‹ Les taupes, romanChapitre 3 sur 21 · I^S DEUX COUSINES ET LE CORBEAU · texte numérisé non relu

I^S DEUX COUSINES ET LE CORBEAU

— Eh bieni Eulalie.

— Eh bien 1 Lucienne, voilà. C'est fait.

— Quoi?

— Tu le sais bien, n'est-ce pas? Son retour... Leur retour, plutôt. Vraiment, cela dépasse les bornes de l'impertinence. Mais il n'y avait pas d'illusion à se iaire. D'abord, il n'arrive jamais dans la vie que les choses désagréables...

— Celle-là est particulièrement surprenante.

— Surprenante ou non, c'est un fait. Voilà. Je reviens du marché, et j'ai rencontré Honorine. La vieille sotte est toute ravie. Elle ma dit : « Croyez- vous? Mademoiselle, quel bonheur ! Me voilà maintenant au service de mademoiselle Elisabeth... Je ne peux pas encore m'habituer à l'appeler madame. Et monsieur de Palissanne a l'air si bon 1 » Si bon 1 On verra vite s'il l'est à ce point. Je me méfierais, moi, à la place d'Elisabeth.

— Alors... C'est tout ce que tu sais.

— Qu'importe le reste? Ils sont arrivés hier, en pleine nuit. Benoît avait été les chercher à la gare de Tours... Ile se sont installés aussitôt. Ils ont visité la maison de fond en comble, et le jardin. Ils ont soupe dans leur chambre. Et voilà...

Les demoiselles Louvicourt s'arrêtèrent de parler. Une sorte de consternation se peignit sur leurs visages, et qui rendait plus triste encore l'aspect vraiment mélancolique de l'endroit où elles se tenaient. C'était une de ces salles à manger de province, qui servent à la fois de salon et de salle commune, mais qui n'arrivent pas à être intimes malgré qu'on y passe la majeure partie de la vie, tellement ceux qui sont forcés d'y demeurer le font à contre-cœur, sans jamais en peupler i'atmospnère rébarbative d'une pensée de bienveillance ou de joie. Cirés à mort, les meubles et le plancher émettaient des rayons froids, hostiles. Il y avait je ne sais quelle méchanceté dans le hérissement du tapis saugrenu, fait de pièces bariolées comme les fragments d'un kaléidoscope, et si bourru que les objets qu'on y posait rebondissaient, incapables de trouver une place pour s'y encastrer. Lucienne, assise devant la fenêtre, travaillait à une de ces tapisseries qu'il n'est pas besoin de défaire pour avoir à les recommencer chaque jour, tellement le canevas en est infini. Elle jouait, dans le ménage qu'elle faisait avec sa sœur, le rôle de celle que l'on protège, que l'on cajole, tout en la rudoyant parfois. Les gros ouvrages lui étaient épargnés, et cette tapisserie interminable constituait en quelque manière

un symbole d'affranchissement. Eulalie, l'aînée, grande et maigre, très brune, un pou louche, se chargeait de tous les soins du ménage, car les tout petits moyens de leur association ne leur permettaient de prendre que de temps à autre, et dans les cas désespérés, une femme de ménage et une couturière. Lucienne, la cadette, plus petite et assez grasse, se croyait fort jolie. Mais ce n'était que par comparaison. Car, dans ses yeux noirs, brillait une flamme si cruelle, si dure, qu'ils enlevaient à son visage mat tout l'agrément qu'il eût peut-être possédé.

Les deux sœurs, l'une assise, l'autre debout, demeurèrent quelques instants en silence. Lucienne se mordait les lèvres... A la fin, elle souleva le rideau qui masquait la vitre et jeta un long coup d'œil sur la maison d'en face, dont la route de Paris séparait la leur.

— Alors, elle est là, maintenant I... s'écria-t-elle enfin. Elle y est arrivée î... ïu me le dis. Mais je ne puis pas encore le croire.

— Quand tu l'auras vue sortir, tu seras bien forcée de l'admettre...

