CHAPITRE V LA LETTRE DE L'ABSENTE
De ce que mesdemoiselles Louvicourt fussent très souvent venues à V Orangerie^ et qu'elles eussent fait leur possible afin de s'harmoniser à la société, pour elles bien étrange, qui s'y trouvait, il ne fallait pas croire qu'elles eussent pour cela désarmé. C'étaient de très actives personnes, et réellement infatigables, lorsqu'il s'agissait de savoir ce qui se passait et d'apprendre les secrets des autres. Elles se considéraient en quelque sorte comme les dépositaires de ces secrets, et depuis les quelque trente ans qu'elles vivaient à Saint-Gratien, ne l'ayant du reste jamais quitté, elles en connaissaient à peu près toutes les histoires, vraies ou fausses. Elles n'avaient pour cela pas même besoin de sortir : il leur suffisait de se mettre à leur fenêtre et de soulever de temps à autre, à peine, à peine, le tulle du rideau. Ah! cette petite fenêtre du rez-de-chaussée sur la route de Paris, en avait-elle vu passer, des gens ! Ni le curé, ni le maire, ni l'instituteur, ni le notaire, ni les rentiers
d'3S villas enviroDiiantes, ni l'épicier, ni le charron, personne qui ne se fût un jour présenté devant le redoutable observatoire, personne dont elles n'eussent deviné, suivant la direction, l'heure, l'allure, les attitudes, où il allait et ce qu'il allait faire, d'où il venait et ce qu'il venait de faire. Ce qu'elles ne pouvaient deviner par cet espionnage seul, les bavardages de leurs rares visiteuses, leurs questions adroites chez les fournisseurs ou sur le pas des portes le leur apprenait. Quant à ce qui se passait à VOrangerie. elles n'avaient pas exagéré en disant qu'on ne pouvait rien leur en dérober. Pas un geste, pas un mouvement n'avait été fait par les Montbray qu'elles ne l'eussent connu dans le moment. Et elles s'étaient bien promis qu'il en serait de même pour leurs successeurs, chose qu'elles estimaient d'autant plus facile que la maison désormais leur était ouverte, qu'elle avait des cloisons de verre, qu'on n'y cachait rien, qu'on parlait librement de toutes choses.
Eh bien! justement, celte liberté extrême les déconcertait par ce qu'elle comportait de bien plus secret que la plus grande réserve et la pire sournoiserie. La question qui les préoccupait le plus, c'était l'histoire de cet achat de la propriété. Comment Denis de Palissanne, à qui personne ne connaissait de ressources sérieuses, avait-il, du jour au lendemain, mis sur la table de maître Lacorne de Chassignolles les deux cent mille francs comptant que coûtait ce domaine? Car, cela, elles l'avaient appris par une indiscrétion du maître-clerc. U Orangerie avait été payée comptant. Il
D'y avait même pas à espérer l'hypothèse d'une combinaison plus ou moins dangereuse d'échéances. Comment ce fou d'amoureux sans argent avait-il trouvé pareille somme? L'avait-il volée "^ avait-il fait un héritage? emprunté à des usuriers? Mais sur quelle garantie? Pas une seconde l'idée d'une intervention de la marraine de Molières ne leur vint à l'esprit. Cette vieille dame avait la réputation de la plus ûirouche, de la plus définitive pingrerie... Il était impossible qu'un coup de baguette magique l'eût soudainement transformée. Alors?...
Alors, mesdemoiselles de Louvicourt s'étaient — en l'impossibilité de toute autre supposition — imaginé que leur nouveau cousin était un simple bluflfeur, un jeteur de poudre aux yeux, qui avait loué la maison pour un ou deux ans, afm d'y mener pendant ce temps la vie la plus facile, la folle vie de bohème et d'artiste qu'il aimait. Ainsi s'expliquaient ses allures, ses invitations bizarres, le panachage de ses hôtes, ses dîners ostentatoires. Le maître-clerc s'était moqué d'elles en parlant d'achat. Et on se trouvait tout simplement en présence d'une très jolie et chatoyante « bulle de savon », comme elles disaient, que le premier coup d'épingle de la réalité se chargerait en un clin d'œil de crever. En attendant, elles étaient « aux premières loges V pour jouir, l'instant venu, de ce consolant et moral spectacle, espérant bien en outre qu'il échapperait, dans l'intervalle, à quelqu'un des intéressés ou de leurs commensaux, une parole révélatrice.
