CHAPITRE m LES VEILLÉES DU CHATEAU
Les premières semaines, sauf cette intempestive visite des deux sœurs, on laissa le jeune ménage à peu près tranquille. Ce n'est point qu'on respectât leur lune de miel. En province, on ne respecte rien. Bien au contraire, on adore tracasser les gens, et surtout les jeunes couples. On apporte à essayer de les désunir un empressement qui n'est peut-être que la vengeance de ce qu'on a supporté soi-même, jadis, quand désireux de tendre solitude à deux, il fa.llait recevoir tous les importuns de la famille et les autres. Ainsi se transmet le flambeau de ces rites désagréables et de ces habitudes contrariantes dont l'ensemble est appelé tradition par les romanciers régionalistes. Hélas 1 en fait de traditions, on dirait que depuis longtemps il n'en existe plus d'autres.
Si Denis et Elisabeth jouirent quelque temps de leur tranquillité, ce n'est donc point parce qu'on la respectait, mais parce qu'ils connaissaient peu de monde.
Dans ce faubourg de Tours (que nous appellerons Saint-Gratien), il existait une société encore plus étroite et plus médisante que celle de Tours lui-même, qui, à cette époque, et pour autant que je m'en souvienne, était cependant sous ce rapport magnifiquement pourvu. Mais Denis n'était point du pays. Il venait de Paris, avait passé quelque temps à Tours, et n'avait fait qu'une promenade à Saint-Gratien : juste le temps qu'il lui avait fallu pour tomber amoureux de la jeune fille, rencontrée devant l'église. Pendant les quelques mois de sa cour, il n'avait, bien entendu, entamé de relations avec personne, sauf avec ses futures cousines mais, comme bien l'on pense, plutôt par force. Il se croyait donc en sûreté pour longtemps vis-à-vis des importuns. Il se trompait. Le sort des châtelains, dans tous les pays du monde, est marqué. Ils ne peuvent pas se défendre.
La première personne qui les attaqua portait un costume de même couleur que celui du corbeau. C'était l'abbé Fournemine, le curé de la localité. Il avait l'excuse classique : les pauvres de la paroisse. Ces fameux pauvres de la paroisse qu'on ne voit jamais nulle part, tellement leur service est bien organisé, tellement les secours qu'on leur donne arrivent à point pour les empêcher de devenir par trop pauvres.
L'abbé Fournemine se présenta donc en leur nom. Il* décrivit avec une éloquence vague leurs misères, leurs angoisses, leur qualité sublime de membres souffrants de la Sainte-Église. Il fit l'éloge des ménages chrétiens,
<lont celui de Denis et d'Elisabeth lui paraissait l'image la plus frappante sur terre. Il demanda la permission de revenir, évoquant les temps passés, alors que la table des Montbray lui élait ouverte, et qu'il était en quelque sorte le conseiller intime, l'aumônier de cette pieuse famille. Denis, qui avait une nature généreuse, et dont l'imagination se représentait déjà avec force ur malheureux prêtre du Seigneur mourant de faim dans son presbytère démantelé, en donnant à l'abbé un louis pour ses pauvres, l'assura qu'il trouverait toujours à VOrangerie un refuge contre l'adversilé- sous celte forme modeste et familière : son couv<irt mis.
— Sans compîer que plus tard, ajouta-t-il, misérieux, mi-fantaisiste, je ne désespère point de redonner à cette vieille demeure un peu du faste qu'elle eut jadis. Et alors, il y a là-haut un certain oratoire, dont vous pourriez être le chapelain. Pourquoi pas?
— Oh! j'en serais ravil ripostait l'abbé Fournemine, Et, en attendant, je ne dis pas que je refuserai vos invitations si cordiales.
Et en effet, il ne les refusa point, et il prit très vite l'habitude de venir s'asseoir à la table des Palissanne, d'une façon pour ainsi dire régulière, le mercredi et le samedi, pour commencer. Puis plus fréquemment.
C'était un très gros homme un peu poussif et dont on ne pouvait déterminer l'âge, tellement ses rides avaient été, une à une, comblées par l'embonpoint. lî était fort gourmand, et Elisabeth, qui en toutes choses désirait suivre les traditions de VOrangerie^ veillait à ce qu'il y eût toujours des plats fins le jour où il
Tenait, et ce à la grande indignation de Benoît, qui était anticlérical et détestait les robes noires, en bloc et par principe.