— Mais comment une chose pareille a-t-elle pu se faire? C'est à ne rien y comprendre... Et pourquoi Maître Lacorne ne nous a-t-il jamais rien dit !

— Peut-être a-t-il voulu, lui aussi, nous faire la surprise. Ah ! ah ! ah ! c'est assez comique !

— Je trouve cela trop injuste, à la fin î dit Lucienne d'une voix grinçante, tandis que des larmes de dépit lui montaient aux yeux. C'était à nous que celte fortune devait échoir, à nous qui sommes ici, en face de

2i LES TAUPES

r Orangerie, depuis notre naissance^ à nous dont les parents fréquentaient les Montbray, à nous qui connaissons le château aussi bien que si nous y avions été élevées. A nous, et non pas à cette petite intruse... Maman, veux-tu que je te le dise? maman n'a été qu'une folle.,.

— Tais-toi, Lucienne, tu blasphèmes...

— Une folle ! je te le répète. Et je le lui dirais à elle-même si elle vivait. Pourquoi l'a-t-elle recueillie ? En quoi l'intéressait-il que son frère eût fait de mauvaises affaires et que la petite fût orpheline ? Elle ne manquait pas d'autres pai^ents, plus éloignés peutêtre, mais qui avaient plus de moyens. Mais non, maman a voulu faire un beau geste, et elle a été chercher Elisabeth. Et depuis, nous avons toujours eu cette rivale pom* nous empoisonner la vie. Sous prétexte qu'elle est blonde et qu'elle relève toujours la tête d'un air pâmé, les gens la trouvent séduisante. Denis s'y est laissé prendre comme les autres.

— Qu'y pouvons-nous?... Toi-même, tu paraissais fort contente qu'elle partît. « Bon débarras! », disais-lu.

— Pouvais-je prévoir ce qui allait se passer?... Enfin, je te le demande, raisonnablement pouvais-je me douter que, de tous les endroits où cet imbécile avait loisir de la mener, il iraitjustement choisir celui-là?... Alors ! elle sera là maintenant toute la vie, pour me narguer... pour me narguer l...

— Calme-toi, petite sœur, je t'en supplie. Ne pleure plus. Ça ne sert à rien... Au lieu de te désespérer, tu <leTrais au contraire penser au parti possible à tirer de

la situation. Nous sommes les cousines d'Elisabeth. Elle est bien obligée de nous recevoir. Nous serons donc chez nous, à V Orangerie .. .

— Oh 1 chez nous! Tu en as de bonnes!... Chez nous, ma grande, c'est ici, dans la bicoque des parents pauvres.

— Enfin nous y serons reçues, néanmoins, autrement que par les Montbray. Et pour commencer, pour marquer le coup, nous nous habillerons après déjeûner et nous irons faire visite aux nouveaux mariés...

La curiosité l'emporta chez Lucienne sur le désespoir et l'envie mêmes. Ses yeux brillèrent.

— Tu as raison, accorda-t-elle. Nous irons tantôt à Y Orangerie, Mais comment diable Denis a-t-il pu"?...

— C'est précisément ce que nous saurons cette aprèsmidi... Ah ! ah I je t'assure qu'à ta place, je serais, au contraire, ravie de ce voisinage. Enfin, où voudrais-tu être mieux qu'ici pour savoir tout ce qui se passe? C'est admirable. Ils ne peuvent pas sortir de chez eux sans que nous en soyons averties. Tu me connais, tu sais que mes pressentiments me trompent rarement. Eh bien! j'ai celui que tout cela finira bien pour 'nous. Patience ! ma petite Lucienne! Et surtout, ne t'énerve pas... D'abord, tout à l'heure, ce sera fort amusant. Les tourtereaux ne nous attendent pas si vite. S'ils désirent être seuls, nous les dérangerons. C'est toujours ça.

Elle faisait semblant de plaisanter. Mais son rire bas sonnait faux. Et toute sa physionomie avait quelque chose de cruel. Elle souleva à son tour le rideau et, sans rien dire, longuement, regarda V Orangerie. Son

expression deviat tendue et grave. Enfin, elle laissa retomber le tulle et dit, à demi-voix, comme à soimême :

— On ne peut pas le nier : c'est une belle maison.

