L'INTERVENTION INUTILE
(du cahier de Berthe de Rameil).
27 mari i9. . . — Depuis une heure, je tourne et je retourne dans mes mains un billet couvert des lignes d'une belle et haute écriture, que je lis, que je relis sans cesse. Il est de la main de mon vieil ami le poëte... Voilà des mois que je n'avais de nouvelles de lui, de bien longs mois. A-t-il su le drame de ma vie? j'en doute. Mais lui aussi, peut-être, a-t-il subi, dans sa pauvre existence légère de feuille morte, quelqu'une de ces bourrasques comme il en a déjà tellement supporté. Ossian Pic î Ce nom me rappelle toute mon enfance, toute ma vie de jeune fille.
Il me demande d'aller le voir, demain si possible, parce que la chose est urgente. Il ne dit pas quoi. Mon Dieu ! il est tellement discret !... Serait-il malade?... En ce cas, mon devoir est d'aller le soigner tout de suite... Ossian Pic î... Je ne lui ai jamais connu, à cet
être tout de bonté et de dévouement, ni un ami, ni un parent. Personne ! il n'a personne !...
Il n a aimé sur terre que maman. Il ne vit que de son souvenir. Je suis le seul être à la lui rappeler... Et il ne me voit jamais... Pauvre cher grand ami ! Demain, je serai près de vous.
28 mars. — Ossian Pic habite, rue du Change, une vieille maison comme il les aime et qui doit dater du moyen âge, malgré les quelques réparations indispensables qu'on lui a fait subir à l'intérieur. Au troisième étage, sous les toits, un petit appartement dont les pièces sont mansardées. De la rue, on aperçoit le balcon surplombant, avec des géraniums et du lierre. Mon vieil ami a toujours eu l'âme de Mimi-Pinson.
Telle est la vie. Je connais Ossian Pic depuis toujours. Je n'étais jamais entrée chez lui.
11 accourt à mon coup de sonnette, il m'ouvre, il m'introduit dans une antichambre, m'y fait asseoir sur une chaise. Je devine tout de suite que la pièce où il me reçoit n'est pas la vra\e, n'est pas celle où il devrait me recevoir. A mon étonnementmuet, il répond aussitôt et à voix basse :
— Vous me pardonnerez, n'est-ce pas? ma chère enfant, si j'ai employé ce moyen pour vous faire venir. Quoique vous me manquiez toujours beaucoup, je n'avais pas besoin de vous expressément aujourd'hui. Mais la personne qui m'a demandé de vous voir n'avait pas d'autre ressource que mon entremise.
— Quelle est cette personne? demandé-je, faiblement... (Je l'avais déjà deviné).
Ossian Pic ne répond pas immédiatement. Il ouvre la porte qui donne sur son cabinet de travail, m'y fait entrer et me glisse, à demi- voix :
— Je vous laisse seuls. Excusez-moi. Ma présence est tellement inutile !...
Il disparaît. Je me trouve en face de celui que j'attendais... dont je savais depuis quelques secondes, au delà de la cloison, la présence.
— Vous ! s'écrie-t-il. Et il se précipite vers moi. Et cela fait un mouvement singulier, auquel je n'avais jamais pensé. Il boîte. L'harmonie de sa démarche est brisée pour toujours... Je le contemple avec une pitié infinie.
— Vous ! répète-t-il, vous! Enfin, je vous retrouve... Vous saviez que c'était moi ?...
— Je le savais, dis-je.
A quoi bon mentir? Au point où j'en suis, dire la vérité ne m'embarrassera plus jamais.
Un éclair de joie illumine ses prunelles.
— Ce mot me paie de toutes mes peines. Berthe ! Bertlie ! si vous saviez ce que j'ai souffert de notre dernière séparation I Mais comment vous rejoindre ? Vous que tout défendait et. plus que tout, votre volonté. Cher amour unique de ma vie ! Vous êtes là ! Pour la troisièane fois, pour la dernière, voulez- vous partir avec moi ?
