S14 LES TAUPES
semblait que j'étais lavée de quelque chose... Mais de quoi?... Je ne sais pas. Aujourd'hui, je sens que ce quelque chose a été emporté dans la tourmente, comme la terre qui tapisse le lit d'un torrent quand passe l'avalanche... Qu'est-ce donc qu'il n'y a plus en moi?... Est-ce ma volonté? est-ce ma faculté d'être heureuse? est-ce mon désir d'amour?... Je ne sais pas encore. Je ne veux pas encore savoir. Je ne veux pas ! je ne veux pas! Il sera toujours temps.
Que m'importe, à côté de cela, cette révélation que m'a faite ce matin mon miroir ? Mes cheveux sont devenus tout blancs... De quoi ma femme de chambre ; parut consternée. J'ai vu sur son visage passer comme i l'ombre d'un remords. Sans doute se repent-elle de la part qu'elle a prise, qu'on lui a fait prendre, à cette machination. Elle ne croyait pas que cela arriverait. Et, pour elle, un pareil accident équivaut à un désastre... Mais moi! Si elle savait combien cela m'est égal! Elle ignore tout de la vie, malgré sa méchanceté. Elle n'imagine pas qu'une femme puisse souffrir d'autre chose que de la perte des apparences de sa jeunesse, de sa beauté. Des cheveux blancs! Ah! si j'avais pu payer ma dette au destin de ce dérisoire tribut, comme je m'estimerais comblée! Hélas! il n'en a pas jugé de la sorte. Et il lui a fallu me voler un bien autre trésor... Ah! mais que m'a-t-il donc pris? Qu'est-ce donc qui me manque? Quel est ce vide en moi qui m'oppresse ? Quel est ce ressort secret dont je ne sais qu'aujourd'hui la force en éprouvant qu'il est brisé? Quelque chose en moi n'est plus, quelque chose de pur, de frais, xie vivant... Je
ne le connaîtrai que trop tôt... Dormons ! Ne pensonsplus!... Dormons!...
47 septembre. — Ma convalescence marche à petits pas. Mon corps s'y prête machinalement. Mon âme y reste indifférente. Armand est venu me faire visite. Il s'est assis à mon chevet. Il m'a contemplée longuement, en silence. Lui aussi, ma vue l'effraie. Mais il n'ose le dire. Lorsqu'il m'a quittée, il a murmuré plutôt que prononcé ces paroles :
— Quand vous serez tout à fait rétablie, Berlhe, je pense que vous pourrez sortir, reprendre vos habitudes.
Je n'ai rien répondu. Sortir ? A quoi bon maintenant ? Le monde n'est plus pour moi qu'une prison un peu plus vaste que ma chambre. Je me sens murée dans mon dégoût de vivre comme dans la cellule la plus obscure et la plus implacable.
4 octobre. — Je suis sortie aujourd'hui. C'était la première fois depuis cent quatorze jours. A peine un peu plus de trois mois, et c'est comme si plusieurs existences avaient passé sur moi. J'ai descendu, sans bien savoir ce que je faisais, la route de Paris. J'allais voir Elisabeth. Elle seule pouvait me donner des nouvelles de Jean... Il me semblait que j'agissais pour le compte d'une autre personne, impatiente de savoir ce qu'était devenu son amant. Mais moi j'étais calme, et lasse ! lasse inexprimablement ! Je suis arrivée devant la grille. J'ai sonné. Honorine estvenuem'ouvrir... Enme recon-
naissant, un grand cri lui a échappé. Elle a reculé de deux pas, comme si elle s'était trouvée en présence d'un fantôme.
— Madame la baronne ! balbutiait-elle 1 Mon Dieu ! c'est madame la baronne ! . . .
Puis elle s'est mise à fondre en larmes. Je la regardai, interloquée... Elle se reprit un peu et me dit, d'une voix entrecoupée de sanglots :
— Mais comment !... Madame ne sait pas ce qui s'est passé?... Je croyais... Monsieur et madame sont partis! le château a été vendu... On attend les nouveaux maîtres... C'est avant-hier que c'est arrivé... Nous ne savions rien, nous autres... Monsieur Jean était parti depuis quinze jours, à peu près guéri...
— Guéri de quoi !