Et le fait est que V Orangerie était une belle maison. Elle détachait sur le bleu de cristal du ciel tourangeau son profil noble et délicat, son architecture simple et nette du xvn® siècle, à la fois massive et légère, et elle présentait aux yeux et à l'esprit cette perfection inexplicable des choses dont on ne saurait dire pourquoi elles sont belles, ni dans quelle partie précisément.

Ce n'était point à vrai dire un château, mais plutôt une de ces maisons de plaisance comme on en construisait jadis, et qui unissaient à la commodité je ne sais quel faste secret, dont même aujourd'hui on retrouvait partout les vestiges. Autrefois, le domaine était très vaste et il comprenait une orangerie, d'où le nom de la propriété. Mais, morcelée par des ventes et des partages successifs, il n'en restait plus qu'un jardin assez petit, encore que délicieux, celui qu'avait connu Elisabeth dans son enfance et qui constituait alors, avec la maison elle-même, le douaire dernier des Montbray. Ils avaient enfin dû le vendre. Un rentier île Tours l'avait acheté, puis, comme il était mort, ses héritiers, n arrivant pas à s'entendre pour le partage, l'avaient à leur tour mis en adjudication. Et c'est à ce moment que Denis de Palissanne, fiancé d'Elisabeth et désireux de lui faire, marié, la surprise de cette propriété dont elle

lui avait si souvent parlé comme d'une chose merveilleuse et quasi inaccessible, avait fait toutes sortes de combinaisons pour se procurer l'argent nécessaire. Il avait pris de telles précautions que le secret avait été gardé jusqu'au dernier moment. Pendant tout le voyage de noces, il avait éludé les questions de sa femme au sujet de l'endroit où ils iraient s'installer. De telle sorte qu'Elisabeth ne sut rien jusqu'à l'instant précis où, lui découvrant les yeux, il la mit en présence de la réalité, dans le beau salon où triomphaient Baccîius et les nymphes, parmi les onces, les fleurs et les paîïipres.

A trois heures de l'après-midi, habillées avec ce je ne sais quoi de ridicule qui venait sans doute du contraste entre tant d'efforts pour introduire dans leur toilette du bariolage et de la gaieté et leur impuissance à s'affranchir de l'austérité à quoi, de son vivant, les condamnait leur mère, mesdemoiselles Louvicourt sortirent de chez elles et allèrent sonner au portail de l'Orangerie. Benoît vint leur ouvrir, et les conduisit au salon. Quelques instants après, Elisabeth descendit pour les recevoir.

L'opposition était si vive entre la grâce, la fraîcheur et la pétulance de la jeune femme et l'aspect rébarbatif, morose et gris de ses cousines que celles-ci, malgré leur vanité, le sentirent et, éprouvant l'impression singulière qu'un spectateur idéal se trouvait là pour la constater, se tournèrent, machinales, vers l'invisible juge et agressivement, quoique sans paroles, semblèrent

dire : « Eh bien 1 oui. Est-ce de notre faute? » Et une lourde amertume leur combla le cœur.

Elias n'avaient guère plus de dix ans que leur parente, mais elles paraissaient en avoir vingt, tellement l'envie les avait vieillies et comme racornies. En entrant dans ce salon, elles sentirent doubler leur colère, leur rancune contre l'injustice du sort. Cependant elles se continrent et, puisqu'on était dans le monde, n'est-ce pas ? puisqu'on était en visite, elles accomplirent les rites prescrits. Elles sourirent. Et, avec une espèce d'enjouement, elles embrassèrent Elisabeth.

— Vous excuserez Denis, dit la jeune femme, après les premières effusions. Il n'a pas encore achevé sa toilette. Il va descendre tout à l'heure. C'est gentil à vous d'être venues nous voir 'si tôt, à peine arrivés.

— Nous avons tenu, affirma Eulalie, à être les premières à te souhaiter la bienvenue... Tn n'aïu'âis pas voulu que ce fussent des étrangers ?... Et puis, avoue que ce n'était guère difficile. Nous n'avions que la route à traverser...

