‹ Les taupes, romanChapitre 2 sur 21 · T.ES TAUPES · texte numérisé non relu

T.ES TAUPES

Elle réfléchissait.

C'était donc fini le voyage, la suite ininterrompue de surprises. La lune de miel était encore dans son plein, toute brillante, toute radieuse, et elle avait un tel éclat pur, une telle chaleur d'amour, qu'elle durerait encore sans doute très, très longtemps, toute la vie peut-être, qui sait? Mais le voyage de noces était fini. On ne se réveillerait plus le matin dans des lits d'auberge, dans des lits d'hôtel, chez des parents, chez des amis, sous des cieux nouveaux, inconnus. On n'entendrait plus l'accent de Cannes, l'italien de Fiesole, la voix rauque et chantante de la servante gasconne de Marceline, la marraine de Denis. C'était fini. Maintenant, il fallait vivre attachée, fixée. Et ce grand cachottier, à côté d'elle, qui navait jamais voulu dire où l'on irait s'installer, après î Quelle surprise lui ménageait-il donc ?... Aux environs de Tours, voilà tout ce qu'on savait. Et encore parce que Denis n'avait pas pu lui boucher les oreilles quand l'employé avait crié le nom de la gare, lui bander les yeux quand on était descendu sur le quai. Mais, depuis, on ne savait plus rien. Sur la place, attendait une voiture, une sorte de cabriolet à ce qu'il lui avait semblé, et Denis avait parlementé avec un vieux cocher, dont la figure à demi voilée par l'ombre de sa casquette lui avait rappelé cependant une autre figure connue. Mais elle ne pouvait savoir laquelle. Et voilà. Et depuis je ne sais combien de temps le cabriolet errait dans la nuit. Une nuit noire, sans même d'étoiles, si épaisse qu'on ne distinguait rien. A tout autre moment, c'aurait été sinistre. Mais Denis était là.

Il ne pouvait rien arriver de mauvais, puisqu'il était là, le cher garçon, tout droit, tout fier, comme dressé de toute sa personne contre la vie, contre l'inconnu, contre les dangers qm menaçaient Elisabeth. 11 était là. Elle avait sa tête encastrée entre son menton et son épaule, et de temps en temps elle sentait les baisers qu'il lui donnait. Et elle se recueillait pour les mieux éprouver, pour écouter en quelque sorte les longues, les infinies résonnances qu'ils émettaient dans tout son être. Ah ! elle avait confiance. Où qu'on vécût désormais, il était là, le cher compagnon, l'amoureux de la lune de miel, le mari de demain. C'était lui que le Destin avait chargé de son bonheur, de son repos. 11 serait digne de sa mission.

En attendant, où la menait-il ? Il fait toujours aussi noir. De la terre mouillée, sur laquelle il a plu tout le jour, monte une exhalaison pleine de parfums d'automne, de moiteur. On ne voit rien, mais on sent que la voiture ne monte plus... Elle ralentit même... Seraiton déjà au terme du voyage?... Mais oui, c'est cela. On s'arrête. Le vieux cocher va sonner à un portail, qui s'ouvre. Il remonte sur le siège Puis le cabriolet fait une entrée... Il tourne en rond sur une cour pavée. Il s'arrête de nouveau. Denis saute à terre, tend les bras à Elisabeth qui s'y laisse tomber et il la porte, sans que ses pieds aient touché le sol. C'est un vrai enlèvement... Le cocher respectueux les éclaire avec la lanterne qu'il a prise à la voiture. Denis, avec son fardeau, grimpe en hâte les marches d'un perron, puis, pour qu'elle ne voie pomt le vestibule par où l'on passe, il lui applique

la maia sur les yeux. Enfin, la délivrant de ce bandeau, il l'assied sur un fauteuil et, s'agenouillant devant elle:

— Madame de Palissanne est chez elle, déclare-t-il avec cette gravité rieuse que nous lui vîmes tout à l'heure. Je lui remets la clef de sa maison.

Elisabeth, machinalement, prend la clef. Et, de surprise, elle la laisse tomber...

