CHAPITRE VI TRAVAUX D'APPROCHE
Marceliae demeura trois semaines dans une presque inconscience, soignée par un docteur de Saint-Gratien qui venait tous les jours constater laquelle de ces deux puissances, la vie ou la mort, aurait enfin raison dans ce débat, et parles sœurs Louvicourt qui, elles, s'étaient installées à demeure à son chevet.
Ce qu'elles lui expliquèrent, quand elle fut en mesure de comprendre quelque chose.
— Il fallait bien, n'est-ce pas? chère madame, courir au plus pressé. Vous veniez justement de congédier vos domestiques. Ils sont partis sans demander leur reste. Aucun n'a voulu demeurer une minute de plus. Dans ces conditions, notre devoir était de nous établir auprès de vous.
— Alors, s'écria Marceline, saisie d'une peur rétrospective, alors, vous m'avez sauvée?...
— Nous n'osons pas le croire, déclara Eulalie, avec humilité. Dieu a tout fait, et le docteur Delorne, qui est
venu fort assidûment, et votre bonne constitution. Mais si nous pouvions croire que nous y sommes pour quelque chose, si peu, si peu que cela fût, nous serions trop heureuses.
— Mais enfm, demanda la convalescente, après un long moment de réflexion, pourquoi avez-vous fait cela? Je ne vous suis de rien.
— C'est vrai que vous ne nous êtes de rien, dit alors Eulalie, avec une certaine dignité, inattendue, officiellement de rien, en quelque sorte. Mais on éprouve des sympathies ou des antipathies, comme cela, à première vue. Le jour oîi nous sommes venues vous faire notre visite de voisines, le lendemain de votre arrivée, nous ne vous connaissions pas, nous ne vous avions jamais vue. Eh bien ! au premier coup d'œil, nous avons éprouvé ce sentiment-là. Ça ne se commande point. Et c'est pourquoi nous nous sommes permises de vous demander d'avoir recours à nous toutes les fois que vous en éprouveriez le besoin. Vous avez eu, depuis, d'autres sujets de préoccupation, et nous l'avons bien compris. Mais notre proposition n'a point changé pour cela. C'est pourquoi nous nous sommes installées ici, un peu comme vos gardes-malades.
— Alors, vous avez tout fait, vous vous êtes chargées de tout ?...
— Il le fallait bien...
I^ vieille dame tomba dans une profonde rêverie.
Étrange ! tout à fait étrange !... Ces deux femmes qui ne lui étaient de rien, simplement par commisération pour une moribonde, par sympathie comme elles
disaient, lui avaient rendu ce service, après tout exceptionnel, et à quoi aucun membre de sa famille n'avait même songé... Certes, c'était par intérêt. Elles avaient une arrière-pensée? Mais qui n'agit point par intérêt? qui n'a point d'arrière -pensée? Après tout, ces femmes lui avaient, naguère, ouvert les yeux sur l'indignité de son filleul et d'Elisabeth. Et puis, elles venaient, en définitive, de lui sauver la vie. De nouveau, Marceline se représenta l'affreuse perspective de la mort, de la mort qu'elle eut certainement subie sans l'intervention de ces deux créatures. Elle trembla de tous ses membres, et leur prenant la main, une main à chacune, elle leur dit, d'une voix encore brisée par la faiblesse :
— Merci !... Ne m'abandonnez pas encore! Je vous supplie. Restez auprès de moi. Je ne suis pas tout à fait guérie. Ne partez pas.
— Nous n'y songeons nullement, répondit Eulalie. Nous resterons auprès de vous aussi longtemps que vous en ressentirez le besoin.
La convalescente soupira, comme soulagée du poids d'un bien grave souci. Mais, quelques instants après, une nouvelle idée lui passant par l'esprit, elle s'écria soudain :
— Eh! j'y pense. Et les domestiques? Comment avez-vous fait pour les domestiques? Qui vous a aidées à la cuisine, pendant ces trois semaines? Qui vous aidera maintenant? Qui assurera le service?