— Maintenant, nous voilà voisines, continua Lucienne. C'est drôle, la vie, n'est-ce pas?

— Qui nous aurait dit, reprit l'autre, qu'un jour l'une de nous trois serait la dame de ce château? Tu dois être fameusement contente î

— Oh ! oui ! je suis bien contante, s'écria Elisabeth avec ingénuité. J'étais si loin de me douter?

— Si loin que cela? demanda Eulalie avec finesse. Oh ! oh ! tu ne vas pas nous faire croire une chose pai'eiile...

— Mais je vous assure...

— Vraiment, lu n'avais rien demandé à Denis?... Mais alors, c'est le mari idéal.

— Oui, c'est le mari idéal, avoua la jeune épouse avec gravité. Je ne savais pas qu'on pouvait être si heureuse ! . . .

Les deux visiteuses firent une j^rimace amère. Elisabeth fut très peinée à la pensée du mal qu'elle venait ainsi de leur faire, mais ne trouva rien pour le réparer. Elle demeura quelques instants interdite. Lucienne, la première, rompit le silence. Ce fut pour distiller, syllabe à syllabe, celte pensée :

— Je souhaite que ça dure, ma petite. Il paraît que tous les maris sont comme ça, les premiers temps.

— Oui, renchérit l'aînée. Ainsi le vieux marquis de Montbray, il avait épousé sa femme par amour. N'empêche qu'il a fini par la faire mourir de chagrin.

— C'est parce qu'il était devenu à moitié fou. Ce n'est pas de sa faute.

— A moitié fou ! A moitié fou ! On ne sait jamais quand un homme doit devenir fou. Généralement, il commence, étant jeune, par de simples fantaisies... Dans le genre de celle de Denis précisément... Enfin de celles qu'on lui prétait...

— Oh ! qu'est-ce que vous allez penser là?...

— Rassure-toi, chère petite, déclara Eulalie d'un ton de supériorité, nous ne disons pas cela pour établir le moindre rapprochement. Je pense seulement que le pauvre Denis a toujours eu la réputation d'un jeune imprudent, capable de bien des pas de clercs. Enfin,

cette maison, qu'il t'offre — le geste est joli, je n'en disconviens pas — est-ce qu'il l'a louée, ou achetée, ou quoi?... Et comment, s'il l'a achetée, a-t-il pu faire son compte? Où a-t-ii trouvé l'argent?

Interloquée, la jeune épouse restait bouche bée. Elle n'avait pas songé à cela. Que lui importait, après tout?... Le propre de la confiance précisément est de ne point se poser de questions. Elle avait confiance en Denis.

Et puis, elle était bien trop heureuse. Depuis la veille, elle vivait dans le ravissement, dans l'atmosphère même d'un conte. Quand on est entré dans le château de la Belle au Bois dormant, on ne demande pas comment il a été payé. Ce sont là des questions capables de faire rompre l'enchantement, et de faire crouler la demeure. Un instant, elle contempla ses cousines avec une sorte de crainte superstitieuse, comme si elles eussent été deux fées malfaisantes spécialement chargées de jeter un sort sur son bonheur.

— Je me demande un peu ce qu'il vous prend, ditelle, moitié riant moitié fâchée, de penser à ces choseslà. Je vous assure, ce sont des interrogations que je ne me pose point.

— Tu as raison, va, ma petite, déclara Eulaîie avec cet air supérieur qui semblait lui être naturel, continue le plus longtemps possible à être heureuse. Tu auras ensuite toute la vie pour te tourmenter. Et montrenous plutôt ton nouveau domaine.

Elle tira de son réticule un face-à-main d'écaillé, l'ajusta et contempla le décor du salon.

— En tout cas, conclut-elle, lorsque cet examen fut achevé, je constate qu'il n'a pas fait grands frais pour l'aménagement intérieur. Tout est resté pareil à ce que nous l'avons connu du temps des Montbray.