Mais les insinuations dont elles remplissaient leurs
discours (jamais elles ne parlaient pour ne rien dire) glissaient sans même l'effleurer sur l'insensible épiderme de ces personnages extravagants, toujoure perdus dans un rêve où l'argent n'était pour rien. Quand on faisait allusion devant Denis ou Elisabeth à la chance que (k certaines personnes avaient, comme cela, de pouvoir acquérir certaines choses, à des conditions bien énigmatiques », Denis et Elisabeth prenaient un air si vague, si absent que les cousines disaient: « Ils sont très forts ». En réalité, ils n'étaient pas forts du tout : simplement possédaient-ils, l'un et l'autre, celte triple et impénétrable armure que lace l'indifférence à même l'airain de la distraction. Et quant à Denis en particulier, il était en outre résolument décidé à ne jamais rien dire du tout sur ses affaires, et cela uniquement pour préserver sa femme de tout cont<ict désobligeant avec la vie réelle.
Eulalie et Lucienne commençaient à s'énerver de cette ignorance où on les maintenait, et même se seraientelles tout à fait découragées si, un jour, l'annonce du prochain départ d'Elisabeth pour Molières n'était venue en quelque sorte les ranimer.
D'abord, c'était pour elles, en principe, une excellente nouvelle que cette séparation. Ce bonheur conjugal, sous leurs yeux s'épanouissant avec cynisme, les offensait personnellement. Il durait depuis trop longtemps. Ce n'était pas mauvais qu'il fût enfin interrompu. « Cette petite, disait Eulalie la moraliste, ne connaît vraiment rien de la vie. Il n'est que temps qu'elle en reçoive une petite leçon. Ça lui fera le plus grand bien. »
ËDsuite — mais cela, elles ne l'avouaient pas — elles ayaient l'espoir d'obtenir beaucoup plus de Denis tout seul, de Denis enfin livré à lui-même. Toujours amoureux, toujours à la recherche de sa femme, il était littéi*alement insaisissable. Quand on croyait le tenir, quand à une phrase particulièrement adroite il allait à la lin répondre, voilà qu'il vous regardait avec une expression vague, qu'il se tortillait en tous sens, que ses paupières battaient comme cel les de quelqu' un qui cherche à s'orienter... et alors il filait tout à coup, sans même s'excuser, à travers escaliers et corridors, là où vivait son instable pôle magnétique, sa femme, tout insolente de sourires^ l'indigne et frivole Élisabetli.
Elles tentèrent donc, en l'absence de cette dernière,, un nouvel assaut.
Il était relativement facile de joindre Denis, parce que le malheureux, tout désemparé, vivait dans une solitude absolue, ne voulant plus voir ses amis, ayant supprimé les réunions hebdomadaires, abandonnant le chimiste lui-même en son laboratoire. Il se réfugiait dans un coin du salon et, installé devant le piano, il se jouait du Chopin tout le jour, ou bien il improvisait. Quoiqu'il fût loin d'avoir le talent de son frère, le compositeur Jean de Palissanne — en train, lui, de devenir fameux dans les milieux artistiques de Paris — il était assez fort polir lire à livre ouvert une partition, pour broder même quelques arabesques personnelles autour d'un thème inventé par sa mélancolie. Perché sur le dossier du fauteuil voisin, Nestor, attiré pari harmonie, venait l'écouter. Et immobile, heureux,.
la tête relevée de l'air capable et entendu d'un amateur satisfait, il se gorgeait de musique.
C'est dans ce recoin, c'est en cette compagnie que mesdemoiselles Louvicourt surprenaient le solitaire. Ne sachant comment se dérober, trahi qu'il était par les échos de l'instrument, il n'opposait aucune résistance. Il fermait le piano d'un air courtois et torpide. tournait le tabouret et écoutait les visiteuses.
Elles se répandaient en plaintes et en condoléances... a Que devenait cette pauvre Elisabeth ? Elle devait bien s'ennuyer, là-bas, toute seule, loin de son mari, de sa belle maison !... Est-ce que vraiment il était si nécessaire qu'elle partît ?... A sa place, elles ne l'eussent point fait... Quel intérêt les Palissanne pouvaient-ils bien avoir à ménager cette vieille folle, célèbre pour son avarice? etc. etc. »
Dès les premières phrases, Nestor, battant de l'aile, hurlait, avec fureur, et dans l'espoir évident de les faire taire :
— La ferme I la ferme !