La seconde personne qui franchit le seuil des Palissanne fut la jeune baronne de Rameil, une amie d'enfance d'Elisabeth.
C'était une ravissante créature, aussi brune qu'Elisabeth était blonde, avec je ne sais quoi d'exotique qu'elle tenait [sans doute de son ascendance créole. Elle était délicieuse à voir et, avec ses yeux noirs profonds et caressants, avec son teint de fleur chaude et moite, avec ses gestes langoureux qui tout à coup se détendaient dans quelque élan de passion, d'indignation, d'enthousiasme, elle semblait vraiment une créature d'amour. C'est avec stupeur qu'on apprenait ensuite que cette femme pétrie de flammes et de grâces était l'épouse d'un vieillard, d'un terrible vieillard. Le baron de Rameil, quoiqu'il n'eût que cinquante ans, avait mené une telle existence qu'il paraissait en avoir beaucoup plus de soixante. Il marchait difficilement, appuyé sur une canne, en secouant de colère nerveuse, toutes les trois minutes, une crinière de lion, mais toute blanche. Il passait la plus grande partie de ses jours à écrire ses mémoires, c'est-à-dire les souvenirs de ses aventures galantes, qui étaient innombrables, et le reste du temps était, on peut le dire, consacré à faire à sa femme des scènes de jalousie. Comment Berthe Moraines avait-elle, à vingt-quatre ans, épousé cet énergumène, d'ailleurs de haute allure, c'est le secret de sa famille.
une obscure et complexe combinaison d'intérêts et de vanités. Elle n'était guère heureuse, dans le château qu'elle habitait à un kilomètre de là, sur la môme route que V Orangerie. Aussi, lorsque le bruit public lui eut appris le retour du jeune ménage, elle courut, à son premier instant de liberté, retrouver son amie.
— Que tu es heureuse! lui disait-elle, tandis qu'assise dans une bergère auprès du « Triomphe de Bacchus », elle contemplait afYectueusement Elisabeth, que tu es heureuse! Ici, dans cette belle maison, qui semble encore tout habitée par les pensées de bienveillance et de tendresse de ces délicieux fous qu'étaient les Montbray 1 ïu te rappelles?... Et rien qu'à te voir je devine que vous n'avez eu qu'à reprendre leur tradition. Mais sans doute rien n'est-il plus facile, avec le mAri que tu as...
— Me permettras-tu de te le présenter?
— Tout à l'heure, veux-tu... Je désire demeurer encore quelques instants seule avec toi, comme quand nous étions jeunes filles toutes deux!... Ah! par exemple, toi, tu parais plus « jeune fille » qu'avant, tellement tu es fraîche et enfantine. Laisse, tiens ! que je t'embrasse 1...
— Berthe!...
•—Elisabeth!...
— Mais, toi-même, chérie, n'es-tu pas contente de la vie?
— Contente?... Ah!... écoute... que j'aie au moins un endroit où je puisse être sincère!... un être auprès de qui laisser tomber mon masque. Ma vie est sinistre.
cnlends-tu ? sinistre. Ce n'est pas qu'Armand soit vieux : cela, peut-être, m'eût été égal. Mais il est fou, incontestablement fou... Tracassier, autoritaire, jaloux de tout. .Je ne lui donne aucune raison de l'être puisque je ne vois personne. Il m'enferme, quand il a ses accès... Ah! Elisabeth! un mari jeune et qui t'aime! Mais tu es plus heureuse que les déesses représentées sur cette tapisserie.
— Pauvre chère petite î dit Elisabeth, avec un geste de commisération câline...
Mais déjà Berthe s'était ressaisie, transfigurée d'un clin d'oeil à l'autre. Elle paraissait suivre avec ravissement l'éclosion d'une pensée intérieure, pleine de gaieté.
— Devine ! oh 1 devine qui j'ai retrouvé aujourd'hui...
Je te le donne en cent!... L'être le plus charmant, le
plus saugrenu, le plus absurde, le plus irréel que la
lune ait laissé tomber sur terre. J'en aurai de la joie
pour huit jours... Allons, devine. Oh ! que tues lente!... ?,
— Ossian Pic, tu sais bien, le poète, l'amoureux de maman. Oui, Ossian Pic, ce délicieux vieux bonhomme, qui est resté toute la vie épris de ma mère, sans jamais rien lui demander, heureux seulement de vivre auprès d'elle, de la voir tous les jours, et de composer sur elle des vers... mais si mauvais, entends-tu, si mauvais,,, qu'on en pleurait d'émotion. Tu te rappelles?...