Elle fait quelques pas. Ses paupières battent... « Oui, c'est bien cela, pense-t-elle. Je me suis endormie dans la voiture... Comme si ce qui m'arrive là était vraisemblable I Ù

La pièce où elle se trouve est magnifique. C'est un vaste salon, avec trois hautes fenêtres fermées, ce soir, de rideaux de satin vert. Au mur d'en face se déploie une tapisserie représentant le cortège de Bacchus, avec des ménades dansantes et folles, des torches, des grappes répandues, les vertes perspectives d'une forêt. Quelques consoles, une grande table à dessus de marbre, au milieu, mirant presque dans le beau poli de sa matière les gouttes de cristal et les flammes aiguës d'un lustre allumé. Elisabeth regarde cette salle avec stupeur. II n'y a pas à s'y tromper. Elle est dans le château des Montbray, le château comme elle disait, tout court, dans son enfance, quand on la menait en visite. Ah ! comme elle l'avait admirée, cette tapisserie ! Il y avait surtout, dans un coin, une bacchante dont le visage était si pareil au sien ! . . . Une ravissante créature blonde, fine, souple, dansante, et qui, malgré la tureur de l'orgie, rattachait pudiquement sur l'épaule, d'un

geste adorable, sa lunique... Elle y est toujours. D'un doigt curieux, la jeune femme touche son genou de laine, puis elle revient vers son mari.

— Vous vous moquez, n'est-ce pas? Denis, commença-t-elle.

Puis elle s'arrêta, comprenant l'absurdité de sa question. Puisque c'est un rêve, personne ne se moque, et lui aussi, Denis, il fait partie du songe... Alors, elle pose une autre question, qui lui paraît plus logique. Elle parle comme si on était dans la voiture.

— Où sommes-nous, Denis ?

— Puisque je vous dis que nous sommes chez vous, ma chérie... Vous ne voulez donc pas me croire? Et je ne dis pas chez nous, mais chez vous. Car cette maison vous appartient désormais. Je ne vous demande pour moi que la permission d'y vivre aussi.

— Cette maison! Mais comment?... Denis! Vous savez bien que c'est YOrangerie, le château des Montbray.

— Je n'en disconviens pas. C'était, en effet, VOrangeric. Mais, aujourd'hui, c'est votre demeure. Et puis, mon amour, pourquoi discuter ? Visitons-la plutôt, au cas où il en manquerait quelque chose.

Il se leva. Elle le suivit, machinale, se frottant les yeux de temps à autre et ensuite toujours un peu étonnée de constater que la vision ne s'évanouissait pas.

Mais non, elle ne s'évanouissait point. Bien au contraire, à chaque pas, elle se précisait, elle se raffermissait en quelque sorte. Et le rêve prenait ensuite, de

minute en minute, la consistance et la cohérence de la réalité.

La tenant par la main comme une petite fille, comme la petite fille qu'elle était, quand sa mère la menait là, jadis, et qu'elle lui faisait visiter le château, du même geste, avec la même tendresse amusée, Denis conduit Elisabeth à travers la vaste demeure. Il lui montre maintenant le grand vestibule, avec son large escalier de bois, si imposant, si massif, la salle de billard qui donne sur le jardin, la longue salle à manger à plafond de poutres de chêne, et les chambres du premier étage, la grande chambre bleue où mourut la marquise de Montbray, il y a quelques années. Rien n*y a été changé depuis le jour où Elisabeth fut admise en la présence de la malade, une vieille dame couleur de parchemin, les mains tremblantes et jaunes, toutes pareilles vraiment à des feuilles mortes hésitant à se détacher de leur branche, et qui parlait de la mort d'une voix tranquille, et si faible, déjà brisée par elle. . . Rien n'y a changé, sauf cette présence à tout jamais effacée. Le lit a été refait. Il est prêt. C'est étonnant combien les lits sont plus durables que les hommes et les femmes qui y passent, que toutes les vies qu'ils voient naître, engendrer d'autres vies et mourir, ainsi par générations successives. On les refait, voilà. Et ils attendent que le cycle recommence... Elisabeth a un petit frisson, vite passé. Ces idées-là, lorsqu'elles l'efileurent. ne pénètrent pas dans le tissu de sa pensée. Elle est trop jeune encore. Plus tard, beaucoup plus tard, elles lui deviendront peut-être (ami-

lières... Pour l'instant, elle est joyeuse, distraite, amusée. Elle a envie de danser au-dessus de la vie, avec cette légèreté qu'on a dans les songes. Celui-ci est si charmant quelle finit par le confondre avec la réalité. Continuons la promenade.

