dehors, tentent pour me sauver!... Mais y songentils, seulement? est-ce qu'ils ne sont pas leurrés par tout ce qu'il y a d'officiellement plausible dans ma situation? pire, désarmés par ce qu'elle a d'inattaquable?

5 juillet. — Ainsi, je suis séquestrée. Je vis, moi Berthe de Rameil, un roman-feuilleton, un lamentable fait-divers. La seule différence qui existe entre moi et les héroïnes de ces histoires, c'est qu'elles étaient enfermées dans des mansardes et pourrissaient sur des grabats et qu'un tel excès avait toujours sa réaction, amenait une dramatique découverte, et la punition du maladroit coupable. Mais moi, je suis recluse chez moi. J'y parais être de mon plein gré.. J'y suis soignée avec mille attentions. Si je me plaignais, j'aurais l'air d'une folle, et ne pourrais alléguer la moindre preuve...

16 juillet. — Et Jean! Et Jean! ma seule pensée, mon seul soutien au milieu de ces épreuves! Que devient-il? Que fait-il? Est-il resté à Saint-Gralien? Est-il reparti comme il le devait? Je sais qu'il ne pouvait absolument pas prolonger son séjour au delà du 10 août. Et déjà ce qu'il faisait, pour rester auprès de moi, était une folie... .Jean! mon seul amour! Ah! dans cette nuit de mai merveilleuse où me fut révélée notre

passion, cette nuit où il m'accompagna jusqu'à la grille des Orfraies, et où il me demanda de le suivre, pourquoi ne lui ai-je pas obéi? C'était bien simple pourtant, bien facile. Je n'avais qu'à tourner mes pas de l'autre côté de la route. Et s'il m'aimait, il a bien dû sentir quelle tentation terrible j'ai éprouvé de le faire. Pourtant, j'ai résisté. A-t-il compris que les raisons que je lui donnais n'étaient pas les vraies? Car, enfin, que m'importent à moi la société, ses lois, son opinion, son ostracisme ou sa bienveillance? Être la servante de Jean dans une chambre d'artisans m'eût semblé préférable mille fois à rester la maîtresse de cette maison de luxe et de mort, de cette prison sinistre... Non! la vraie raison était mon amour, encore et toujours mon amour. J'ai eu peur des violences de cet homme, que je sais maintenant capable de tout. Il l'aurait cherché pour le tuer, au bout du monde. Et si, dans ce duel à mort, c'est Jean qui avait eu le dessus, oui, cela m'eût été bien égal d'être la femme d'un déporté, et je l'eusse suivi jusqu'au bagne... Mais si l'inverse avait eu lieu, alors, Jean, mon Jean! eût été mort. Et moi... Moi, je veux vivre, je veux doubler ce cap de tempêtes et de catastrophes, je veux y arriver, àîcette mer du bonheur et de la paix. Dans les bras de Jean! Dans les bras de Jean...

O juillet. — Mais à quoi m'aura servi mon sacrifice, si le misérable a réussi l'autre jour son coup?.., L'a-t-il tué? il me semble qu'une enquête aurait eu lieu, dont, malgré tout, les opérations jusqu'ici fussent parvenues.

Mais peut-être l'a-t-il blessé, grièvement... Je ne peux rien, rien savoir... Comment tout cela finira-t-il?

2 août, — Le temps passe... passe... sans rien m'apporter... Que vais-je devenir?

9 août. — Cette nuit fut une nuit de pleine lune, toute, absolument toute pareille à celle d'il y a deux mois, lorsque Jean tomba de l'arbre sur mon balcon. Est-il possible qu'il ne soit pas resté toujours? que je ne sois point partie avec lui. Ohî mon Dieu! mon Dieu! faites que, pendant une heure, je ne pense plus à toutes ces autres choses, que je les écarte de ma pauvre tête, que je repousse leur foule odieuse, irrésistible I .. . Et qu'elle soit, ma tête, ainsi une sorte de chambre nuptiale où il n'y ait que des images de tendresse et de volupté!... 0 mon grand lit défait, tout blanc dans l'ombre comme un sépulcre pour les morts d'amour. (Pourquoi ne t'a-t-on pas refermé sur nous ?) Mon grand lit défait! nos étreintes! Étais-je assez belle?... Ouil oui!... il m'a trouvée belle. Il le chantait au milieu de ses soupirs. (( Tu es belle, disait-il, tu es divinement belle. Je veux t'adorer! ». Et il s'est jeté à genoux devant le lit, et il s'est mis à me considérer avec tant d'ardeur et d'émotion que j'en avais le cœur battant. Le clair de lune était tout entier sur moi. « Maintenant, disait-il, tu es tellement blanche que tu en es presque bleue. » 0 ce souvenir!...

Tout est prêt ici pour le recevoir. Tout est pareil, voyons. Mais qu'il revienne ! mon Dieu ! qu'il revienne! . . .

Pourquoi ne grimpe-t-il pas sur ce sapin, comme un tigre léger? pourquoi ne me tombe-t-il pas du ciel dans les bras? Qu'est-ce que c'est que cette vie où l'on n'a qu'une nuit d'amour pour des années d'attente el de regret? Si je me jetais pourtant du haut de cette fenêtre!... Est-ce que je n'en finirais pas d'un coup avec toutes ces angoisses?

/5 août. — Si cela continue, je deviendrai folle. Mes forces s'épuisent. Cela aussi, mon ennemi Tescompte-til?...

/O septembre. — Cette fois, il n'aura pas eu à mentir, en répondant à mes visiteurs que j'étais malade... J'ai failli mourir, tellement la fièvre qui m'a prise a été forte, après cette folie que j'avais faite de passer une nuit à mon balcon, sous l'orage...

Pourquoi ai-je fait cela? Je ne sais plus... Sans doute voulais-je me détruire. Et encore, je n'en suis pas très sûre. Pourtant, je sais que je sentais tout à fait à bout ma volonté de résistance. Des doutes m'étaient venus sur la constance de Jean, sur sa volonté de me sauver. C'était profondément injuste : ce garçon ne pouvait pas m'en lever malgré moi, puisque j'avais toujours refusé de le suivre, lorsque j'étais libre de mes mouvements. N'importe, je ne raisonnais plus. J'étais complètement usée, exténuée, prête à me laisser emporter au moindre soufile... Je suis restée là. toute la nuit, et je me rappelle que j'éprouvais une sorte de plaisir physique bizarre à me sentir ainsi trempée par la pluie. Il me

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