Jamais la tentation n'a été plus forte. Partir avec lui ! Vivre avec lui ! A moi aussi, un sursaut d'énergie me vient, galvanisant tout mon être... Un instant, je contemple l'image idéale de l'existence qui serait la
mienne au bras de cet homme si beau, si fier, si noble, si aimant. Et puis, voilà que tout à coup elle s'affaisse, cette énergie, elle retombe. Je ne suis plus qu'une pauvre chose sans ressort, qui a une forme de jeune femme et le cœur désespéré d'un vieillard revenu de tout. Ce quelque chose que je ne savais pas et que j'ai senti brisé le jour où je me suis réveillée de ma longue fièvre avec mes cheveux blancs, je le sens encore aujourd'hui. C'est la volonté de vivre. Voilà ! je ne l'ai plus. Je suis une loque que tous les vents peuvent agiter, que la fraîche tempête dédaigne. Et soudain, épouvantée par cette découverte, je me mets à fondre en larmes, avec une abondance, une violence si terribles que le pauvre garçon en est épouvanté. Il me saisit dans ses bras, il me serre contre lui, il me berce comme un petit enfant. Adorable étreinte I Comme je m'y fusse prêtée si!... Mais c'est abominable, cela!... Je ne la sens plus... C'est comme s'il étreignait une morte. Et c'est moi qui suis la morte ! moi, qui cherche à retrouver la joie pleine, exaltante, vivante de cette caresse et qui ne la retrouve plus. Je la connais pourtant, je me la rappelle bien. C'était une extase qui faisait se confondre le sentiment de la vie avec l'appréhension de la mort. Et c'est fini. Je suis entre ses bras comme une poupée démantibulée, comme le fantôme de celle que je fus. Quelque chose de diabolique, d'incompréhensible m'attire lâchement du côté des Orfraies. Ce n'est pas mon devoir, pourtant. Je méprise ce tyran, je le hais. Néanmoins, il m'a paru si lamentable dans sa pauvre vengeance que j'en ai comme pitié. J'ai pitié et peur à la fois. J'ai la supers-
iition qu'il vienne détruire mon bonheur, qu'il l'empoisonne. Et plus assez de force pour mépriser ce qu'il peut faire. Mon âme faible, vacillante, redoute jusqu'à ses pensées... Oh ! Je me sens perdue I...
— Jean ! Jean ! serrez-moi contre vous, plus fort I plus fort 1 Que je revive I
Il m'obéit, passionnément. S'il pouvait comprendre la raison vraie de ma prière!...
Hélas ! je demeure faible et tremblante. Celte épreuve a échoué. Tout est fini. De nouveau, j'éclate en sanglots.
— Vous le voyez, lui dis-je, au milieu de mes pleurs. Vous le voyez! Je ne puis plus,..
Il éloigne un peu mon visage, l'interroge ardemment du regard, anxieux de comprendre.
— Je ne puis plus vous obéir. Je l'aurais tant voulu, pourtant ! Ah ! si vous saviez comme je regrette mes résistances d'autrefois ! Car aucune d'elles ne fut sincère, entends-tu, car chaque fois je les ai maudites, car chaque fois, Jean, la tentation de te suivre était si forte que j'en avais mal après, quand tu étais parti, que les fibres de mon cœur étaient arrachées et saignaient. Voilà comme je t'ai aimé, Jean ! et pardonne-moi de ne pas t'avoir obéi. C'est là mon crime. Car aujourd'hui, je ne puis pas. Voilà 1 Je n'ai plus la force. Je suis une vaincue... Tiens, regarde...
Je retire mon chapeau. Ma tête apparaît, toute blanche. Il joint les mains. Il me regarde avec extase.
— Ah ! s'écrie-t-il, Berthe I tu es plus belle que jamais.
Je souris malgré moi, tant sa ferveur est sincère.
— Ce serait plutôt à moi de m'excuser, reprend-il en désignant sa jambe. Un infirme !
Je le contemple à mon tour, avec admiration. Qu'estce que ça me fait, sa jambe ? D'abord, c'est à cause de moi qu'elle est brisée. Et puis, il me semble qu'aucun accident n'altérera cette beauté mâle et souple qu'il a. cette élégance de race, ce rythme, ce je ne sais quoi qui est répandu sur toute sa personne, comme un magnétisme de la plus rare essence.