— Un accident de chasse, à ce qu'on dit. Le bras et la jambe brisés. Dans la nuit du 11 au 12 juin... On en a eu de la peine, à le tirer de là ! A peu près seulement, car sa jambe reste brisée, et il boîte, que c'est une pitié... Tous, tous sont partis... C'est un désastre, c'est la fin de tout... Je croyais que madame savait...
J'ai dû être tellement pâle que, malgré l'attention qu'elle apportait à sa propre peine, la vieille femme s'en aperçut. Elle s'avança vers moi, pour me soutenir sans doute, les deux bras étendus. Je me reculai légèrement, je me raidis.
— C'est bien, Honorine, lui dis-je, je vous remercie. Et je m'en suis retournée. Et voilà !...
... Tout est bien fini pour moi, maintenant.
CHAPITllE IV LA VICTOIRE DES ANGES
Ce pendant, l'abbé Fournemine, qui était une nature optimiste, ne pouvait pas se laisser longtemps abattre par le malheur, et il n'avait point tardé à reprendre ses esprits, un moment bouleversés par le départ de Denis.
Si peu expert qu'il fut en psychologie, il s'était assez promptement aperçu du chemin qu'il faisait dans la faveur de Madanie de Couvain en perdant chaque soir au bésigue. Comme il était assez distrait, il le fit d'abord sans s'en douter. Ensuite, voyant le plaisir qu'il causait à son hôtesse, il y mit de la complaisance. C'est ainsi que, tous les jours, il venait perdre à VOrangerie, entre neuf €t dix heures, une vingtaine de sous. Cela ne paraît pas grand'chose, vingt sous, surtout croirait-on, aux yeux d'une millionnaire comme la nouvelle châtelaine. Eh bien I Marceline apportait à les gagner une ténacité et une application extraordinaires, absolument comme si le confort et le luxe de son existence eussent dépendu
de ce gain quotidien. Et c'était toujours, quand elle les avait enfouis dans son réticule, une série de plaisanteries et de mots joyeux. Ne se doutant nullement de la tactique du prêtre, elle s'imaginait, le voyant suer à grosses gouttes et écarquiller les yeux sur ses quintes majeures, ses mariages et ses doubles-bésigues, que c'était un protond calculateur et qu'il défendait âprement ses intérêts, sa maigre fortune de curé de campagne. Et sa fierté était immense d'arriver quand même à vaincre ce rude jouteur.
L'abbé s'était de la sorte imposé un peu à l'Orangerie. Et voici que dans son esprit commençait à s'esquisser, d'une façon encore vague et confuse, le plan d'une nouvelle combinaison.
Somme toute, son échec n'avait été qu'un simple arrêt dans la marche de la sainte entreprise. Les. plus belles, les plus célèbres ont toujours eu des débuts difficiles. Et c'est même à ce signe qu'on les reconnaît, n'est-il pas vrai ? Dans ses longues méditations matinales, Fabbé Fournemine avait presque entièrement modifié ses vues. Plus il pensait au lancement de sa voyante, plus il estimait qu'il avait eu tout à fait tort de la concevoir avec cette timidité, cette étroite envergure. Au fond, que craignait-il ? Une opposition de l'abbé Lestourneau. Et sur quoi se fût basé l'abbé Lestourneau pour mener sa campagne ? Tout simplement, et uniquement, sur le fait que Modeste Bartouille ressortissait à sa paroisse à lui et non pas à celle de Monsieur Fournemine. Alors, il y avait un moyen bien simple de tout arranger, de frapper d'avance de nullité les
démarches éventuelles de ce redoutable rival, c'était de transférer le domicile de la gardeuse de dindons sur le territoire de Saint-Gratien.
11 s'en ouvrit à la principale intéressée. Celle-ci, distraite par ses continuelles extases, le regarda de ses yeux absents et lui répondit :
— Ces bons messieurs vous laissent absolument libre de faire tout comme bon vous semble, puisque c'est vous qu'ils ont choisi, qu'ils ont chargé de leurs intérêts sur terre.