— Oui, je me rappelle. Et aussi qu'il les publiait (car la vanité littéraire n'épargne point les ingénus les plus invétérés) dans V Aurore de la TourainCy un journal
((u'il avait fondé exprès pour ça, et qui engloutissait toutes ses économies.
— Je l'avais perdu de vue. Je te jure qu'il m'est difficile de l'exprimer l'émotion avec laquelle je l'ai retrouvé. Tout à l'heure, mes courses faites, comme je voulais entrer dans la cathédrale. 11 était là, sur la place, à regarder la façade. Il se parlait à soi-même eit agitant les cinq doigts de la main droite, comme pour figurer la montée contorsionnée d'une lîamme. « Flamboyant! s'écriait-il. Flamboyant! Que c'est beau! De la pierre qui prend feu ! qui flambe vers le ciel ! Et dire qu'il y a des gens qui prononcent ça comme ils diraient: «Un buffet Henri II... » Et m'apercevant, moi qu'il n'avait pas vue depuis trois ans : « Tu entends, petite, flamboyant ! '» Et il m'a embrassée. C'est merveilleux combien certaines personnes peuvent négliger les transitions...
« Après, il m'a raconté que Paris, où il avait été vivre depuis la mort de maman, ne lui était plus acceptable, et qu'il était venu passer à Tours les derniers jours qu'il lui restait à épuiser sur terre. Et nous nous en fûmes goûter dans une pâtisserie... Écoute, Ély, ii faudra que je te l'amène. Il est si seul, le pauvre, il n'a plus pour compagnie que celle des églises, des nuages et de l'eau qui coule. Oui, l'eau qui coule. Il va la regarder passer sous les ponts. Il sera aux anges de te retrouver. L'inviter aux Or fraies y il n'y faut pas songer. Les « Orfraies » I a-t-on idée de donner ce nom farouche à une habitation ? Il faut avoir, littéralement, une âme de hobereau. Alors, je retrou-
Tcrai Ossian Pic ici. Pour peu que ton mari me le permette...
— Mon mari ? 11 sera dans la joie. Il adore les originaux. Mais, puisque nous passons en revue les absents, lu ne me demandes pas des nouvelles de Jean?...
— Comment sais-tu ? dit la petite baronne, en rougissant légèrement.
— J'ai appris que vous vous étiez connus, Jean de Palissanne et toi, tout à fait par hasard, pas plus tôt qu'avant-hier. Comme je parlais de toi, Denis m'a demandé si tu étais bien la même que celle qui avait fait une telle impression sur son frère, il y a deux ans, à Paris.
— Et alors, c'est ainsi que tu as appris que ton beau-frère m'avait fait la cour.
Elle rit nerveusement... Puis, après un instant de méditation où ses beaux sourcils se contractèrent avec une sorte de sauvagerie :
— Tout cela est passé 1 passé ! archi-passé ! Et je puis te dire que je serai, très franchement, très loyalement et amicalement contente de revoir Jean de Palissanne. Viendra-t-il bientôt?...
— Xous l'attendons, dans une quinzaine de jours. Le temps, dit-il, d'achever une symphonie à laquelle il travaille depuis l'hiver, et il est notre hôte.
— Et maintenant, s'écria Berthe, toute trace de sentiments profonds disparue sur sa face lisse et radieuse, montre-moi ton mari. Je veux voir cet oiseau rare : un homme capable de rendre une femme heureuse!...
Puis, ce fut le tour d'uu monsieur extrômement grave, orné d'une barbe noire, de ce noir inquiétant à force de perfection qui paraît sentir le vernis. 11 déclara se nommer Stéphane Pierron et être de sa profession ingénieur-chimiste. Il avait, toujours selon ses dires, beaucoup connu le marquis de Montbray autrefois, il l'avait considérablement aidé dans ses expériences scientifiques.