— Mais oui, figure-toi que Denis a tenu à ne rien changer, à laisser tout en l'état... Pour que ma surprise fût plus complète. Il m'a dit qu'après, je pourrai faire là-dedans toutes les transformations que je voudrai. Mais, justement, je n'en ai nulle envie. J'aime toutes ces vieilles choses. Je me contenterai de les entretenir.

Elle s'était levée, prête à conduire ses cousines, pour leur faire visiter la maison. Elle était tellement contente qu'elle ne faisait plus la moindre attention à leurs malveillantes remarques, à leurs critiques constantes. D'ailleurs, les ayant toujours connues telles, ça ne l'étonnait nullement. Et c'est le contraire même qui l'eût surprise. Toute son enfance, elle avait vécu dans cette atmosphère d'amertume et de dénigrement. Elle était tellement satisfaite d'y avoir échappé (en obtenant du même coup un mari délicieux) qu'elle supportait allègrement la présence et les observations de ses parentes. « Qu'est-ce que ça me fait ? pensait-elle, à part soi. Il faudra bien qu'elles s'en aillent ». Et la pensée de se retrouver alors seule avec Denis lui faisait battre le cœur d'émotion...

Il y avait dans la vaste demeure bien des choses qu'elle n'avait pas eu le temps d'admirer la veille et qu'elle découvrait à son tour, en les montrant aux

cousines. Ainsi la serre, qui prolongeait la salle à manger et dans l'autre extrémité de laquelle s'encastrait la volière, de telle sorte que les oiseaux, qui, en été, vivaient au grand air, du côté du jardin, en hiver avaient à leur disposition la bonne chaleur dont profitaient aussi les plantes tropicales.

— Vous ne sauriez vous imaginer combien j'aime ce coin, déclarait Elisabeth. Je sens déjà que j'y viendrai passer le plus d'heures possible. Vous voyez, il y a un faisan doré, une veuve et douze oiseaux des lies, qui mènent un vacarme aussi grand que s'ils étaient deux cents. La vivacité de ces petites créatures est étonnante... Et figurez-vous que j'ai trouvé au grenier une serinette, un chef-d'œuvre du genre, grosse comme un harmonium. Je la ferai descendre ici et j'éduquerai les oiseaux...

— On n'éduque que les serins. Et tu n'a pas de serin, fit observer Eulalie, réaliste implacable, ennemie de tout caprice.

— Eh bien ! je la ferai tourner pour mon plaisir. Si ça n'apprend rien à la veuve, ça la consolera tout au moins, et les faisans dorés adorent la musique,

A cet instant, et comme la jeune femme éclatait de rire, ce rire fut interrompu de la façon la plus inattendue. Une voix nasillarde et un tantinet prétentieuse, toute vibrante d'une politesse compassée, se fit entendre.

— Bonjour, messieurs, mesdames.

Exactement sur ces cadences :

— Bon jour ! messieurs, mes dâaames î...

Mesdemoiselles Louvicourt se retournèrent, étonnées. Elles savaient bien que personne n'était entré derrière elles, mais leur surprise devint une sorte de saisissement lorsqu'elles s'aperçurent que celui qui avait parlé n'était pas, comme elles l'avaient d'abord cru, un vieux monsieur plaisantin, mais un corbeau, un superbe corbeau qui était juché sur le dossier d'un fauteuil et qui les regardait de son œil noir, plein de malice et d'arrière-pensées .

— Un corbeau ! sursauta Lucienne. Grand Dieu l que j'ai eu peur I D'où diable sort cette bête ?

Le rire d'Elisabeth reprit, plus franc, plus cristallin.

— Ah ! que c'est drôle ! dit-elle. Nestor ! Mais je ne savais point qu'il parlât. C'est un pauvre animal que Benoît a recueilli l'hiver dernier, perdu dans la neige. Il l'aime beaucoup. Et je vois qu'il l'a, lui aussi, seriné, à sa manière... Il est tout de suite familier avec les gens, comme un bonhomme un peu mal élevé. C'est délicieux. Et regardez comme il a l'air intelligent.