Puis il s'en allait, outré, mais d'un pas plein de dignité. Il abhorrait les voisines. Dans son cerveau d'oiseau, meublé d'idées rares mais nettes, justes et bien en ordre, la cause des demoiselles Louvicourt était entendue. C'étaient des ennemies. Il l'avait senti dès la première rencontre et il n'y avait pas à revenir là-dessus. Il ne comprenait pas comment ses maîtres, à tous les autres égards si sages, si perspicaces, n'avaient point deviné comme lui qu'il n'y avait rien de bon à attendre de ces femmes. Des trois phrases que comportait son
répertoire, il leur réservait donc celle dont il avait constaté qu'elle faisait TefTet le plus désastreux. Et après la leur avoir jetée à la figure, il se retirait, ne voulant plus en supporter davantage.
— A votre place, disait Eulalie, froissée, une bête si mal élevée, je lui tordrais le cou.
Et elle reprenait ses discours de commisération hypocnte.
Une après-midi, une belle après-midi ensoleillée d'avril, éclatante comme un jour d'été, elles surprirent leur parent dans une tout autre altitude. Non seulemont il n'était pas mélancolique, mais il paraissait au contraire extrêmement gai. Arpentant à grandes enjambées le salon, dont les fenêtres ouvertes laissaient pénétrer la lumière à flots jusque sur la plage de l'île heureuse où Bacchus menait son cortège dansant, il lisait à haate voix une lettre, en s'interrompant de temps à autre pour de longs, de francs éclats de rire.
— Peut-on savoir, cher cousin, ce qui vous cause cet accès d'hilarité? D'heureuses nouvelles?...
— Heureuses? répondit-il, en se retournant vers les intruses, heureuses n'est pas le mot,hélas ! puisqu'elles ne m'annoncent pas encore le retour de celle que nous attendons. Mais gaies, mais amusantes, oui ! La chère petite fait tout ce qu'elle peut pour distraire la tristesse où elle me sait de son absence.
— Oh! que dit-elle? demanda Lucienne, les yeux brillants de curiosité. Si ce n'est pas indiscret de vous
le demander, lisez-nous le, Denis. Ça nous amusera tant !
— D'autant plus que nous ne sommes guère gâtées au point de vue épistolaire, renchérit Eulalie, non sans amertume. Amertume toute abstraite et bien vague, car de qui, n'écrivant à personne, eussent-elles attendu des lettres? Mais elle était, comme toutes les femmes habituées à faire les raisonneuses, peu difficile sur la valeur de ses raisonnements.
Distrait, ne pensant vraiment plus à elles, Denis relut, à voix haute, presque pour soi-même :
« Mon bien cher mari,
» Tu m'as pardonné, n'est-ce pas ? mon long silence. Je te jure que, les quatre premiers jours, je n'ai vraiment pas eu une seconde pour m'occuper d'autre chose que de marraine. Mais sans doute l'as-tu compris, en recevant mes dépêches...
» Rassure-toi, si tu as eu des inquiétudes. Elle est sauvée. Je ne dis pas qu'elle n'ait eu, la chère vieille dame, l'esquisse d'une congestion pulmonaire. Mais sur ce canevas très simple que lui avait donné un courant d'air inoffensif, elle a su broder, avec un art consommé, une tapisserie vraiment magnifique. J'en suis toute pleine d'admiration.
» Je t'épargne la relation détaillée de ces quatre journées (et de ces quatre nuits, où, entre parenthèses, je n*ai pas fermé l'œil). Marraine a voulu m'avoir cens-
tamment auprès d'elle. Ah ! elle s'y entend, à la mise en scène! C'est merveilleux !... Elle joue à la grande malade avec une perfection que serait rigoureusement incapable d'atteindre une malade réelle, trop abattue, trop désemparée. Elle ne manque pas un effet. Je n'avais jamais vu personne placer une toux déchirante, une phrase rauque et voilée de pleurs au meilleur endroit. Je l'aurais embrassée.