— S'il plaît à Dieu et si vous y consentez, personne, répondit l'aînée des voisines ? Pour rien au monde, nous n'aurions voulu que, tandis que vous étiez malade, une
mercenaire pénétrât dans la maison. Nous avons suffi à tout. Nous avons tenu à être les seules qui vous approchent.
— Quoi I vous faisiez tout ici ? le ménage ? la cuisine ?
— Pourquoi pas ? dit Lucienne. Le travail n'est pas tellement lourd. Alternativement, l'une de nous veillait, l'autre s'occupait de l'entretien. La maison est grande» mais c'est quand même un petit ménage et...
— Pourtant j'avais trois personnes, ici, avant. Eulalie leva les yeux au ciel, ave<3 un sourire d'une
raillerie presque philosophique.
— Oh ! soupira-l-elle... Enfin 1...
— Que voulez-vous dire?
— Rien contre les personnes que vous employiez. Mais, quand on pense à tout cela d'un peu près, surtout quand on a mis la main au travail, on ne peut pas s'empêcher de conclure...
— Que?...
— Mon Dieu!... qu'ils devaient bien souvent, ces domestiques, n'avoir qu'à se tourner les pouces... C'est effrayant ce que les personnes généreuses peuvent être exploitées!...
— Effrayant ! en effet, répéta Marceline, qui se mit à faire un rapide calcul mental... Certes Benoit ni sa compagne n'étaient payés, mais ils mangeaient, et les frais de cette nourriture ajoutés à ceux qu'entraînaient les gages d'Opportune, eh bien ! cela faisait, amiuellement, la rente d'un petit capital. Les réflexions des serviables voisines la mettaient en présence de cette incontestable vérité.
— Oui, c'est effrayant ! répéta-t-elle.
Les sœurs Louvicourt et elle échangèrent un long regard. Elles étaient complètement d'accord. Sur cette question de l'argent, qui est au fond, n'est-ce pas? la question vitale, elles s'entendaient à merveille. Marceline avait enfin trouvé, sinon des amies (sa nature renfermée s'y opposait essentiellement), au moins des complices. Un même culte, les mêmes principes les unissaient. Bien entendu, ces femmes n'étaient point de sa caste. Mais qu'importe, si elles la servaient. Et justement ceux qui servent le mieux sont souvent d'une race inférieure. Louis XI était certainement plus intime avec Tristan L'hermite qu'avec Charles le Téméraire. Le regard de Marceline se fit plus profond, plus appuyé... Elle voulait sonder jusqu'à l'âme ces visages serviles, savoir jusqu'à quel point on pouvait compter... Un projet naissait dans sa cervelle, et qui lui parut magnifique... Plus tard, elle le mettrait à exécution : elle en attendait des résultats étonnants.
— Ah ! ces domestiques 1 soupira-t-elle. Si l'on pouvait s'en passer ! . . .
— On le peut ! déclara énergiquement Lucienne.
— El comment donc, s'il vous plaît, ma petite?...
— Mais... en s'arrangeant en famille. C'est si simple ' Tenez î la preuve est faite. Ces trois semaines que vous avez passées dans votre lit, vous ne vous êtes point aperçue, n'est-ce pas ? de la disparition d'Opportune, de Benoît et d'Honorine. Eh bien ! je vous assure que, de notre côté, nous n'avons pas eu tellement à nous fatiguer. Cela nous a plutôt rappelé le temps où notre
chère maman vivait encore. Nous étions habituées à nous suffire. Et, sans presque d'effort, nous faisions tout phis vite et mieux que les mercenaires, toujours intéressées à faire durer le plaisir.
Épuisée par la fatigue de cette longue conversation, Marceline fît signe que les idées de Lucienne étaient la justesse même, mais qu'elle était incapable, pour l'instant, d'y répondre. Plus tard I plus tard... on verrait...