Je n'ai pas le loisir de narrer par le menu les incidents de toutes sortes qui accompagnèrent ce transfert. En province et à la campagne, les plus petits déplacements de personnes ne se font point sans de très grosses difficultés. L'abbé Fournemine eut à déployer toutes les ressources de sa diplomatie pour y réussir. Qu'il vous suffise de savoir qu'il dut payer un dédit au père Grippenoir pour lui reprendre sa gardeuse de dindons, préparer longuement et patiemment l'esprit de sa gouvernante Gertrude à l'idée d'installer Modeste auprès de lui, et, pour ce faire, feindre d'attacher soudain une très grande importance à un petit terrain qu'il possédait non loin du presbytère et pour la culture duquel il lui fallait quelqu'un, de préférence une fille active et débrouillarde. Pour vaincre les derniers scrupules de Gertrude, beaucoup plus chatouilleuse à l'égard de la réputation de son maître que ce maître lui-même, (ainsi qu'il est classique), il la persuada que, trop fatiguée, elle avait besoin d'une aide de temps en temps, pour les coups de feu. Et Gertrude accepta.
Bien entendu, tout cela ne se passa point sans soulever certains étonnements. Des bruits commencèrent à circuler, lancés par le père Grippenoir, qui détestait les soutanes, et (furieux d'ailleurs qu'on lui eût enlevé sa bergère), ne voyait dans tout cela qu'une histoire de femmes.
Tant et si bien qu'un soir, au beau milieu de leur partie de bésigue. Madame de Gouvain, après avoir abattu sur la table la magnifique série, patiemment élaborée, de la quinte majeure d'atout et marqué les cinq cents points que cette victoire lui donnait, se renversant dans son fauteuil, avec un petit rire bas et prolongé, demanda à briile-pourpoint à son partenaire :
— Qu'est-ce qui me revient, l'abbé, de tous les côtés, dans le pays? Vous vous mettez à enlever les jeunes fdles, maintenant. Mes compliments ! On a bien raison de dire : « Malheureux au jeu, heureux en amour ! » Je vous plaignais jusqu'ici de votre déveine persistante au bésigue. Je vois que vous avez des compensations...
— Je vous en supplie, madame, ne blasphémez point ! , . .
— Oh I oh ! oh !.. . vous en avez de bonnes ! Blasphémer ! . . . Eh ! eh ! il parait que les mœurs de l'ancien régime ne sont pas changées et que les curés mènent toujours joyeuse vie... Est-elle jolie, au moins, votre protégée ?
— Cessez, madame, cessez, au nom du Seigneur, cette plaisanterie...
— Ah ! pour une fois qu'il y aurait quelque chose d'amusant dans ce morne petit pays, mon cher abbé, vous n'allez pas m'interdire d'en rire un peu... Moi,
VOUS savez, j'ai pour ce genre de peccadilles toutes les indulgences...
— Si vous saviez combien vous êtes loin de...
— Ce ton sérieux!... Que vous prend-il ? Alors, c'est le grand amour ?
— Il s'agit bien d'amour, vraiment. Si vous saviez!...
— Mais je ne demande qu'à savoir...
— Dois-je le dire?
— Je vous en prie à genoux.
— Vous ne pouvez pas vous imaginer, chère madame, à quel point vous vous méprenez... Je vais tout vous expliquer. A condition, bien entendu, que vous me promettiez, de la façon la plus formelle, que rien ne sortira d'ici de la confidence que je vais vous faire. Il s'agit d'une entreprise dont l'importance est littéralement colossale.
— Vous me faites griller de curiosité. F.n quoi la personne d'une gardeuse de dindons, promue favorite d'un membre du clergé, peut-elle?...
— C'est ce que vous saurez tout à l'heure, si vous daignez m'écouter jusqu'au bout. J'ai d'ailleurs limpression très nette que la Providence a conduit tout ceci, par les voies indirectes et inattendues qui lui sont familières. Ce n'est pas pour rien qu'elle vous a fait venir à V Orangerie , ce n'est pas pour rien qu'elle a mis en rapports le modeste prêtre que je suis avec une femme supérieure telle que vous. Il fallait bien qu'un jour ou l'autre, vous en vinssiez à me poser la question que vous m'avez adressée tout à l'heure. Le plus tôt était encore le mieux.
Et l'abbé, lancé, exalté par les points de vue qu'il venait de découvrir, se mit à parler. Ce fut avec une abondance et une verve que décuplaient en quelque sorte les longues semaines de discrétion et de silence auxquelles il avait été astreint. Il fut éloquent, persuasif, fleuri, parfois même apocalyptique. Il avait nettement l'impression qu'il parlait inspiré par les puissances célestes. 11 avait horriblement chaud.
