CHAPITRE rV' CALCULS ET COMBINAISONS
La fin de l'aulomne et l'hiver entier se passèrent ainsi, dans la plus parfaite insouciance. Les cousines Louvicourt, ayant leurs libres entrées à VOrangerie, et pour ainsi dire désarmées par la manière bienveillante dont on ne se départit point un instant à leur égard, les traitant absolument comme si elles eussent été, moralement, de ce milieu, les moroses cousines sentaient se détendre, si l'on peut dire, leur mauvaise humeur. Certes, on la sentait toujours capable, à la moindre provocation, d'un retour offensif. Mais, pour l'instant, elle eût été tellement sans objet et sans raison, qu'elle restait endormie, latente. Après tout, ne réalisaient-elles point ainsi, sans qu'il leur en coûtât un centime, un des rêves de leur existence : qui était d'être reçues au château? Et c'était encore le seul endroit d'où elles pussent espérer voir surgir l'occasion d'une libération meilleure. Eulalie, tout occupée de son chimiste, et sachant d'ailleurs quel grand rêve de fortune il pour-
suivait, se voyait déjà unie à ce savant illustre par des liens plus durables et plus efficaces que ceux, vraiment trop abstraits, qui maintenant rapprochaient leurs esprits entraînés aux spéculations philosophiques. Alors, elle regardait les hôtes de VOrangerie avec le mépris que sa considérable fortune lui permettrait à l'égard de ces petites gens fantaisistes, par un fragile caprice du sort soustraits un instant à l'incertitude qui devrait leur être naturelle. Car enfin, on ne savait toujours point d'où le cousin par alliance avait tiré les ressources nécessaires à l'achat de ce domaine.
- La vérité, la vérité puisqu'il faut enfin la dire, c'est qu'il n'avait pas, en faisant cette opération, réfléchi à toutes ses conséquences. S'il y avait réfléchi, sans doute se fût-il abstenu, eff'rayé des responsabilités à prendre. Non, il n'avait, dans tout ceci, vu qu'une chose : qu'Elisabeth serait heureuse, infiniment et précieusement heureuse, s'il pouvait, au retour du voyage de noces, lui faire cette splendide surprise. L'essentiel, selon lui, c'était de s'assurer d'abord, avec la possession de cette demeure, quelques mois de tranquillité dans ses murs. Après, on verrait. Quelle que fût alors la destinée, elle aurait au moins offert cela, cette lune de miel incomparable, unique, féerique, il lui semblait du reste inadmissible qu'à tant de volonté de prolonger son bonheur ne correspondit point alors une chance lui permettant d'ajouter un jour, puis un autre, et cela indéfiniment, à l'ensemble des jours déjà
vécus aiasi, déjà volés au mauvais sort. Il avait réuni tout ce qu'il lui restait de sa fortune personnelle et ce qu'il avait pu tirer de la vente d'une terre qu'il possédait en Orléanais. Pour le reste, il s'était adressé à sa marraine Marceline.
Marceline de Gouvain était une vieille dame très autoritaire et très susceptible, qui, pour ne plus voir personne de sa famille, s'était retirée dans le Périgord, en une châtellenie jadis acquise par ses parents à Molières. Elle avait pour Denis une sorte d'affection bourrue et soupçonneuse. Il était à peu près le seul être à qui elle permît d'exister. Tous les autres étaient des personnages infâmes, des ennemis. Lorsque le jeune homme lui avait communiqué son projet, elle avait poussé les hauts cris.
— De l'argent ! ïu n'y penses pas ! Je ne veux point me démunir d'un sou pour toi, tu entends? Pas d'un sou. Ce serait trop commode, vraiment, si, sous prétexte que tu sais que je n'ai pas d'autre héritier que toi, tu anticipais ainsi sur ma mort, en prenant, de nion vivant, des avances sur ton héritage. Je veux bien que tu sois mon légataire, mais pas que tu te conduises comme si la fortune était à toi.
— Mais, marraine...
— Ou alors... Ou alors ce sera sous forme de prêt ïu me signeras un reçu pour une date déterminée. Et je te promets que je serai aussi implacable à exiger le remboursement de ce reçu que si tu étais un inconnu. D'ailleurs, c'est le seul moyen que je connaisse de te faire un peu travailler. Un homme de ton âge devrait
avoir honte de vivre ainsi comme un oisif I Comme tu sais que lu n'auras aucun délai à attendre de moi, tu seras bien obligé de trouver l'argent à la date fixée. Au fend, en te mettant un peu lepée dans les reins, je t'aurai rendu service. Je t'aurai dérouillé.