— Sans toutefois, ajoutait-il, vouloir pénétrer avec lui dans la voie de loccultisme. C'était un alchimiste. Je ne suis qu'un physicien. Mais nous nous entendions fort bien. Et il me laissait travailler tant que je voulais auprès de lui. Depuis sa mort je n'ai jamais pu trouver un laboratoire qui valut le sien. On m'a dit. Monsieur, que vous étiez généreux et bon. J "ai pensa qu'alors, peut-être, vous ne verriez pas d'inconvénient à ce que je vinsse, quelquefois, dans cette pièce maintenant abandonnée, poursuivre quelques travaux, désastreusement interrompus par ce décès. Certes, je sens toute 1 étrangeté de ma démarche. Mais vous êtes aussi un homme intelligent, et je saurai reconnaître votre bonté pour moi. Somme toute, c'est une collaboration que je vous propose. Au moment où le marquis est mort, j'étais sur le point de parachever une découverte des plus intéressantes sur l'utilisation de la radio-activité pour la fécondation du sol des cultures. Une idée enfantine de simplicité, à laquelle, naturellement, personne encore n'a songé. C'est une chose susceptible de révolutionner l'agriculture universelle. Pensez qu'un homme, en faisant passer des courants dans le sol.
pourrait donner à un désert la capacité de produire des céréales, des légumes, des arbres fruitiers. Et cela sans le moindre effort, sans un centime d'engrais chimiques ou naturels. C'est une affaire susceptible de rapporter des millions. Ai-je besoin de dire que l'homme qui m'aurait permis de la lancer aurait pour lui la moitié,
— oh I n'insistez pas, ne vous récriez pas, c'est inutile,
— je dis la moitié de ces formidables bénéfices? Denis de Palissanne n'hésita point. C'était un homme
qui, sans aimer l'argent, adorait la vie large et facile. Il voulait combler Elisabeth. Une occasion inespérée se présentait non seulement de faire face à quelques diffieullés qui l'inquiétaient un peu, mais encore de devenir riche, vraiment riche, et non pas seulement d'en avoir l'apparence. Il n'eut aucune peine à persuader Elisabeth, toujours bienveillante, du devoir qu'il y avait en quelque sorte à recueillir à YOrangerle, un homme qui en avait été, jadis, le commensal. Et on installa l'inventeur dan? le laboratoire, avec un lit dans un coin derrière un paravent, pour les jours où une expérience trop importante nécessiterait auprès des cornues sa présence ininterrompue. Et aussi une somme d'argent destinée à l'achat de quelques appareils de toute nécessité et producteurs sinon immédiatement de la fortune souhaitée, tout au moins d'une quantité impressionnante d'étincelles, que Ton montait voir, en bande, après avoir fait la nuit dans la pièce. Avec ses yeux brillants, sa barbe olympienne, Stéphane Pierron avait tout à fait l'air d'un Jupiter tonnant qui aurait fait de la foudreen tournant une manivelle. Elisabeth adorait ces séances, qui
lui donnaient l'impression, vague et flatteuse, de découvrir et de comprendre la vie électrique de la matière, et Denis trouvait que ce plaisir ofTert à sa femme n'élai-t vraiment pas cher payé par l'entretien du solennel chimiste. Sans compter les n^llions prochains de l'engrais radio-actif. (Mais ceci était un secret entre les deux hommes. Il ne voulait point paraître, devant sa femme, avoir une arrière- pensée d'nitérèt).
En ajoutant à ces quelques personnages un ami retrouvé par hasard dans les rues de Tours, un ancien condisciple du nom de Sylvain Bartoilly, joueur comme les cartes et sans profession précise, nous aurons, je pense, à peu près au complet le personnel des familiers du château. Des dîners hebdomadaires les réunissaient tous, dans une atmosphère délicieuse de folie et de gaieté. Elisabeth présidait, ayant à sa droite le vieux poète Ossian Pic, ravi de trouver enfin une société digne de lui. A la droite de Denis, souriait l'exquise baronne de Rameil, enchantée de s'échapper de sa morose demeure des Orfraies et de bavarder avec ces aimables fous. Son mari se refusait énergiquement à l'accompagner. Eulalie et Lucienne, certes, ne manquaient aucune de ces réunions, mais leur présence morose et visiblement réprobatrice n'arrivait point à ea rompre l'harmonie. Bien au contraire, à force de cordialité et de gaieté, à cause sans doute aussi de l'indifférence absolue que tous ces êtres, machinalement, inconsciemment, opposaient à la mesquinerie et à l'amertume de leurs pensées, elles se trouvaient en quelque sorte impuissantes à altérer l'atmosphère, elles
étaient englobées, dissoutes, dans l'ensemble. Contentes d'ailleurs, quoique malgré elles, de s'amuser un peu, de vivre dans un milieu dont elles n'avaient auparavant nulle idée : milieu certes bien « artiste » pour leur goût, un peu équivoque mais que consacrait, en quelque sorte, la présence vénérable de Fabbé Fournemine, onctueux, épanoui, sacré. Faut-il dire qu'Eulalie, la grave Eulalie qu'on ne se rappelait pas avoir vu rire depuis son enfance, sentait comme de la cire fondre son austérité native aux côtés de son voisin de table, le dieu des éclairs? Elle lui parlait un langage qu'elle estimait devoir convenir avec un homme de ce genre. A coups de : « Ne croyez-vous pas qu'il y aurait lieu d'envisager?... Je serais curieuse de savoir quelle part d'hj'pothèse comporte... Il est clair que le principe radioactif... Peut-on affirmer, dans l'état actuel de nos connaissances?... » et autres locutions de cette qualité, elle tentait de jeter entre l'esprit du savant et le sien une sorte de pont sur lequel ensuite, quand il serait bien solide, on pourrait peut-être faire circuler des messagers moins graves.