Madame de Gouvain l'écouta d'abord avec ahurissement débobiner le fil de sa petite histoire. Elle le prenait visiblement pour un fou. Mais, peu à peu, opéra sur cette femme, pourtant bien à l'épreuve, le prestige magnétique de la parole. Ce qu'avait d'absurde, de surprenant, d'invraisemblable le projet du prêtre le cédait lentement, et comme pied à pied, à ce qu'il pouvait contenir de logique, de réalisable, de plausible. Et cela d'autant plus que lorateur, beaucoup plus lucide et plus maître de soi, beaucoup plus entraîné que le jour où il s'était confié à Denis, touchait des cordes plus sensibles, insistait sur d'autres points, bref développait surtout la partie pratique de l'entreprise. Pour tout dire, en un mot, il sous-entendait en quelque sorte les saints anges, il les laissait au ciel, puisqu'aussi bien ces questions de la terre ne les intéressaient point. Et il mettait tout son génie à expliquer le côté matériel de l'idée. La basilique l voilà ce qui semblait le préoccuper davantage. Avec la basilique, n'est-ce pas? on était sur un terrain où tout le monde pouvait s'entendre. Une basilique, après tout, c'est une construction (à un certain point de vue)
comme toutes les autres, c'est une affaire. Et les alîaires, nimporte qui peut s'y intéresser : il n'est pas nécessaire d'être croyant pour y croire. Plus l'abbé parlait, plus il sentait que la vieille dame perdait de défiance et de préjugés. Il modifiait séance tenante ses plans de campagne, il les adaptait à l'adversaire nouveau qui lui était impose.
— La Basilique! conclut-il, dans un beau mouvement oratoire, dont l'ampleur le ravissait lui-même, la Basilique pourrait être, si vous le vouliez, notre chefd'œuvre commun. Que dis-je? le vôtre. Car moi, humble serviteur du Seigneur, je m'effacerais d'autant plus volontiers que je me rends parfaitement compte de la misérable infimité de ma personne, du caractère nettement occasionnel de mon intervention. Que j'aie servi à vous révéler ce projet divin, qui est en même temps, (l'un n'exclut jamais l'autre), une affaire humaine de proportions grandioses, que je me sois, dis-je, trouvé !à pour vous indiquer ce beau chemin, et je me tiens pour entièrement satisfait, ^'ous rendez-vous compte maintenant à quel point les bruits qui peuvent se répandre sur ma pauvre petite paroissienne, sur cette jeune sainte dont l'unique orgueil est de s'appeler Modeste-des-Anges, sont dénués de fondement, sont risibles ! Vous rendez- vous compte avec quelle force je les méprise, mes yeux attachés qu'ils sont sur le but à atteindre. Il s'agit bien d'un petit scandale de village ! Il s'agit d'une entreprise de la taille de celle de Lourdes. Et nierez-vous que la basilique de Lourdes ait été une magnifique affaire? J'ai déjà presque entièrement rédigé
le livre des visions mystiques de ma protégée. Dès que j'aurai intéressé Monseigneur à cet ouvrage, dès que je l'aurai publié, ce n'est pas seulement la Touraine, c'est la France entière qui accourra en foule à la basilique des Saints-Anges, dès avant qu'elle soit construite, vénérer la place seule de ses fondations. Quel soulagement pour moi si je pouvais me reposer sur quelqu'un de sûr du fardeau des réalisations pratiques ! Voulezvous être cette personne? Voulez-vous prendre en main tout le côté matériel de l'entreprise ? .Je serais si heureux de n'avoir point à m'en occuper ! Je serais si heureux que cette ouvrière de la première heure, que ctïte bonne chrétienne, (qui, j'en suis certain, n'affecte des airs de mécréante que par un raffinement de modestie), que vous, enfin, madame, vous retiriez le bénéfice, l'immense et légitime bénéfice dû à votre confiance, à votre clairvoyance, au service magnifique que vous rendez à la religion ! Pourquoi le laisser à d'autres, à une quantité d'anonymes quelconques? Pourquoi ne pas le garder, tout entier, pour vous ?
Il s'était levé depuis quelques instants. Il marchait dans la chambre avec importance. Sa voix prenait des éclats magnifiques. Vraiment, il n'était plus un pauvre vieux curé de campagne venu faire sa partie de cartes au château. Il était le messager même de Dieu, d'un Dieu infiniment moderne, et pour tout dire « à la coule ». Il commandait autant qu'il persuadait. Il était irrésistible. Madame de Couvain le contemplait maintenant avec admiration. Elle n'était peut-êlre pas encore tout à fait convaincue, mais elle ne demandait qu'à le devenir.