— Ce serait une raison de plus, lui dis-je. Et je ne t'ai pas montré ma chevelure pour te faire croire que j'aie vieilli. C'est bien autrement grave...
Alors je le fais asseoir à côté de moi. Je prends dans les miennes ses deux mains et je lui fais ma confession. Pleine, entière, sans plus aucune féminine hypocrisie, comme je l'eusse faite à un frère, à ma chère Elisabeth si elle était là, comme je la fis à ce cahier.
— Tu comprends ? lui dis-je, lorsque tout est fini. . . Quand tu me parles, celle qui t'écoute, ce n'est plus celle que tu vois, c'est une femme en léthargie qui dort en moi et qui t'entend sans pouvoir te répondre, sans pouvoir se lever pour te sui\Te. C'est la femme qui est morte en septembre dernier, et qui est morte du désespoir d'avoir manqué sa vie, la vie avec toi. Cette mortelà, je l'aime et je la vénère comme un tombeau la pauvre défunte qu'il enferme. Mais, moi, je suis un tombeau, une figure de fename peinte, plus rien du tout...
Il me contemple avec une angoisse affreuse. Il répète d'une voix pleine de prière :
— Tu ne m'as donc jamais aimé?... •
— Je n'ai aimé que toi, lui dis-je, entends-tu? que toi I Rappelle-toi notre nuit nuptiale, quand la lune entrait dans la chambre, avec la chanson du rossignol en délire. Si j'étais morte, physiquement, cette nuit-là, m*en voudrais-tu ? . . .
Il me comprend maintenant. Ses bras retombent. Une pitié infinie se lit dans ses yeux.
— C'est bien ! dit-il. Je renonce.
Et c'est comme s'il avait dit : « Je renonce à la vie, au bonheur, à tout, puisque je ne puis pas les avoir avec toi ». Tant d'amour m'émeut. Tout ce qu'il me reste de force passe dans mes yeux reconnaissants, dans mes mains qui se tendent vers lui, qui saisissent les siennes, qui les portent à ma bouche. Je les baise avec désespoir.
Un long silence nous accable, le silence définitif des séparations, des adieux, des renoncements. Que pourrions-nous dire, maintenant? Il sait tout de moi. Je sais tout de lui. Que prouverait de plus même notre réunion éternelle? Nous nous contemplons profondément. ?s'ousn'ironsjamais plus loin au cœur l'un de l'autre. Mystérieux instant, dont je ne sais plus s'il était encore de la vie, ou déjà de l'au-delà. Silence ! mon pauvre cœur brisé! Gela même ne t'appartient plus sur terre!...
Quand nous revînmes à nous, le premier, Jean reprit la parole :
— Je ne viens pas que pour moi, dit-il. .Je suis aussi venu pour un autre.
— Ah ! m'écriai-je, étonnée. Un autre?
— Mon frère, mon malheureux Denis. La vie lui a été cruelle depuis qu'il a quitté V Orangerie. Il a mené, il mène encore à Paris, avec Elisabeth, (que vous aimiez, je crois), une existence harcelée, pour laquelle il n'est point fait. Il a lutté, avec une persévérance et un courage dont je ne savais même pas qu'il fût capable, le cher garçon, lui que j'avais toujours connu si léger, si fait pour les sourires de la vie... Il n'en peut plus. Je l'ai aidé autant qu'il fut en mon pouvoir. Hélas! c'est peu de chose. Aujourd'hui, Denis se résigne à faire ce qu'il n'eût jamais fait pour lui, pour Elisabeth ellemême...
— Que voulez- vous dire? Mon amie?..
— ... Attend pour dans quelques mois un enfant. Cette perspective affole Denis, qui redoute tout pour la fragilité de sa femme, s'ils doivent mener, au moment des couches, la vie misérable qui est actuellement la leur. Il m'a chargé de pressentir madame de Gouvain. Lui, ne l'ose plus : il craint un échec. Mais, comme j'ai idée que, moi aussi, la châtelaine de V Orangerie ne me porte pas dans son cœur, je ne vois que vous, absolument que vous, qui puissiez l'aborder, avec quelque chance de succès.