Denis maintenant l'a prise par la taille. Il lui montre encore d'autres chambres. Voici la pièce où se retirait le vieux marquis pour ses expériences de chimie. Il y a beaucoup de livres aux murs, et dans un coin un petit fourneau avec des alambics, des cornues, des mortiers de terre sombre, très épais.. On disait le vieillard un peu fou. Il cherchait à faire de l'or. Il avait tellement cherché qu'il avait fini par se ruiner complètement... Tout le pays jasait de cela, et que de gorges chaudes faisaient les incrédules ! Lui, imperturbable, emmitouflé dans sa chaude houppelande rouge et la tête enfouie sous un bonnet de fourrure, sobstinait, passait des heures dans son laboratoire... Que tout cela était ancien, mon Dieu! Comme la vie passe vite!...

Voici la chambre des enfants, c'est-à-dire des petitsenfants du marquis. Elle est vaste et vide, grande comme un cirque, démeublée absolument, C'est là qu'un professeur de belles manières venait leur apprendre la danse. Un cahier à musique, un vieux clavecin, un polichinelle cassé sur une étagère et une cornue témoignent de ce passé. Le petit Gaston jouait déjà a l'alchimiste, enveloppait le polichinelle dans un mouchoir rouge, l'asseyait devant la cornue et il attendait, en marmonnant des prières latines. Puis, quand c'était fini, il criait : « Ça y est ! Bobbie a trouvé le secret^de

l'or » ! Et il relirait de dessous la cornue une pièce de dix sous qu'il y avait auparavant cachée, et il la montrait triomphalement au pantin impassible, La mère pleurait quand elle assistait à cette scène... Et le petit ne comprenait pas. Il ne comprenait pas qu'on ne pût jouer avec tout sur cette terre, môme avec cela. Est-ce que grand-père ne jouait pas, lui aussi, dans son laboratoire ? Seulement, il n'avait jamais rien trouvé.

Voici le boudoir de la jeune comtesse, qui fut veuve presque aussitôt après son second enfant. Elle était pieuse. Elle se retirait là presque tout le jour, isolée dans le souvenir et la prière. Ce boudoir est quelque chose d'exquis, moitié salon, moitié oratoire, comme ces retraites qu'il y a dans certaines églises catalanes, derrière le maître-autel, au premier étage, et qui sont de véritables coffrets dorés, avec beaucoup de nuages, de bois peints et tournés, de colonnes torses, de tableaux de sainteté à demi-profanes, presque amoureux.

Lorsque la maison fut toute visitée, Elisabeth demanda à voir le jardin. La nuit maintenant était toute dévoilée, toute claire. Pas de lune. Mais des millions d'étoiles brillaient au creux de la voûte profonde du firmament, et on voyait assez clair pour n'avoir pas l)esoin de la lanterne que, par jeu, Denis voulut emporter pourtant, une belle lanterne de proue suspendue à un bâton doré et qui semblait veiller, dans l'antichambre, le sommeil éternel d'une magnifique chaise à porteurs, échouée là depuis quand? Un souvenir du temps de la splendeur historique des Montbray, quand le bisaïeul du marquis alchimiste vivait à Versailles, dans l'inti-

mité des grands et du souverain. Elisabeth était entrée une fois dans cette chaise à porteurs toute capitonnée de satin cerise, et qui sentait encore si bon, si bon !... Elle n'y était restée que trente secondes. .Mais ces courts instants lui avaient suffi pour accomplir le plus vertigineux voyage à travers l'espace et le temps. Et, comme elle sortait, le petit Gaston lui avait baisé la main, comme s'il avait été lui le roi et elle la reine... Et ils avaient continué tout le jour ce jeu charmant...