— Monsieur l'abbé, dit-elle, en se levant à son tour et en venant lui serrer la main, je vous demande pardon des plaisanteries que j'ai faites tantôt sSur votre pastoure. Votre projet m'intéresse beaucoup. Préparezmoi un devis, que vous m'apporterez demain. Je l'examinerai à tête reposée et je vous donnerai ensuite ma réponse.
Mais la chose justement impossible désormais à Marceline, c'était d'examiner quoi que ce fût à tête reposée. Elle bouillonnait maintenant, sa tête. Le démon qui lui avait murmuré à l'oreille tant de choses captieuses lors de l'affaire Pierron, puis de la visite du notaire, parlait aujourd'hui avec plus de force et d'autorité que jamais. La méfiante et la sordide bourgeoise était mûre pour les grandes affaires. Et lorsqu'elle eut entre les mains le devis (merveilleusement détaillé) de l'abbé Fourneroine, elle ne trouva nulle objection à y proposer. Tout lui en parut plausible, parfait, harmonieux, et revêtu d'un caractère de nécessité, d'une rigueur mathématique. Cette basilique, cette petite cilé de boutiques pieuses et d'hôtels qu'il fallait prévoir autour d'elle, c'est elle, elle Marceline de Couvain qui en serait la propriétaire, la reine. Et il n'y avait même pas à débourser tout d'un coup. Trois cent mille francs seulement, terrain compris, pour la basilique (bien entendu de fer, de ciment armé et de verrières, au lieu de saphir, de diamants, de topaze et de chrysobéryl, — mais il faut savoir mettre au goût du jour les idées par trop orien-
taies que les Archanges se font de la matière première), trois cent mille francs seulement. Et pour les autres constructions, on aviserait. Chacune d'elles pouvait devenir la source de revenus presque incalculables. Vraiment, ce modeste joueur de bésigue avait le génie d'un grand business-man d'Amérique. Que la vie est donc étrange !
Le premier soin de Madame de Gouvain, (dès qu'elle se fut décidée, elle résolut en même temps d'agir très vite) fut d'acheter le terrain. Elle dépassa d'ailleurs sensiblement les prévisions du devis. Mais quel moyen de faire autrement ? Car il est clair qu'elle eût obtenu pour une assez faible somme la superficie strictement nécessaire à la construction de la basilique, mais alors aussitôt les riverains, reniflant l'odeur des flots imminents du Pactole, se fussent obstinément refusés à céder un pouce du sol qu'ils détenaient, et alors ce sont eux qui auraient touché les revenus des bâtisses de toutes sortes qu'on eût construites dessus. Cela, c'était trop immoral, et Marceline n'entendait pas travailler pour enrichir ces paysans. Elle leur acheta donc, d'un seul coup, un lotissement considérable. Mais cette opération n'appela pas sensiblement l'attention. On se dit ce qu'on se disait déjà de beaucoup d'étrangers désireux de posséder quelque chose au sommet de ces coteaux de la Loire, d'où la vue est si belle. Elle en eut, pour deux cent mille francs, l'étendue d'un petit village.
Maître Lacome, à qui Madame de Gouvain avait
confié ses fonds, fut extrêmement surpris d'un retrait de cette importance. Et il exprima cet étonnement à sa manière, disant que, certes, sa discrétion professionnelle et son goût personnel lui interdisaient de solliciter la moindre explication, mais que, cependant, l'intérêt qu'il portait à sa cliente, intérêt encore doublé par la sympathie qu'il éprouvait envers elle, lui faisait un devoir de s'inquiéter... Peut-être que d'utiles conseils...
Marceline le reçut avec une telle brusquerie et lui fit comprendre si sèchement dans quelles limites elle entendait le confiner, qu'il se tut, un peu inquiet, un peu vexé. Il sentait, à cet accueil, que son prestige venait de subir une espèce d'éclipsé. Il ne comprenait pas encore au profit de quoi. Ce n'est que plus lard qu'il entrevit la vérité. Et, vaincu, le sourire pincé, il livra les deux cent mille francs.