— Oh! volontiers! m'écriai-je. Je ferais tout pour sauver Elisabeth. Mais que dire à cette femme, que je n'ai jamais vue?...
— C'est une de ces personnes qu'il vaut mieux n'avoir pas encore vues. Dites-lui ce que le tact de votre cœur, et l'intuition de votre esprit vous dicteront
au moment même. C'est une femme, après tout, si peu qu'elle le soit restée, et je me souviens qu'elle avait une certaine affection pour Denis. Elle lui avait même promis sa fortune. C'est à elle qu'il dut de pouvoir acheter sa maison. Une histoire de lettres volées a mis entre les mains de madame de Couvain quelques lignes imprudentes, où Elisabeth raillait les ridicules de la vieille dame. Elle en conçut une rancune telle qu'elle les fît vendre. Et leur déchéance date de là.
— Donnez-moi quelques détails de plus. Quelle est cette histoire de lettres volées?
Il me l'explique telle que Denis l'avait reconstituée pour lui. Elle est sinistre. Elle est pire. Elle me donne dans tout cela une responsabilité. Si Jean ne m'avait pas aimée, il n'aurait pas répondu avec ce dédain si froissant aux avances de Lucienne Louvicourt, et les deux sœurs eussent peut-être suspendu leur dénonciation. J'éprouve comme un remords rétrospectif... Oui, je ferai l'impossible pour sauver ces deux êtres que j'ai contribué à perdre, et qui m'étaient, après Jean, les plus chers au monde. J'en fais le serment à mon ami. Il reprend :
— Je garde un grand espoir au sujet de votre réussite. Il me semble que, si madame de Couvain a voulu se venger, cette vengeance est suffisamment établie aujourd'hui sur la ruine de son filleul. Si c'est une leçon, elle fut assez dure. Si elle tient pour une offense ces railleries innocentes d'Elisabeth, dites-lui que ce fut une bien petite offense, quasi involontaire, une parole imprudente de jeune femme, et dont le pauvre
Denis n'est point après tout responsable, moins encore l'enfant à venir. Qu'elle pardonne ! qu'elle vienne en aide au seul parent qui lui reste sur terre! Qu'elle goûte la joie d'obliger, qui est tellement plus grande que celle de nuire î .. . Enfin, laissez-vous aller à votre inspiration. Il me semble impossible que même les pierres soient dures à vos paroles.
J'ai promis. Je lui ai donné rendez- vous après-demain Demain j'irai voir la redoutable dame.
A ce moment, Ossian Pic est rentré. Cher vieil homme, dont le visage est resté si jeune malgré les cheveux blancs!... Je lui ai montré les miens. Sans doute qu'ainsi je lui rappelle davantage ma mère. Les larmes lui sont venues aux yeux. Et sans rien dire, il est venu m'embrasser, sur la tête, baisant ces cheveux blancs.
Nous ne sommes restés tous trois ensemble que quelques minutes, et à ne dire que des riens. 31ais la communion de nos âmes était parfaite. iNe sommesnous pas, tous les trois, des êtres qui ont dû renoncer à leur joie?... Quel calme effrayant cela donne! Quelle paix déserte et profonde ! Je me sens si loin ! si loin de tout !
29 mars, — J'ai fait ma visite à madame de Gouvain. Je ne l'avais jamais vue. Quelle étrange créature ! . . .
Je fus reçue par Eulalie et Lucienne. On m'avait bien dit qu'elles ne quittaient plus la maison. Mais je ne voulais pas croire que leur intrusion y fût à ce point
complète. J'eus une bien fâcheuse impression, au salon où la vieille dame descendit quelques instants après, d'y voir demeurer mes deux introductrices. Quelle était leur situation vraie? Confidentes ? et alors si intimes qu'on ne leur cachait plus rien. Servantes? et alors si méprisées qu on traitait tout devant elles, comme si elles n'eussent point existé. Je feignis d'adopter cette seconde hN-pothèse, qui me permettait pour ainsi dire de ne pas être intimidée par leur autorité. Et je commençai mon plaidoyer.