« Quant à l'idée que tu as d'acheter un château pour amuser ta femme, c'est une idée de Yankee ou de 5ou. Mais ça ne me regarde pas. C'est ton affaire... Je vais donc t'avancer deux cent mille francs à un an. Et avec intérêts pour te stimuler. Cinq pour cent. Tu vois que je ne suis pas juive. Mais il faut un intérêt, pour le principe... Alors c'est dit. Nous sommes le quinze juillet. Kh bien ! au quinze juillet prochain, il faudra m'avoir remboursé deux cent dix mille francs. Mais qu'est-ce que cela pour un homme comme toi, pour un monsieur qui veut vivre un conte de fées ? Allons ! allons I à ton aise, mon garçon!... Vis ta vie, comme disent les imbéciles d'aujourd'hui, qui sont encore plus niais que ceux de mon temps, ce n'est pas peu dire.
» Ah ! j'oubliais, j'y mets encore une autre condition. Tu me présenteras à ta femme. 11 me semble bien avoir entendu parler d'elle par ce vieux toqué de Rameil, autrefois. C'était, paraît-il, une petite fille bizarre. Mais je ne l'ai jamais vue. Vous viendrez, au cours de votre voyage de noces, passer quinze jours à Moîières. Cette économie vous retardera d'autant la déconfiture finale. Et je ne serais pas fâchée, pour ma part, de êonnaître la malheureuse que tu entraînes à sa ruine...
VOranf/erie ayant coûté deux cent mille francs juste, Bénis avait donc eu tout le reste pour parer aux
premiers frais, c'esl-ù-dire au voyage de noces (Marceline avait été malgré tout conquise par la grâce d'Elisabeth) et à la vie des premiers mois du séjour. Incapable de résister à aucune sollicitation, incapable aussi de calculer, il s'était mis à dépenser cet argent comme on le lui a vu faire, chassant vite toute inquiétude de son esprit quand la pensée lui venait de l'avenir, et d'ailleurs se mettant à compter, avec une confiance inexplicable, sur la découverte de Stéphane Pierron, maintenant installé à demeure dans la maison, et ne sortant plus jamais de ses éclairs et de ses vapeurs puantes. A vrai dire, Denis ne s'inquiétait nullement de la dette qu'il avait contractée vis-à-vis de madame de Couvain. L'idée qu'elle osât le poursuivre, lui qu'elle avait tenu sur les fonts baptismaux, lui à qui elle devait donc, par définition, son aide et son appui, lui semblait absolument bouffonne. Mais il fallait vivre, et les derniers billets de mille s'en allaient avec une rapidité qui devenait impressionnante. Que faire? Car il ne fallait pas songer à diminuer le train de la maison, maintenant qu'on lui avait imprimé ce mouvement si parfait. Dire à la baronne de Rameil de ne plus venir, rendre le cher poëte Ossian Pic aux froids exils, liquider les domestiques, avouer enfin, ah 1 surtout avouer la vérité à Elisabeth!... Non, décidément, il était impossible d'envisager une telle perspective. Il fallait tenir le coup, il fallait, suivant la pittoresque expression des économistes, « assurer la soudure », en attendant que le collaborateur fût en mesure de partager avec son hôte les millions, les millions certains de la culture radio-active.
Consulté sur la date à laquelle il pensait pouvoir entrer dans la période des applications pratiques, Stéphane Pierron caressa sa magnifique barbe noire et déclara que l'état actuel de nos connaissances ne lui permettait pas de se prononcer avec certitude sur un point aussi délicat, que la distance entre la théorie et la pratique a toujours été, dans le domaine scientifique, une source d'étonnements pour le vulgaire, que nonobstant, il serait bien étonné s'il ne pouvait d'ici trois mois avoir réussi la demi-douzaine d'expériences l'autorisant à présenter son rapport à l'Académie des Sciences. Bref, dans quatre ou cinq mois au plus t-ard, l'affaire, l'affaire industrielle battrait son plein.
Affamé jusqu'au bout d'exactitude, Denis demanda sur combien le savant estimait que l'on put compter. Celui-ci répondit, cette fois, sans la moindre nuance d'hésitation :
— J'ai fait mes calculs. En tablant sur les estimations les plus basses — sans optimisme aucun — je suis arrivé au chiffre de six cent mille francs par an de bénéfices nets. Soit trois cent mille francs pour chacun de nous.