» Figure- toi qu'à un moment donné, elle a voulu me dire... »
Ici Denis s'arrêta quelques instants, marmonnant entre ses dents des paroles indistinctes. Puis, sautant des pages sous les yeux étincelanls des cousines interdites,, il reprit d'un ton très naturel, et d'un ton sans replique:
« J'avais tellement l'impression que tout cela n'était pas sérieux que je n'ai pas été émue un instant. Pourtant je ne puis nier qu'elle soit convaincue. Mais c'est à la manière des artistes consommés : juste ce qu'il faut pour se mettre dans la peau du personnage et l'imiter à s'y méprendre. Elle joue d'ailleurs aussi bien le rôle de la convalescente qu'elle a tenu celui de la moribonde. Si j'ai contre celui-ci pour celui-là une préférence, je t'assure que ce n'est point une question d'esthétique. A ce point de vue, notre parente est, toujours égale à ellemême. Mais maintenant, je suis contente parce que je puis me reposer. C'est bon de dormir. Quoique sans toi... »
(Ici, quelques flatteries conjugales que je vous épargne...)
— Comme tout à l'heure? insinua Lucienne.
— Oui, comme tout à l'heure ! riposta assez sèchement le lecteur qui, sautant encore quelques pages, reprit, en retrouvant soudain toute sa gaieté :
« Eh bien! au fond, vois-tu, je suis touchée, oui. touchée de voir qu'elle organise tout cela pour moi, qu'elle se donne toute cette peine pour m'avoir auprès d'elle. Tu n'avais peut-être pas tort en disant que je lui ai plu. Je m'en suis bien aperçue maintenant. Lorsqu'elle croyait avoir réussi à m'émouvoir, je voyais sur sa physionomie éclore une véritable salisfaction. J'ai eu un instant l'idée qu'elle attendait une occasion. Ne sachant comment s'y prendre pour m'appeler auprès d'elle au moment de notre lune de miel, elle a profité de ce gros rhume, qu'elle a aussitôt métamorphosé en congestion, et elle m'a fait venir. Elle s'est d'ailleurs déclarée très satisfaite de mes soins.
» Par exemple, ici, c'est le palais de la famine. Tu n'as aucune idée de la difTiculté qu'on a pour se procurer un morceau de pain, un verre de vin, un fruit, une noix de beurre. Ces denrées sont rationnées depuis des temps immémoriaux et suivant une règle inflexible. Chacun reçoit sa part, pesée au milligramme. Quand on se sent défaillir, il est bon d'avoir dans son placard, derrière les piles de linge, quelques sacs de figues
sèches, des paquets de biscuits, des pruneaux, une boîte de langue de veau en conserve. Ma première sortie a été consacrée à l'achat de ces denrées, chez le père Castelnat, l'épicier de la rue Notre-Dame. Il m'a dit : « Je vois ce que c'est. Vous, habitez chez madame de Gouvain » — « Comment le savez-vous? » lui ai-je demandé. Et il m'a répondu, ingénument, sans la moindre intention d'ironie : « Parce que vous faites vos petites provisions. C'est plus prudent dans certaines maisons » Et il m'a presque fourré de force dans les bras une bouteille de porto supplémentaire. Me voilà pourvue. Le soir, rentrée en ma chambre, je me restaure. Puis, j'allume un grand feu dans lequel je fais disparaître toutes les traces possible de cette orgie. Que dirait marraine si elle en découvrait quelqu'une ? Elle serait extrêmement offensée.... et capable de nous maudire tous deux.
>' Il paraît qu'elle n'a pas toujours été ainsi. « Il y a vingt ans, ma petite madame, si vous m'aviez connue, j'étais grasse, m'a confié la vieille Opportune, qui est là depuis toujours. C'est peu à peu que notre maîtresse est devenue comme cela. J'ai pesé quatrevingt-douze kilos, telle que madame me voit. »
)■) Et comme je m'étonnais, lui faisant remarquer combien le régime était différent du temps de notre voyage de noces, elle a eu un petit rire entendu, et m'a regardée en dessous.
» — Qu'est-ce que vous avez, Opportune, voyons ? Parlez.