Madame de Couvain me le laissa complètement achever, m'écoutant avec une froideur et une impassibilité de juge. S'il se fut agi de moi, je n'aurais pas pu prononcer douze paroles. Mais le salut d'Elisabeth était en jeu. Je fus éloquente. Hélas ! en vain. Quand j'eus terminé, Marceline laissa s'écouler quelques minutes encore, comme pour me permettre, si j'avais oublié quelque argument, de l'ajouter à mon discours. Muettes et impassibles en apparence, les deux sœurs, feignant de ne pas me regarder, mais ne perdant pas un de mes jeux de physionomie, travaillaient à des racommodages, une corbeille de linges devant elles.
— C'est très gentil, ce que vous faites là, madame, répondit enfin la vieille personne, très gentil pour Elisabeth et Denis, mais je me demande au nom de quoi vous êtes intervenue dans cette affaire.
— Au nom de l'amitié que je portais à ce ménage.
— A Denis?...
— A Denis. Mais surtout à Elisabeth, qui fut mon amie d'enfance.
— Et c'est tout?...
— Mais oui? répondis-je, interloquée.
— On croit souvent qu'on agit pour une raison. Et puis, il y en a une autre qu'on ne s'avoue pas. Êtesvous bien sûre que seuls vous intéressent Denis et Elisabeth?
— Bien entendu.
— C'est étrange... Moi, j'aurais plutôt cru qu'il y avait encore, dans toute cette histoire, une autre personne. Êtes-vous bien sûre que non?
— Certes.
— Ah! ahl ahî... c'est qu'on m'a raconté, à moi, certaines choses... Enfin, évidemment, ça ne me regarde pas... Mais le bruit a couru dans le pays que quelqu'un, qui n'est pas étranger à la famille de Palissanne, aurait reçu de certaine personne habitant les Orfraies, un coup de fusil...
— Madame î dis-je, en me levant indignée.
— Ça suffit, répondit madame de Couvain, avec une impertinence extraordinaire. Je sais ce que je voulais savoir. D'ailleurs, au fond, peu importe. Vous tenez beaucoup à ce que je me réconcilie avec mon filleul?...
— Mon Dieul madame, le mot est bien impropre. Personnellement, je n'ai rien à y gagner. Mais je pense que ce malheureux souffre infiniment, qu'il n'a pas voulu vous offenser...
— Qu'en savez-vous?
— Je ne sais, madame, que ce qui est public dans le pays : que vous avez fait vendre sa maison pour vous
payer d'une créance qu'il avait contractée envers vous, et que depuis, il erre, en proie à la plus noire pauvreté.
— Je ne le sépare pas ici de sa femme. Et c'est tous deux que j'ai punis ensemble. Elle m'a offensée gravement. Elle a dit du mal de moi, elle s'est permis de me railler, moi qui l'avais nourrie.
— Bien innocemment, je m'en porterais garante. Car c'est une âme d'enfant.
— Il y a des enfants qui mordent. Et je n'ai jamais aimé les enfants.
— Mais maintenant, madame, que vous avez puni, maintenant que ceux qui vous ont offensée s'humilient et font appel aux sentiments affectueux qui les unissaient jadis à vous...
— Je ne puis croire à ces sentiments. Il n'y a pas d'affection sur terre. Il n'y a que l'intérêt. Au reste, c'est bien simple, nous allons, puisque aussi bien vous semblez croire que j'y mette un parti-pris, prendre l'avis de personnes absolument étrangères au débat.
Et se tournant vers les demoiselles Louvicourt, elle les interpella :
— Eulalie et Lucienne, vous avez tout entendu, n'est-ce pas? Vous savez de quoi il s'agit. Que feriezvous cà ma place ?
Les deux sœurs levèrent la tête de dessus leur ouvrage. Leur regard ignoble m'épouvanta. J'eus l'impression qu'elles tenaient entre leurs mains le sort de leur ennemi mortel, et qu'elles seraient implacables.