Et comme Denis, à la fois flatté et confus de l'énormité de la somme, faisait mine de se récrier, Pierron ajouta, avec une autorité croissante :
— Les affaires sont les affaires. Vous m'avez prêté un appui que je n'avais rencontré chez personne autre, sans parler de votre compréhension, de la patience nécessaire devant les lenteurs inévitables des expériences de laboratoire. Cela vaut, au bas mot, la moitié
des béuéfices. A'ous les recevrez donc ! Je n'en démordrai jamais.
Cinq mois ! mettons six, pour tout prévoir. Il était donc nécessaire de tenir six mois. Inutile, voire dangereux, de chercher un emploi ou un travail quelconque, à Tours ou ailleurs, pour subvenir à la dépense de ces six mois. C'eût été, dans ce petit pays plein de curiosités médisantes, avouer un embarras qu'on aurait aussitôt interprété comme une déchéance. Le châtelain de V Orangerie n'avait pas le droit de déchoir. Et puisque les bénéfices de l'invention de Pierron allaient arranger, dans six mois, et de quelle somptueuse façon ! les choses, il n'y en avait plus qu'une seule à faire: emprunter de l'argent. En portant à quatre mille francs par mois la somme nécessaire à soutenir le train de vie commencé, cela faisait vingt-quatre mille pour assurer cette fameuse soudure. Il décida d'en demander trente mille, pour être à l'abri de toute surprise.
Il s'en fut trouver maître Lacorne de Chassignolles.
Cet officier ministériel, ami des traditions, n'avait jamais, comme beaucoup de ses confrères, fait le moindre efTortpoursemoderniser.il ressemblait, avec ses favoris blanchâtres, ses lunettes d'or, son teint mat, sa redin- ^ gote stricte, ses manières compassées, à un de ces vieux messieurs qui viennent, à la fin des comédies de Labiche ou de Scribe, marier les jeunes premiers. Nonobstant cette apparence théâtrale, c'était un homme fort habile, uniquement occupé de ses affaires et qui était devenu, avec le temps, un des persoimages les plus puissants de la contrée. Infiniment plus soucieux
de son preslige que le curé lui-même, il ne répondit qu'avec une extrême réserve aux avances que Denis avait cru devoir lui faire. Il avait immédiatement jugé ce milieu composé d'inventeurs, de joueurs, de poètes. Il n'était venu diner à VOranr/erie que deux fois, et encore parce que ce sont là des politesses qu'on ne peut pas refuser à un client. Mais il avait manifesté une austérité si renfrognée que personne n'avait pu pour ainsi dire lui parler. Et on n'avait pas insisté pour le revoir.
Il reçut Denis de Palissanne avec un air impénétrable et entendu. De toute sa personne respectable et mortellement ennuyeuse s'exhalait, sans même qu'il eût à parler, ces sentences : « Je n'avais rien dit, n'ayan rien à dire, mais je l'avais prévu. Cela devait finir ainsi! Que me veut ce jeune écervelé? De l'argent?... Il est évidemment aux abois. Enfin, cela ne nous re^^arde point. Faisons notre métier. »
l^iéprisant les détours, et d'ailleurs ne sachant pas ceux qui avaient chance de réussir auprès du bonhomme, Denis entra dans le vif de la question. Il lui fallait trente mille francs.
— Trente mille francs ! répéta le notaire d'une voix blanche, sans qu'il fût possible de discerner s'il trouvait cette somme importante ou dérisoire... Trente mille francs I Bon!
Puis, après un silence, visiblement placé là pour impressionner :
— Sur quelles garanties :
Un instant, Palissanne avait pensé offrir l'invention
du collaborateur. Mais une telle proposition lui fiarul aussitôt vouée à un échec si certain, si lamentable, qu'il démasqua une autre batterie, plus efficace.
— Ma maison ! dit-il.
Et à peine ce mot lâché, il le regretta. Il eut une sorte de peur superstitieuse d'avoir donné à autrui des droits sur cette précieuse chose, qui lui avait coûté si cher...
— Fort bien ! continua maître I>acorne, imperturbable. Une hypothèque alors?...