Mais l'âme de ces réunions, c'était, bien plus que le savant, le prêtre et le joueur, bien plus que les maîtres de maison eux-mêmes perdus encore dans leur rêve et qui, au milieu de ces feux d'artifice qu'il leur plaisait d'allumer pour se distraire et distraire les autres, restaient tout attentifs à l'unique pensée qu'ils se retrouveraient tout à l'heure, dans la solitude intime et complice de l'amour, auprès de la fidèle lampe d'albâtre, aussi inextinguible que la flamme de leur propre cœur.
l'âme de ces fêtes c'était le charmant Ossian Pic, le poëte. Il était si coqtent d'avoir retrouvé la fille de celle qu'il avait aimée, jadis, d'une aiïection si pure et si constante, il en était si heureux qu'il éclatait pour ainsi dire en mille paradoxes, ingénieux, fous, absurdes, profonds. Il relrouvait sur le visaj^e de sa jeune voisine la fraîcheur et l'attrait qui l'avaient enthousiasmé autrefois, quand il avait rencontré son grand amour. Alors, malgré ses cheveux blancs, (de longs cheveux blancs à la Renan encadrant sa face rasée, pâle, éclairée par deux yeux bleus dune ingénuité et d'une pureté enfantines), malgré ses cheveux blancs et sa fatigue et ses infirmités (il était parfois tout encloué de douleurs articulaires), il retrouvait de subites et magnifiques flambées de jeunesse. Il improvisait d'éblouissants discours sur les moindres choses, sur une feuille morte, sur un verre de cristal, sur un peigne dans une chevelure, sur la lueur d'un ongle de femme. Et il tenait ses auditeurs sous le charme. En soi-même, et tandis qu'il triomphait ainsi, il adressait à la femme aimée, pour lui à tout jamais vivante et préservée de toute corruption par les baumes du sentiment, l'hommage de ce succès. C'était comme un tournoi dont elle eût été la spectatrice et il voyait son sourire, il le voyait dans l'air^idéal, pur, immortel, soudain reflété et matérialisé sur la bouche adorable de l'enfant assise à ses côlés et qui ie regardait, émue de deviner un peu toutes ces choses.
Cet amour exceptionnel, l'innocence naturelle de son âme, la bonté et la douceur de son caractère en fai-
saient un être unique, et qui exhalait un charme presque de sainteté. Toutes ses entreprises avaient eu un côté fol et chevaleresque, notamment cette fameuse Aurore de la Toiiraine, qu'il avait fondée jadis et fait vivre pendant près d'un an, à ses frais et dont les numéros hebdomadaires, uniquement rédigés par lui, de l'éditorial aux annonces, étaient tout entiers des aveux d'amour déguisés à l'adresse de madame Moraines : des romans sentimentaux dans le goût des feuilletons de 1840, des poëmes (ah! terriblement désuets et presque illisibles), des articles d'un idéalisme passionné, des échos relatant des aventures (d'ailleurs inventées) où il était question de passion fidèle et de sacrifices d'amour. Pauvre Aurore de la Touraine ! qui paraissait à cinq cents exemplaires et n'avait qu'une seule lectrice : madame Moraines, qui du reste, à ne point feuilleter d'autre gazette, s'était fait de la vie contemporaine une opinion que je laisse à penser.