Et c'est ainsi que les sœurs Louvicourt s'installèrent à demeure chez leur voisine. Cela se fît peu à peu, de manière à ménager les susceptibilités de tout le monde, mais il était fatal que cela se fit.
Il fut d'abord convenu que madame de Gouvain garderait auprès d'elle ses gardes-malades bénévoles jusqu'à ce qu'elle fût tout à fait guérie et en état de reprendre la vie normale d'une femme qui se fait servir par des domestiques. Mais le hasard voulut qu'elle ne se remît que très lentement et quasi jamais tout à fait. Il y avait toujours quelque chose qui traînait dans cette interminable convalescence, quelque chose qui n'allait pas. De nouvelles semaines s'écoulaient, et les sœurs étaient toujours là, modestes, effacées, si peu coûteuses. Car elles ne demandaient, bien entendu, aucune rétribution. Et le marché qu'elles faisaient coûtait un tiers de moins, relativement, que celui d'Opportune, sans compter les petites occasions qu'elles offraient au ménage en apportant, de leur potager
personnel, des légumes et des fruits entièrement dégrevés de tous droits.
Dès que Marceline en eut la force, elle manda son notaire. Maître Lacorne de Chassignolles se rendit à l'Orangerie, toujours revêtu de la même imperturbable dignité. Il était bon psychologue en général, et il croyait aller au-devant d'un triomphe, en venant constater avec madame de Gouvain, chiffres en main, quelle folie c'avait été de retirer tous ces fonds pour des entreprises aussi vagues, alors que, lui, notaire, pouvait donner d'utiles conseils... Mais il n'avait pas le raffinement de psychologie qui lui eût fait comprendre que sa cliente ne pouvait pas lui donner raison nonobstant. Car il faisait, enfin, partie d'une catégorie de personnes pour toujours odieuses à Marceline. Qu'il fût ou non leur complice, il en faisait l'effet à madame de Gouvain. L'abbé Fournemine, Modeste-des- Anges, Honorine, Benoît, Opportune, l'architecte, les contremaîtres, tous ces personnages avaient joué un rôle dans la comédie sinistre de sa déconfiture, et celui de Lacorne n'était pas le plus sympathique. N'avait-il point, avec cette odieuse impassibilité professionnelle qui assisterait sans sourciller à la ruine du^ monde entier, lâché l'argent, par flots de centaines de mille francs ?
Elle écouta son rapport.
Il était édifiant.
L'achat des terrains, l'entreprise de .la basilique, de l'hôtel et des boutiques, les journées de cette armée d'ouvriers, les frais imprévus de toutes sortes dépassaient le million. C'est-à-dire que sa fortune mobilière
était atteinte en ses sources vives. Il ne restait à la rentière affolée que sa maison de ÏOrangerie, ses terrains couverts de leurs ruines et un capital dérisoire, auquel elle se promit de ne plus toucher, dût-elle pour cela mourir de faim. Elle congédia froidement le notaire, non sans lui avoir fait observer avec sécheresse qu'il y a des circonstances où un honnête homme intelligent à le devoir d'éclairer une femme égarée, au risque des pires rebuffades et... elle fît ses confidences à ses nouvelles amies.
— Je n'ai pas besoin de vous citer de chiffres, n'estce pas ? Mais vous devinez bien qu'une affaire comme celle où m'a entraînée ce prêtre de malheur ne pouvait qu'amener des désastres. Il m'est impossible de subsister avec ce qui me reste, en conservant le train de maison que vous m'avez connu...