— Ah 1 non, précisa le jeune homme, cette fois sérieusement alarmé. Ce n'est pas ainsi que je vois la chose. Je désirerais emprunter trente mille francs à un an par exemple, à l'intérêt que l'on voudra, parce que je suis certain de pouvoir les rendre dans un délai beaucoup plus rapproché. Mais je ne voudrais pas que ma maison fut engagée matériellement, vous comprenez. Je voudrais qu'elle restât là pour représenter en quelque sorte ma solvabilité, et servir de gage au cas, absolument improbable, où je ne pourrais m'acquitter. Mais je répugne infiniment à l'hypothéquer. Il me semble que ce serait, du coup, en diminuer la valeur.
— Ce serait évidemment en diminuer la valeur, reconnut le notaire, mais il ne faut pas songer à trouver à Saint-Gratien un sou en dehors de cette solution. Refuser d'engager votre maison au préteur c'est avouer : « Il ne reste plus rien à y prélever », et donc vous fermer toutes les caisses. Pour ma part, je ne puis même pas songer à employer un autre procédé. Je ne dis point qu'il vous serait impossible de trouver de l'argent
à des conditions différentes, mais alors ce ne sera point sous ma garantie, et vous serez livré à tous les hasards de l'usure.
Ces derniers mots étaient d'autant plus savoureux dans leur inconsciente ironie qu'au bout du compte, et après quelques semaines de tergiversations, Denis de Palissanne fut obligé de prendre sur l'Orangerie une hypothèque de quarante mille francs pour n'en toucher enfin que trente mille. Ce sont là les mystères des opérations financières conseillées par des notaires trop discrets pour vouloir vous révéler même le nom du preneur d'hypothèques. A ce prix, Denis tenait au moins deux certitudes : la première c'est que, parole d'honneur de maître Lacorne, le preneur s'était formellement engagé à ne jamais faire état de la connaissance où il était des besoins d'argent du jeune homme : la seconde c'était, tout de même, une belle liasse de billets bleus, absolument authentiques, et merveilleusement rassurants.
Mais il nous faut noter ici un événement qui se plaça dans l'intervalle des négociations de Denis avec maître Lacorne, et qui ne manquait point d'importance. Dans les derniers jours de mars, une longue lettre arriva de Molières à YOrangerie. émanant de la marraine du jeune homme.
La vieille dame se plaignaitde toutes sortes de maux. L'hiver avait été très dur. Elle était couverte de douleurs, littéralement percluse, et elle s'ennuyait à périr.
LES TAUPES 6a
« C'est de votre faute aussi, disait-elle. Il ne fallait pas me présenter ta femme, mon cher Denis, il ne fallait pas donner au vieux sanglier que je suis l'agrément de la société de cette trop gentille bergeronnette. Elle m'a fait reprendre, pendant les quinze jours que vous êtes demeurés près de moi, le goût, que je me croyais bien perdu, de la conversation. Bref, elle me manque. J'ai une envie folle de la revoir... Si tu es un filleul digne de ce nom, tu vas me l'expédier tout de suite. Rassure-toi, amoureux stupide, je ne te la garderai pas plus de trois sem^aines. Songe que je te l'ai laissée depuis six mois. Suis-je assez discrète, hein I pour une vieille folle ! Du reste, mon cher Denis, j'ajoute que c'est pour toi le seul moyen de t'acquitter vis-à-vis de moi et de te conserver la faveur de ta vieille marraine affectionnée
. » Marceline. »
— Que veut-elle dire dans sa dernière phrase? demanda Elisabeth, qui lisait cette lettre par-dessu& l'épaule de son mari.
— Je ne sais pas, moi... répondit le jeune homme, très gêné. Quelque allusion sans doute au service qu'elle me rendit le jour de mon baptême !
Mais l'amoureuse épouse n'avait pas l'idée de prolonger cette enquête. Ce qu'elle voyait là-dedans de plus clair, c'est qu'on allait la sépai^er de son mari.
— Oh ! non 1 soupira-t-elle, en se frottant càlinement contre lui. Je ne veux pas te quitter, moi. En voilà des idées !
— Moi non plus, je ne veux pas que tu partes.
déclara-t-il oq la serrant de toutes ses forces, comme s'il avait craint que l'on vînt la chercher dans ses bras.