— Moi, dit Eulalie, je ne puis savoir ce que je ferais à votre place. Mais je sais que je n'ai jamais eu, de ma
vie, à compter que sur moi-même. Et je ne suis qu'une femme. Ma pauvre maman répétait souvent : « Un homme qui a ses deux mains pour travailler et qui mendie, cela me dégoûte ».
— Et vous? demandai-je, me tournant machinalement vers la cadette, et vous, mademoiselle, serez-vous aussi cruelle ?
— Je n'ai rien à ajouter à ce que vient de dire ma sœur, répondit-elle, glaciale, à la supplication suprême de mes regards.
— Tous entendez, madame, dit alors Marceline, ce que viennent de décider deux personnes qui n'ont aucun intérêt dans tout cela? Je les crois de bon conseil. Je trouve tout à fait indigne de la part de mon filleul cette demande de secours. Et, d'abord, je suis ruinée... Quant à lui faire signe de revenir ici pour qu'il vive à mes crochets, non, je m'y refuse également. Tant pis pour lui. J'entends mourir en paix dans ma solitude.
— C'est votre dernier mot ?
— Certes. Et vous pouvez, si le cœur vous en dit, le rapporter aux trois intéressés.
— J'ignore quel est le troisième.
— iNe faites donc pas l'innocente. Une femme ne se donne jamais tant de peine pour une amie. Me ferezvous croire que vous ayez supporté tout ce que je vous ai dit depuis un quart d'heure s'il ne s'était agi que d'Elisabeth et de son mari? Mais je pense à certain cavalier à la patte cassée...
— Cela suffit ! dis-je en me levant, furieuse de l'inu-
tilité des iiumiliations reçues, et sentant que la [partie était perdue sans recours. Dieu jugera vos actes.
— Ah ! ah ! ah I... Dieu!... Je vous trouve bien osée de venir parler de Dieu, vous, par exemple ! Sachez qu'il n'a jamais fait que ce que j'ai voulu, celui-là. Il suffit. Eulalie, Lucienne, vous pouvez reconduire la baronne...
Et je suis sortie, escortée par ces deux femmes qui, même devenues, comme elles le sont, maîtresses dans cette maison, n'ont pas pu se défaire de ces allures furtives et serviles de domestiques. Leur vengeance même ressemble à celle d'un laquais congédié.
Dans l'antichambre, Lucienne, à voix basse, me souffle :
— Vous pouvez le lui dire, à celui qui vous envoie, combien ça coûte à ceux qu'il aime, son offense... Il m'a bravée... Ah! il m'a bravée... Il voit où il en est, maintenant ! . . . Je voudrais qu'ils meurent tous, tous, dans cette nichée de chiens !...
En me disant ces choses, il lui fallait, quoiqu'elle en eût, lever la tête vers la mienne. Je la regardai de haut en bas, sans répondre, étonnée malgré moi de tant de haine. Mais d'être ainsi dévisagée Thumiliait encore, redoublait sa colère. Elle en râlait...
Je l'entendis encore murmurer, confusément, d'autres paroles. Et je m'éloignai, le plus vite que je pus...
30 mars. — J'ai revu Jean. Pour la dernière fois. Je lui ai fait part de mon échec. Il a levé les sourcils :
— Je m'en doutais, dit-il. J'aurais dû penser que ces
affreuses créatures se dresseraient une fois encore contre lui.
— Que vont-ils devenir ?
— Ne désespérons pas. Je ferai pour eux Timpossible. Ils franchiront ce mauvais pas. Eux du moins, ils ont l'espoir. Tout le monde n'a pas l'espoir.
Je l'ai regardé avec tant de tendresse qu'il m'a demandé pardon. Et il m'a prise dans ses bras. Nous sommes restés longtemps ainsi, les yeux clos, absorbés en nous-mêmes. La morte, la morte qui m'habite, a éprouvé comme un frisson. J'ai eu un instant d'illusion, guettant son réveil. Et puis, elle est retombée dans sa léthargie, pour toujours.
Et c'est à ce moment que nous nous sommes séparés, pour toute la vie, unis cependant par quelque chose de plus profond et de plus sacré que l'amour même.