Ce fut donc la visite du jardin. Dans la volière, les oiseaux des îles étaient endormis. Elle s'approcha à pas de loup pour ne point les réveiller. Offusqués par la lueur de la lanterne, quelques-uns ouvrirent les yeux, puis ils s'ébrouèrent un instant et, sans cris, se replongèrent dans le sommeil.

La pièce d'eau avec son petit pont en fausse laque de Chine, et la pagode qui servait de maison au canard mandarin, la charmille, le verger, les trois ruches d'abeilles, les allées du petit labyrinthe, tout était pareil. Et la jeune femme s'étonnait, se demandant comment il se faisait que rien n'eût changé. Quel génie bienfaisant s'était plu à maintenir ainsi toutes choses en état?... Il y avait de la sorcellerie là-dessous. Oui, certainement...

— Et maintenant, demanda Denis, en entraînant de nouveau sa femme vers la maison, voulez- vous refaire connaissance avec les domestiques?

— 11 y a donc des domestiques? interrogea -t-el le,

sincèrement étonnée. Dans les demeures qu'on voit en rêve, on ne rencontre que le silence et la solitude. Elle s'attendait à passer la nuit sans plus voir personne. Et voilà qu'on parlait de lui montrer des êtres vivants.

— C'est la maison de la Belle au bois dormant, sou pira-t-elle à mi-voix, et presque se parlant à soi-même. Alors, il faudra les réveiller.

— Ils ne sont pas couchés, pourtant, répliqua Denis en pénétrant dans le vestibule. Ils nous attendent au contraire, et seront bien contents de faire connaissance avec leur nouvelle maîtresse. Tout à l'heure, nous n'avons pas eu le temps de les voir. Ma chère Elisabeth, je vous présente Honorine, notre cuisinière, et Benoît, qui est, comme dans une comédie de Molière, tour à tour cocher et valet de chambre. Tout à l'heure, il était cocher. . .

— Ah! Benoît, s'écria-t-elle. C'est donc pour cela que tantôt, dans la voiture, il m'avait semblé...

— J'avais bien reconnu Mademoiselle... Ohl pardon. Madame, dit alors le bonhomme, tout ravi. Je suis bien heureux d'avoir à servir Madame et Monsieur. Nous étions bien seuls, Honorine et moi 1

Tout attendrie, Elisabeth regardait ses nouveaux domestiques. De son temps, ils lui paraissaient déjà vieux. Ils l'étaient restés, mais ne l'étaient point devenus davantage. La monotonie de leurs fonctions, de leurs pensées, la constance aussi de leurs sentiments les avaient pour ainsi dire pétrifiés. Ils étaient conservés là-dedans comme dans un alcool. Il n'y avait pas de raison pour qu'ils ne vécussent point cent ans... Fidèles

aux Monibray, ils l'étaienl encore plus à VOrangeriey qu'ils s'étaient arrangés pour ne point quitter depuis le départ de leurs maîtres. Ils y demeuraient un peu comme des gardiens, comme des gérants... A force de vivre ensemble, et quoiqu'ils ne fussent rien l'un pour l'autre, et même qu'ils se disputassent souvent, ils avaient fini par se ressembler. Elisabeth ne trouvait rien à leur dire, tellement cela l'étonnait qu'elle fût maintenant leur maîtresse, eux qui jadis l'introduisaient dans la maison, lui donnaient en cachette des friandises. Elle leur tendit la main. Honorine se précipita avec une vraie révérence, la prit entre les deux siennes et la baisa en versant des larmes d'émotion... Elle haletait... A la fin, elle parla, ne trouvant que ces mots :

— Madame peut dire qu'elle sera gâtée... Ah ! oui, nous la soignerons bien...

Puis, sans transition :

— Je veux que Madame voie ma cuisine !

Et les jeunes mariés, pour faire plaisir à Honorine, obéirent en souriant à cet ordre touchant.