Mais en même temps que l'amant se rebiffait ainsi, le chercheur de combinaisons qu'il était devenu ne pouvait s'empêcher d'interpréter les dernières paroles de la lettre de madame de Couvain dans un sens favorable à ses projets. Cette bonne volonté qu'elle lui témoignait soudain, bien mieux, cette faveur qu'elle proposait de lui garder (jamais de sa vie elle n'avait prononcé un tel mot), est-ce que tout cela ne signifiait pas quelque chose de nouveau dans leurs rapports autrefois si sommaires? Quelqu'un qui vous propose sa faveur est plus abordable. . . On peut le mettre à même de prouver qu'elle n'est pas qu'un mot. Au fond, à quoi servait cette fortune inerte, absurde, de la vieille dame, cette fortune qu'il savait devoir un jour lui revenir, un jour que sa générosité et son désintéressement naturels lui interdisaient de souhaiter, d'évoquer même?... A rien. Tandis qu'elle pourrait être, discrètement et prudemment employée, d'une telle ressource pour le bonheur de deux jeunes gens !... Oui, il fallait céder. Si trois semaines de séparation assuraient un tel avenir, la sagesse conseillait de s'y soumettre.
D'un autre côté, s'arracher à Elisabeth, ne plus avoir le jour cette dansante et lumineuse présence, la nuit ces étreintes si folles et si douces,... c'était une chose dont l'idée même était affreuse...
Il se promit de se donner quelques jours pour répondre à madame de Couvain. Mais avant que ne fût écoulé le délai qu'il s'était fixé, un autre document
arriva de Molières, mettant brutalement fin à toutes tergiversations. C'était un télégramme, contenant ces mots :
« Pris congestion pulmonaire. Besoin être très bien soignée. Envoie immédiatement Elisabeth.
» Marceline. »
Cette fois c'était un ordre. Et Elisabeth songea d'autant moins à s'y dérober qu'elle était foncièrement bonne et bienfaisante et que cette affection soudaine de la vieille dame la touchait. Enfin elle sentait bien qu'elle n'avait pas le droit, pour un caprice sentimental, de compromettre l'avenir de Denis, qu'elle savait dépendre étroitement de madame de Couvain. Et elle fit ses malles.
Les deux jeunes gens passèrent leur dernière journée à s'assurer mutuellement de la peine qu'ils éprouvaient à se séparer. Elle était vive. Depuis le jour de leur noce, cela ne leur était pas arrivé. Mais telle était la force de leur jeunesse et de cette faculté précieuse d'envisager l'avenir très loin, très loin, par-dessus le méprisable présent, que, dans les caresses infinies et délicieuses qu'ils échangèrent tout au long de leur longue nuit blanche, ils apercevaient, au delà du tunnel sombre de leur mutuel exil, une entrée rayonnante, joyeuse, formidablement épanouie, dans la plaine sans bornes du bonheur, après. Quinze, vingt jours au plus, pendant lesquels ils feraient d'inépuisables provisions de tendresse et de passion, et ils seraient de nouveau réunis, cette fois pour ne plus jamais, jamais, se séparer...
Au moment où Elisabeth grimpait sur ie marchepied du wagon, et pêle-mêle avec les suprêmes et banales recommandations du voyage, au sujet des couvertures, de l'oreiller, du manteau, des courants d'air, du petit déjeuner, Denis, prenant l'air sérieux à la fois et désinvolte de qui se rappelle une chose grave à la dernière minute, mais ne veut pas s'en encombrer l'esprit, dit à sa femme :
— J'ai pensé à une chose. Pour cette invention de Pierron, je n'ai vraiment pas le goût, ni d'ailleurs les moyens, d'avancer à notre hôte la somme nécessaire au lancement de l'affaire. En causant avec marraine, tâte adroitement le terrain. Vois si cette histoire peut l'intéresser. Je sais qu'autrefois elle s'occupait volontiers d'affaires. C'est ainsi d'ailleurs qu'elle est devenue si riche.
— Oui, je ferai ce que tu me demandes, répondit Elisabeth, un peu surprise.
C'était la première fois que son mari abordait ce genre de questions. Mais elle pensa qu'il fallait bien qu'il le fît, à un moment quelconque. Elle lui fut reconnaissante de l'avoir reculé jusqu'aux suprêmes limites, tout absorbé qu'il était par l'amour.
Et le train les déroba à la vue l'un de l'autre, après un dernier et interminable baiser.
Ce n'est que huit jours après cette séparation que se plaça l'entrevue avec le notaire, et la remise par celuici des trente mille francs, aux conditions que l'on sait.