Ressaisissant sa marotte, Ossian Pic parlait parfois de fonder un autre périodique. Étendu sur le divan et contemplant dans la fumée de son cigare le cortège de Bacchus, il lui prédisait de hautes destinées :
— Nous l'appellerions Les Veillées du Château, disaitil. Et chacun de nous y collaborerait. L'abbé nous parlerait de la vie philosophique et religieuse. La partie scientifique serait confiée à noire éminent Stéphane Pierron. L'ami Sylvain Bartoilly me paraît tout désigné pour s'occuper des mondanités, des jeux d'esprit, des fantaisies. Si son humeur mélancolique retient loin de nous le baron de Rameil, il va sans dire que ce ne
serait pas une raison pour qu'il nous refusât de publier chez nous, en feuilleton, la totalité, ou tout au moins des extraits de ces savoureux mémoires auxquels on le dit occupé. Un peu pervers peut- être, leur piment relèverait en quelque sorte notre cuisine trop douce d'idéalistes. Pour moi, j'ai renoncé à la poésie, depuis certains événements qui ont pour toujours tari ma verve. Mais je pourrais peut-être vous donner un roman historique. J'en ai quelques-uns d'inédits.
Ainsi divaguait-il doucement, en îiicc des impassibles divinités de laine, toujours jeunes dans le tissu serré de leur chair rose, parmi les fleurs, les raisins et les verdures. Et encore que toute l'assistance sût fort bien que ces beaux projets, comme tant d'autres, s'évanouiraient en fumée, elle ne laissait pas d'y acquiescer avec complaisance. Les veillées du château ! Mais à quoi bon les écrire ? N'était-il pas plus charmant, plus vrai de les vivre ? La vieille demeure retentissait du bruit des rires et du murmure constant de la joie. La vieille demeure était ressuscitée. Honorine et Benoît, rajeunis par toute cette jeunesse, et certes moins fatigués du surcroît de travail imposé par cette invasion qu'ils ne l'avaient été d'une oisiveté déprimante, s'activaient, se multipliaient. Honorine retrouvait dans sa mémoire des recettes de cuisine depuis longtemps inu tilisées et s'efforçait de donner à ces agapes une abondance et un faste dont les moindres détails étaient, au dessert, commentés par les convives, lorsqu'ils la convoquaient, pour la complimenter pompeusement de sa réussite. Benoît, à l'ouvrage du matin au soir, entrete-
nait tout dans la maison, alin qu'elle restât digne de sa réputation seigneuriale. A vrai dire, il n'y fallait pas regarder de trop près. Les tapis et les rideaux étaient bien usés, certains meubles avaient bon besoin de réparations et l'armée décimée du linge réclamait instamment du renfort. Telle quelle, elle avait encore fort bon air, surtout quand l'animait la présence de tous ces hôtes heureux. Il n'était pas jusqu'au corbeau lui-même qui ne manifestât sa joie de tout ce mouvement et de tout ce bruit. Chaque jour plus familier, moins timide, il se mêlait aux convives, il se glissait dans leur société. Son couvert était mis au bas bout de la table. 11 s'y installait avec une gravité comique. Il fallait le voir manger de tout ce qu'on lui donnait, en petite quantité chaque fois, mais sans omettre aucun bon plat. 11 fallait surtout le voir boire. La boisson, c'était son vice. Il aimait beaucoup le vin. Mais le moment pour lui le plus heureux du repas, c'était après le dessert, quand on apportait les liqueurs. Il saisissait dans sa patte ^4goureuse le petit verre qu'on lui offrait, il le sirotait à précautionneuses lampées, avec des renversements du col pâmé et des clappements de langues de connaisseur. Après quoi, il s'essayait soigneusement le bec contre sa serviette et il s'en allait, par petits bonds, en se marmonnant à lui-même toutes sortes de choses passionnantes, sur le ton de la satisfaction.
Ainsi tout le monde, bêtes et gens, était heureux autour de Denis et d'Elisabeth. Et les deux jeunes mariés contemplaient ce bien qu'ils répandaient, avec une profonde joie. Dénués de toute ostentation, ils n'agissaient
ainsi vraiment que par plaisir, pour obéir aux sollicitations d'une nature généreuse. Aussi (sans Bien se le dire), par une sorte de superstition : comme s'ils avaient dû, pour acheter le bonheur exceptionnel dont ils jouissaient l'un par l'autre, semer autour d'eux des moissons de plaisir et de joie. Il leur semblait, obscurément, que s'ils avaient enfermé leur félicité amoureuse dans la tour d'ivoire de l'égoïsme, cette fragile défense eût été aussitôt menacée par toutes les forces mauvaises de la vie.