C'est que la cuisine d'Honorine était une chose dont on pouvait être fier. Le fourneau, l'évier, le carrelage bleu et blanc, les losanges de porcelaine qui la lambrissaient à hauteur d'épaule, luisaient comme des miroirs. Tout était dans un ordre parfait. Pas une soucoupe ne traînait. Les boîtes aux épices s'alignaient à la parade sur le manteau de la cheminée monumentale, où pendait la crémaillère. Mais c'étaient surtout les casseroles de cuivre qui impressionnaient» Elles étaient comme autant de soleils, de vermeils miroirs magiques

OÙ l'on apercevait, uu peu brouillé, très délicat, très affiné, autant de fois son visage. Il y en avait trois rangées superposées, et au-dessus d'elles, comme la mère gigogne féconde d'où elles seraient toutes sorties, emphatique, bombée, planétaire, régnait la bassine aux confitures, fierté suprême d'Honorine...

— Maintenant, Denis, m'expliquerez-vous ce que tout cela signifie? demandait Elisabeth, en s'appuyant au bras de son mari, tandis qu'ils montaient l'escalier menant au premier étage.

— Expliquer ! Toujours expliquer 1 Attendez encore, petite impatiente. J'aurai toute la vie pour vous expliquer... Ce soir, vous l'avez dit, nous sommes dans le château de la Belle au Bois. Où avez- vous pris que ceux qui entrent là demandent des éclaircissements ? Au reste, c'est l'heure de souper. Ne m'avez-vous pas dit tantôt que vous aviez faim?...

— Oh ! oui ! Terriblement.

— Eh bien ! Soupons.

Alors, Denis ouvrit une porte devant laquelle (sa femme l'avait bien remarqué, mais elle n'avait rien dit) il était passé tantôt, sans l'annoncer comme les autres. Et alors Elisabeth avait eu la fugitive impression que c'était peut-être là le cabinet de Barbe- Bleue,... la chambre interdite. Mais ce n'était nullement le cabinet de Barbe-Bleue. C'était une chambre toute neuve, dans laquelle jamais elle n'avait pénétré, qu'elle ne pouvait reconnaître. C'était la chambre nuptiale. Un

grand lit à baldaquin, qui semblait, recouvert et enveloppé de toile de Jouy, vraiment soupirer sous un amoncellement léger de fleurs, en occupait presque tout le fond. On l'apercevait d'ailleurs à peine, car seule, à son chevet, veillait une lampe d'albâtre. A. l'autre extrémité, une table servie, tout illuminée, sous le scintillement des bougies de deux candélabres de fêle...

Elle demeura interdite. La phrase qu'elle avait prononcée tout à l'heure, dans le cabriolet, lui revint à l'esprit : « Un joli souper, bien servi, avec des pâtés, du Champagne... » Tout était pareil à ce souhait formulé dans le demi-sommeil. Et il y avait aussi la solitude, la divine solitude amoureuse, plus profonde, plus intime, plus réelle qu'ils ne l'avaient encore jamais eue dans les gîtes de hasard de leur voyage... Ils étaient chez eux comme de petits bourgeois, et aussi comme des princes. C'était là leur maison, c'était la maison d'Elisabeth... Comment cela avait-il pu se faire?... Comment ce jeune homme fantaisiste et léger, à qui Sii famille l'avait donnée un peu en désespoir de cause et avec ce haussement d'épaules qui veut dire, chez tous les peuples de l'univers : « Ah! ces amoureux 1 Enûn, ils verront! », comment Denis avait-il pu jeter, dans la corbeille de noces, ce cadeau de féerie? Ma foi! il serait toujours temps de le savoir demain. Elle nu se le demandait plus. Grise un peu de Champagne, et beaucoup plus de baisers, Elisabeth, ce soir, n'était plus qu'une amante heureuse.

Et quand, dans la demeure tout endormie, elle s'endormit à sou tour, au creux de l'épaule conjugale, déli-

iS LES TAUPES

cieusement lasse et toute tiède encore, il n'y avait plus pour la veiller que deux lumières : celle des yeux de l'amant, qui ne pouvait se rassasier de sa vue, et celle de la petite lampe d'albâtre, qui enveloppait son bras délicat et son sein nu d'une vapeur de perle.

Page 1