L'exagération était évidente. Madame de Gouvain avait parfaitement de quoi vivre, et bien vivre, avec les débris de sa fortune, mais telle est la mentalité des rentiers : ils se fixent, pour leur capital, une somme d'un certain chiffre, à laquelle ils ne touchent pas, qu'ils considèrent comme hors de cause. Et ils dépensent seulement la rente du reste. N'ayant plus à peu près que huit cent mille francs réalisables, madame de Gouvain se considérait connue en redevant deux cent mille à un créancier idéal, et c'est seulement lorsque serait atteint ce chiffre fatidique d'un million qu'elle recommencerait à vivre. Jusqu'alors elle végéterait...
— Je suis ruinée, continua-t-elle. Ruinée, écrasée ! Sans compter le ridicule qui me couvre et qui m'inter-
dit de me risquer en ville où, fort heureusement, je n'ai pas envie de mettre le pied. Cette proposition que vous m'avez faite, une fois, sous une forme si délicate, eh bien ! je l'accepte...
— Oh ! s écria Eulalie, avec tous les signes de la confusion heureuse, vous consentiriez 1...
— Vous vivrez ici, comme si j'étais votre mère, comme si vous étiez mes filles. Vous m'épargnerez les ennuis, les trahisons de ces êtres affreux qu'on appelle les domestiques. J'ai confiance en vous. Je suis trop touchée du dévouement si désintéressé dont vous avez fait preuve pendant ma terrible maladie. . .
Mes moyens hélas î ne me permettent pas de reconnaître comme ils le mériteraient, vos soins et votre abnégation.
— Jamais de la vie, par exemple !... Nous ne permettrons pas...
— Laissez-moi finir. .Je disais que mes moyens actuels ne me permettent pas de vous offrir la rémunération légitime à laquelle vous pourriez prétendre. Mais il est bien entendu que je vous institue toutes deux et d'une façon indivise, les légataires de cette maison avec ses dépendances...
Les paupières d'Eulalie et de Lucienne battirent. . . leurs joues se couvrirent de rouge... Cette maison ! Etait-il possible ? Elles esquissèrent le geste de tomber à genoux . . .
— Je vous en prie, inten'ompit Marceline, pas de manifestations romanesques! Je n'ai point d'héritiers pour ainsi dire. Et ceux que j'ai se sont conduits avec moi de telle sorte que j'éprouve un certain plaisir à
leur infliger cette punition. \J Orangerie est à vous... Ou du moins, elle sera à vous quand elle ne sera plus à moi. Mais j'ai suffisamment confiance en vous pour savoir que vous me soignerez bien quand même...
Elle enveloppa les deux sœurs d'un regard chargé d'une raillerie si cruelle qu'elles en furent, malgré elles, impressionnées. N'était-elle point maîtresse absolue de leur sort ? ne pouvait-elle jusqu'au dernier moment se raviser, après avoir, pendant des années, si sa vie durait des années, abusé de leur servilité, de leur avidité. Le regard de Marceline signifiait cela avec une telle évidence qu'Eulalie fut sur le point d'y répondre par un cri :
— Mais nous ! alors, quelle garantie ?...
La prudence étouffa ce cri, ferma ses lèvres minces. Une fois de plus, madame de Gouvain avait affirmé son triomphe sur la faiblesse et la lâcheté des hommes. Satisfaite de cette victoire, assez prudente pour ne pas la pousser trop loin, elle montra alors le papier timbré sur lequel, en bonne et due forme, elle avait écrit ce testament. Mesdemoiselles de Louvicourt eurent, devant cette preuve de l'authenticité des promesses de Marceline, une sorte d'éblouissement. La maison ! la maison de leurs rêves un jour serait à elles ! Des larmes leur en vinrent aux yeux, qu'elles attribuèrent tout haut à rémotion où les jetait la générosité sans exemple de leur bienfaitrice, de leur mère adoptive.
Celle-ci, l'effet produit, en parut fort satisfaite. Puis elle ouvrit le secrétaire, le fameux secrétaire en bois de rose où les voisines avaient un jour dérobé les lettres d'Elisabeth et, dans le même tiroir, elle enfouit le testament.