CHAPITRE YI FURTIVEMENT
Mesdemoiselles Louvicourl avaient de plus en plus pris l'habitude de venir à VOrangerle. Maintenant, il ne se passait point de jour qu'elles ne traversassent la route. Et ni Benoît, ni Honorine ne faisait plus la moindre attention à leurs allées et venues. D'ailleurs, cette maison était celle de la confiance. Les portes n'en étaient pas même fermées. Eulalie et Lucienne circulaient donc partout avec cette liberté extrême que seuls se permettent les gens chez qui l'indiscrétion se mélange au sang même. Ils ne se croient importuns nulle part.
Il convient d'ajouter qu'une chose les choquait beaucoup : l'indifférence qu'on leur témoignait ouvertement. Ni les maîtres, ni les hôtes n'avaient l'air de se douter de leur présence. Au lieu de se féliciter de l'aise que cela donnait à leurs mouvements, elles en concevaient une irritation croissante. Leur vanité saignait. « Eh quoi ! pensaient-elles, nous faisons donc ici à ce
point l'effet de parents pauvres, que l'on nous y regarde comme si nous étions des personnages de la tapisserie. Tout est pour Elisabeth. Parce qu'elle est coquette^ vaine de ce qu'elle croit son charme et qu'elle est la maîtresse de la maison, tout le monde l'adule. Quels courtisans !
Un jour, cette indifférence les frappa d'une manière toute particulière, au moins jusqu'au moment où elles en devinèrent la vraie raison... Personne n'étant venu à leur coup de sonnette, elles poussèrent la porte, traversèrent cour et vestibule et pénétrèrent au salon. Le corbeau, perché sur le dossier de son fauteuil favori, les regarda avec réprobation puis, sans mot dire, leur tourna le dos et se retira dans le jardin.
Un peu étonnées, elle^ appelèrent. Personne. Eulalie quitta le salon, monta l'escalier à mi-étage et cria : « Elisabeth, Denis, êtes- vous là ? » On ne répondit point. Elle redescendit, rejoignit sa sœur :
— Ah I s'écria celle-ci, je me souviens maintenant. Avant-hier, le vieux fou, Ossian Pic, est venu, et il a dit au cousin : c On expose la semaine prochaine au Musée de Tours un Monticelli très beau, que le conservateur vient d'acquérir. Voulez-vous que nous allions le voir ensemble ? » Et comme Denis acceptait, le chimiste a déclaré qu'il s'octroierait volontiers un petit congé pour les accompagner. Veux-tu parier qu'ils seront partis aujourd'hui ?
— Mais les domestiques ?
— Eh bien ! les domestiques auront profité de cette absence inespérée de tous leurs maîtres pour aller se
promener, ou visiter la mère de Benoît, qui vit à Vouvray, ou je ne sais quoi. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'ils ne sont pas ici.
— Il serait prudent de s'en assurer. Va voir à l'oflice et moi, je vais appeler de nouveau sur le palier du liaut. S'ils sont là, il faudra bien qu'ils m'entendent.
Ce qu'elles firent. Naturellement, comme la maison était vide, personne ne répondit. Les deux sœurs revinrent au salon.
— Eh bien ! Lucienne ?
— Eh bien ! Eulalie ?
— Je crois que nous sommes seules.
— J'en suis sûre maintenant !
— Ah î s'écria Eulalie, dans une sorte de râle de triomphe. Enfin 1
— Pourquoi dis-tu cela?
— Comment! Tu ne comprends pas avec quelle impatience j'attendais ce moment? Seules ici. Sans personne pour nous épier, pour nous empêcher de tout voir!... Est-ce qu'on sait ce qu'ils ont laissé traîner, ce que nous pouvons apprendre?...
Elles se regardèrent comme deux complices. Elles n'avaient pas besoin de parler davantage. Ce jour était un grand jour, c'était celui où triomphait enfin leur patience. Pendant des mois, elles avaient épié de leur fenêtre, et leurs travaux d'approche les plus habiles ne les avaient pas fait avancer d'un pouce au delà de ce fameux salon où elles se tenaient maintenant, debout l'une en face de l'autre, haletantes d'émotion. Enfin, elles étaient dans la place. La vaste demeure leur était
entièrement ouverte. Elles ne savaient pas bien encore ce qu'elles pouvaient attendre de cette chance, mais c'était bien une chance, la plus inespérée de toutes. Et il faudrait bien que le diable lui-même s'en mêlât si elles ne trouvaient point aujourd'hui la fissure, la brèche par laquelle, bon Dieu ! elles passeraient, ah ' enfin ! elles passeraient, fût-ce sur le corps de tout le monde, dans l'autre camp, dans la cité jusqu'alors interdite du loisir, du bonheur, du repos, de la fortune, dans cette cité où elles voyaient depuis si longtemps les autres, insolemment installés, méprisants ! Les autres î Ah ! on verrait bien I
Ce fut une visite en règle, une sorte d'examen rapide et minutieux, au cours duquel rien ne fut oublié, pas plus la serre que la cuisine, le laboratoire de Stéphane Pierron que la chambre des enfants. Elles allaient doucement, prenant de grandes précautions pour ne rien abîmer, pour ne pas même laisser de traces sur les tapis, sur le plancher, pour ne rien heurter. Les objets qu'elles soulevaient, elles s'appliquaient à les remettre à leur place exacte. Elles évoluaient sans bruit, comme sur des pieds de laine, furetant partout, ne trouvant rien d'ailleurs. Par une sorte d'entente tacite, elles avaient réservé pour la fin la chambre des époux, comme si c'eût été, de toute cette citadelle envahie, le réduit intime, la suprême défense. Leur cœur battait lorsqu'elles touchèrent le pêne de la porte : une vieille porte, un peu fatiguée, qui geignit longuement et ne céda point. Elles crurent d'abord qu'elle était fermée à
clef. Et le fait est qu'elle résista à de nouveaux efforts. Décontenancées, furieuses, un juron, un pauvre juron de dévote leur échappa :
— Sac à papiers I s'écrièrent-elles, et ensemble. Mais leur déconvenue fut brève. Eulalie se souvint de
la disposition des pièces. En faisant un détour par un petit corridor, on pouvait arriver jusqu'à la chambre en traversant le boudoir, un cabinet de toilette et un réduit qui servait de penderie. Elles firent ce détour. Par chance, rien n'était fermé sur ce parcours-là. Elles passèrent donc du corridor dans le boudoir, du boudoir dans le cabinet de toilette et du cabinet de toilette dans la chambre sans rencontrer la moindre difficulté.