— Je lui trouve surtout l'air sinistre, déclara Eulalie, avec importance. Tu as tout à fait tort de t'encombrer d'une bête pareille. C'est extrêmement imprudent. Chacun sait que les corbeaux sont des oiseaux de mauvais augure et qu'ils apportent avec eux toutes sortes de désastres dans les maisons où ils s'introduisent.

— La ferme! hurla le corbeau, impérieux et définitif, en regardant fixement la calomniatrice.

Et Elisabeth, ravie de l'esprit de répartie dont l'animai venait de faire preuve, pensait à part soi, que.

pour ce qui concerne la délicate mission de prédire les malheurs et de jeter les mauvais sorts, Eulalie et Lucienne lui paraissaient autrement parées que le plus grincheux des corbeaux.

— Et tu trouves drôle ce qu'il a dit ? reprit Eulalie, vexée. Moi, ça me ferait plutôt peur. Enfin, tu as de la chance de n'avoir, comme tu dis, aucune... superstition.

Le corbeau n'avait pas bougé de son perchoir. Les ■discours des intruses ne l'émouvaient nullement. Malgré son air de jeunesse et sa verte vigueur, peut-être était-il presque centenaire, et alors il avait vu bien des choses plus terribles que deux vieilles filles malveillantes. Pour manifester que cette conversation l'ennuyait, il tenta une diversion, en criant, d'une voix joyeuse, claironnante, formidable :

— Benoit ! Benoît ! Benoît !...

Ce qui fit accourir le digne serviteur. Alors l'oiseau, tournant délibérément le dos aux visiteuses, alla sauter sur l'épaule du valet de chambre qui l'emmena. Et il s'en fut ainsi, très digne, éclatant d'un rire sardonique ■et grinçant comme une crécelle, tout épanoui de joie à ridée du bon tour qu'il venait de jouer à des gens qui ne comprenaient pas les oiseaux.

Eulalie jeta les yeux autour d'elle comme pour bien vérifier si le corbeau n'avait point laissé derrière lui quelque double néfaste et, en ayant sans doute conclu que, maintenant, on pouvait parler entre êtres humains, elle dit, en pinçant les lèvres :

— Je m'aperçois que, décidément, Denis ne descendra point aujourd'hui. Nous en sommes contrariées, car nous aurions beaucoup aimé le voir, surtout maintenant qu'il est notre cousin... Eh ! oui, par alliance 1

— Il sera désolé, je vous assure. Ne pourriez-vous pas attendre un peu ? Vous goûteriez avec nous ?...

— Merci mille fois, éluda Lucienne. Nous ne voulons pas troubler voire tète-à-téte...

— D'ailleurs, renforça Eulalie, sans mentir, nous ne pouvons demeurer davantage, nous sommes attendues.

Elle ne précisa pas à quel endroit, ni par qui... Et pour cause. Et Elisabeth n'insista point...

— Et puis, conclut l'aînée sur le seuil, au moment de prendre congé, et puis, je ne te cache pas que je sens le besoin de me reposer un peu, de me reprendre. J'ai une migraine folle... Je n'étais déjà pas très bien quand je suis venue, mais la surprise que m'a causée l'apparition de cet oiseau m'a complètement achevée...

— Tu diras ce que tu voudras, continua Lucienne, c'est dangereux de garder chez soi des bêtes pareilles...

— Tu verras que nous ne serons pas les seules à te le dire, acheva Eulalie, déjà au milieu de la route.

En toute hâte Elisabeth rentra dans la maison. Elle n'eut pas loin à aller. Derrière la porte du vestibule, son mari l'attendait. Il la prit dans ses bras, la souleva comme une poupée, l'embrassa éperdûment.

— Ah ! dit-elle, lorsqu'elle put respirer. On revit... J'ai cru qu'elles ne s'en iraient jamais...

— Qu'ont-elles bien pu te raconter ?...

— Elles sont venues sous prétexte de nous faire visite, en réalité pour jeter un sort à ce pauvre corbeau. Tu n'as pas idée de ce qu'elles ont pu lui dire de désagréable.

Page 1