Quand le terrain fut acheté, quand on fut bien sûr que personne ne pourrait plus mettre obstacle à l'entreprise, ni s'y glisser pour en profiter indCanent, l'abbé, qui, dans l'intervalle avait fait imprimer son livre : Les Visions de Modeste-des- Anges ou La France sauvée par Saint-Michel, le publia. Je laisse à penser l'effet que, lancé par quelques adroites notes aux journaux, cet ouvrage fit dans le monde religieux, et même dans ie monde tout court. Deux partis presque aussitôt se formèrent : l'un nettement hostile, l'autre enthousiaste sans restrictions. Comme il fallait s'y attendre, l'abbé Lestourneau prit la tète du mouvement négateur. Il fit, dans les feuilles religieuses, des articles pleins de raille-
ries et d'adroites insinuations, ne signant que les moins féroces. Et sa campagne auprès de l'archevêque fut d'une activité incessante. Comme l'avait prévu monsieur Fournemine, il se rappela aussitôt que Modeste Bartouille ressorti ssait naguère à sa paroisse et qu'elle lui avait un jour parlé de ses visions. Qu'elle eût choisi pour confident son rival, l'irritait comme une défection, d'autant plus que, s'il s'examinait avec sincérité, il ne pouvait s'empêcher de reconnaître son manque d'intuition. Il se rabattit donc sur un argument infiniment plus facile à exploiter. Ses sous-entendus présentèrent l'abbé Fournemine comme victime des ruses d'une jeune paysanne hystérique, désireuse à la fois J de mener une vie de paresse et de compromettre un prêtre jusqu'alors irréprochable et, tout au moins depuis, hélas 1 bien maladroit. Il était temps, il était grand temps que monsieur Fournemine comprît vers quel piège on dirigeait ses pas candides.
Toutes ces accusations, malgré leur rouerie, avaient ceci de maladroit, que les anticléricaux les reprirent avec ensemble. L'abbé Lestourneau se trouva donc, quoi qu'il en eût, le complice de ces mécréants, ce qu'il n'avait point voulu, certes. Et d'ailleurs, même si son crédit était resté intact, il n'aurait jamais rien pu contre le mouvement irrésistible qui groupa autour de monsieur Fournemine et de sa sainte la bonne moitié des âmes pieuses. Car elles n'y vont pas de main morte en tait de béatification, les âmes pieuses, et à son insu, Modeste-des-Anges devint, en huit jours, une sainte. Et voilà ! On venait la voir de toutes les localités voi-
sines. Des personnalités ecclésiastiques se dérangèrent pour l'interroger. Elle répondait à tous avec une infatigable bonne volonté, et une simplicité si nue, si tranquille, si déconcertante, que les plus sceptiques revenaient persuadés de sa sincérité. En moins de trois semaines, le premier tirage des Visions de Modesle-des~ Anges fut épuisé et il fallut en faire un second, beaucoup plus considérable. Sur les quatre mille francs que l'éditeur lui versa, l'auteur tint absolument à en donner trois mille à celle qu'il appelait son Égérie.
— Je n'entends rien aux choses de la finance. Et je vous supplie, madame, de vous charger de cette somme et de l'employer à l'usage qu'il vous plaira. Si vous vouliez la considérer comme le premier intérêt que vous apporte l'avance considérable que vous venez de faire pour notre œuvre, je m'estimerais comblé...
iMais madame de Couvain se refusa énergiquement à cette confusion des bénéfices. Pratique et méfiante jusqu'en plein vertige du succès, elle entendit que chacun touchât ce qui lui revenait. Elle ne voulait pas, peut-être, qu'un jour on lui demandât à elle la moindre somme sur ses bénéfices personnels.
Cependant, elle ne pouvait s'opposer à l'ouverture d'une liste de souscription en faveur de la construction de la basilique, étant bien spécifié que cet argent ne serait demandé qu'en cas de besoin et ne rapporterait qu'un intérêt de quatre pour cent. C'est à ce titre qu'elle accepta, en principe, l'obole de l'abbé et... et les trois cents francs que, se saignant aux quatre veines et dans l'arrière-pensée de se raccrocher à elle et d'avoir en
quelque sorte barres sur elle, lui offrirent les demoiselles Louvicourt.