» — Eh ! eh I . . . Madame ne me comprend pas ?. . . C'est pourtant assez clair... Vous étiez à Molières avec votre mari... en pleine lune de miel. Notre maîtresse avait dit : « Ils se fatigueront beaucoup, les pauvres petits. Il faudra leur faire un régime à part. Beaucoup de fortifiants. De la viande, du vin. Tout comme chez l'archevêque î » Ah ! madame, c'était quasiment la première fois qu'on mangeait ici, depuis le décès de monsieur, voilà une pièce de dix-huit ans. Nous voudrions bien, allez, qu'il passât ici une noce par saison. La petite Mélanie, qui aide aux gros ouvrages, en était toute remontée. On aurait dit, ma parole, qu'elle comprenait que ça ne durerait pas. Elle s'empiffrait à mourir, elle faisait des provisions. Aujourd'hui, tout ça s'est fondu, la pauvre ! Vous la diriez un ballon dégonflé. Et nous revoilà tous, à l'office, remis au régime des châtaignes. Rôties, bouillies, en gâteaux, en purée, en garnitures, nous ne mangeons que ça. On n'a même pas à les acheter. Avec ce qu'on ramasse sous les arbres de la propriété, en automne, on remplit le grenier, et on en a pour l'année. Ça ne nourrit pas si vous voulez, mais ça vous fouette le temps nécessaire au travail. Et après, on dort. Mais, dans ce petit patelin, qu'est-ce qu'on pourrait bien faire d'autre ? »
» Tel est le discours que m'a tenu cette servante au grand cœur. En définitive, lorsque marraine nous donnait tant à manger, l'été dernier, c'était par mépris des amoureux affamés quelle nous supposait être, par méfiance des étrangers que nous lui étions encore... Aujourd'hui, elle me traite vraiment en égale, en
parente. C'est par tendresse qu'elle iii'aôame, xMon cher mari, ce n'est plus seulement votre amour qui me manque, c'est votre cuisinière.
» Que deviennent ?.., »
Denis s'arrêta de nouveau..,
— Le reste ne concerne plus marraine, dit-il. C'est moins drôle. Mais comment trouvez-vous cette lettre ? N'est-ce pas qu'Elisabeth a un esprit du diable?.,.
— Elle est d'une malice terrible I convint Lucienne. Pourvu qu'elle ne dise rien de trop piquant, dans ce genre, à votre parente !
— Je la connais suffisamment, répéta le jeune mari. Elle peut dire comme ça des choses amusantes sur les gens. Ce n'est jamais bien grave. Elle est, en tout cas, absolument incapable de leur faire de la peine. Elle est bien trop bonne !
— C'est touchant de voir comme vous l'aimez î dit Eulalie, moitié figue, moitié raisin.
Le sourire de Denis se nuançait peu à peu de sérieux. Et c'est avec une sorte de gravité que, sa lettre repliée et remise dans sa poche, il déclara :
— Oui, je l'aime. Et vous le savez bien, vous chez qui j'ai été la prendre. Est-ce que tout le monde ne l'aime pas ? Vous voyez que ma marraine elle-même, pourtant plutôt abrupte, je vous assure, n'a pu y résister. Et vous-mêmes, est-ce que vous ne l'aimez pas comme une sœur ?
— Oui, comme une sœur, répondit, d'une voix abso-
lument sans timbre, l'impassible Eulalie. C'est une très bonne petite fille, et nous vous souhaitons d'être toujours heureux avec elle.
— Comme vous l'êtes maintenant, acheva Lucienne.
Et elles prirent congé.
Resté seul, Denis de Palissanne demeura rêveur un instant, les yeux fixés sur la porte par laquelle les deux femmes étaient parties. Une sensation désagréable lui venait tout à coup. Avait-il eu raison de lire cette lettre à Lucienne et Eulalie ? Pouvaient-elles comprendre cet esprit léger, cette malice sans fiel, cette vision fantaisiste des choses, cette folie gentille ? Ne devrait- on pas toujours garder tout pour soi, se tenir sans cesse sur la défensive ? Mais alors, autant vaudrait ne plus vivre ' être comme ces pauvres créatures étroites et amères ? Tant pis I Ah I tant pis ! Que pourraient-elles faire, après tout ?
Il haussa les épaules, relut sa lettre, baisa vingt fois la signature et se remit au piano, plaquant quelques accords, très lents, très doux, dont l'harmonie s'épandait dans le soir, en larges ondes vibrantes d'amour, d'idéal, de rêve...
Le corbeau, revenu, perché sur son dossier, l'écoutait de toute son âme...