C'est qu'elles avaient encore fameusement perdu de terrain à V Orangerie, les amères voisines. Il y avait des jours où elles étaient découragées. D'abord sous l'influence du notaire, puis sous l'influence de l'abbé, Marceline, qui n'avait pourtant jamais fait beaucoup attention à elles, semblait leur échapper plus complètement encore. Elles ne disaient rien, revenaient régulièrement, attendant leur heure... Qui sait si elle ne finirait point par sonner?... Cette histoire des visions de Modeste achevait de les faire oublier. Il leur sembla de bonne politique d'offrir cette petite somme. Certes, elles pensaient bien que la vieille dame ne leur en saurait aucun gré. Mais enfin c'était une manière, la seule aujourd'hui possible, de lui rappeler leur existence. Grâce à ce modique dépôt, elles pouvaient, de temps à autre, sous couleur de demander des nouvelles de l'entreprise à laquelle elles s'étaient intéressées, se montrer. C'était l'essentiel. Ainsi, dans les grands établissements de crédit, le plus humble dépositaire, au moyen de son petit carnet de chèque, comme le millionnaire a ses entrées.
Marceline, pensant qu'il fallait profiter de la pleine fusion du fer pour le battre, convoqua les architectes. Les plans furent établis avec une grande promptitude. Et presque aussitôt après, les fondations commencées. En peu de temps, la dame devint célèbre. Oh ! d'une celé- | brité discrète, ainsi qu'il convient en ces sortes de cir-
constances. Elle tenait à ce que son nom ne fut jamais pix)noncé. Mais eufm, toute la chrétienté savait qu'une persomie des environs de Tours, touchée par la grâce d'en haut, consacrait son immense fortune à l'érection de ce monument magnifique, voué aux Saints-Anges. On pouvait la voir, la canne à la main, dans son costume sombre, pareille à une vieille fée qui eût frappé le sol pour en faire jaillir des murailles, se promener sur son terrain, au milieu des architectes et des contremaîtres, sur le bord des abîmes qu'allait combler le béton aggloméré. Elle était toute transformée, revigorée par l'activité folle qui la surmenait et, levée à six heures, couchée à minuit, toujours en courses, en conférences et en discussions, elle ne s'apercevait même pas qu'elle maigrissait.
Elle ne s'apercevait pas non plus de la brèche qu'elle faisait à sa fortune. En même temps que le béton, l'argent coulait dans le trou profond creusé par ses ordres. Il fallait aller vite, toujours, toujours plus vite,., ne fût-ce que pour rentrer au plus tôt dans les déboui^. Sans compter que d'autres nécessités se présentaient, urgentes... Déjà, et bien avant que la Basilique fût sortie de terre d'un centimètre, rien que pour voir la sainte, effleurer sa robe, l'embarrasser d'une question, lui demander d'imposer sa main sur des objets que l'on considérait aussitôt comme bénits, des fidèles venaient, par centaines. Demain, ils seraient des milliers. 11 fallait donc, si on ne voulait pas que leur clientèle fût accaparée par les hôtels et les boutiques de la ville, en bâtir immédiatement d'autres, aux alentours de l'église future.
Aussi, sans perdre une seconde, et en même temps ^que dis-je ? plus promptement) que l'édifice religieux, madame de Couvain ordonna que ces constructions plus profanes, mais plus immédiatement utilisables, fussent entreprises. Et ï Hôtel de Saint-Michel et de la Loire éleva bientôt, face à la ravissante vallée tourangelle, l'esquisse de sa fastueuse architecture.
Tout cela, comme bien on pense, n'allait point sans de fréquents appels à Maître Lacorne de Chassignolles. Impassible, un tantinet méprisant, prodigieusement impersonnel, le notaire vendait les actions, convertissait les titres, faisait virer les fonds, versait l'argent. Il semblait s'être désintéressé des faits et gestes de sa cliente. Mais son attitude, douloureusement correcte, en eût dit long sur ses pensées à Marceline, si Marceline n'avait pas été, comme elle l'était, hallucinée. Car aucun autre mot que celui-ci ne pouvait caractériser son état mental. Pareille à un cheval de course dont tout le corps est tendu en avant, comme happé par l'aspiration formidable du but vers lequel il halète, elle était lancée, vertigineusement, vers la réalisation de son projet. Elle n'aurait pu désormais rien prévoir : ce qui se passait autour d'elle n'ayant, pour ainsi dire, plus d'existence. Elle ne s'appartenait plus.