Eulalie alla regarder sous le lit, sous la commode, sous les meubles.
— Que fais-tu? demanda Lucienne, avec un rire contraint.
— Sait-on jamais? répondit l'autre. Il faut prendre toutes les précautions. S'il y avait quelqu'un de caché !...
Lucienne se mit à trembler de tous ses membres.
— Poule mouillée! grogna sa sœur.
Mais la cadette ne cessait de trembler. Cette évocation d'un être humain quelconque caché sous un meuble exprès pour les surprendre l'épouvantait soudain, comme une sorte d'expiation anticipée. Elle fit mine de se laisser tomber sur la chaise longue.
— Es-tu folle? cria, furieuse, Eulalie, en se précipitant sur elle avec une violence surprenante, la saisissant des deux mains par la taille et la remettant debout,
aussi aisément qu'elle eût fait d'un mannequin d'osier... Es-tu folle?... pour déplacer la chaise longue 1... pour qu'on s'aperçoive que quelqu'un est venu!... 31a })aroIel si j'avais su, je t'aurais priée de rester chez toi.
Interloquée, Lucienne demeurait ainsi, fixe et les yeux vagues comme une statue. Pleine d'une décision larouche, le regard dur, Eulalie considérait toutes choses autour d'elle. Ses lèvres étaient contractées, son front se plissait comme par l'effet d'une très fatigante concentration d'esprit. Elle inspectait le décor ainsi qu'un général le champ de bataille avant d'entamer l'offensive. A la fin, d'un pas ferme et qui avait cependant je ne sais quoi de somnambulique, elle se dirigea vers le secrétaire, un joli secrétaire en bois de rose, très ancien, qui luisait doucement entre les deux fenêtres. Il était fermé. Alors elle ouvrit un à un les trois tiroirs du bas qui, eux, n'avaient point de serrure mais seulement un bouton de cuivre. Les deux premiers étaient vides. Le troisième contenait quelques papiers. Elle les souleva délicatement. Une petite clef reposait dessous.
— J'en étais sûre, dit-elle à mi-voix pour Lucienne qui, remise de son émotion, s'était rapprochée. Il y a des gens qui détestent porter des clefs sur eux. (Denis est du nombre). Mais, comme ils n'osent pas néanmoins les laisser sur les serrures, ils les cachent. Jamais bien loin : ce leur serait trop mal commode.
Armée de sa clef, elle ouvrit le meuble, rabattant le pupitre avec précaution. De nouvelles rangées de tiroirs
apparurent. Elles les fit joncr à leur tour. Aucun n'était à secret.
Ce qu'Eulalie cherchait avec cette âpreté, c'était le papier, le fameux papier, quel qu'il fût, témoignage des manigances de Denis pour s'être procuré la maison. 11 lui semblait que, si elle trouvait ce papier, elle aurait barres sur son cousin, elle pourrait... qui sait quoi ?
Au cours de ces recherches, voici que ses mains, ses mains qui tremblaient cependant, malgré toute sa présence d'esprit, d'une sorte de fièvre, ses mains rencontrèrent une liasse de papiers bleus ficelée d'une faveur orange, et d'où s'échappait un léger parfum.
Reconnaissant sur celui du dessus l'écriture de sa cousine, elle s'arrêta. La curiosité de la femme l'emportait sur celle du policier... Tant pis pour le temps qui s'écoule. Elle lira d'abord ceci...
Elle défait avec une précaution infinie le nœud de la faveur orange, compte les lettres, vérifie les dates...
A ces dates, elle reconnaît qu'il s'agit de la correspondance d'Elisabeth avec Denis depuis le départ pour Molières... Oh! tout plutôt que de lâcher cette piste. Car, depuis l'autre jour, depuis le jour où le cousin leur a lu la lettre de sa femme, par trois fois s'interrompant sur qui sait quel dangereux passage, l'envie de savoir la torture.
Elle déplie la lettre, la fameuse lettre, la même... Lucienne, avide, déchiffre par-dessus son épaule... Voici les passages connus... peu intéressants... Qu'importe l'esprit que fait cette péronnelle? Seul un amoureux peut être assez sot pour rire de ces pauvres plaisanteries...
... ^< Figure-toi qu'à un moment donné elle a voulu me dire »...
Ah! c'était là, c'était là le vide... Voyons I
... « Elle a voulu me dire ses dernières volontés. J'ai beaucoup ri, la suppliant de n'en rien faire, ajoutant que cela portait malheur... Elle m'a regardée avec une espèce de sournoiserie tendre, par en dessous, puis elle a dit, mais en me fixant avec encore plus d'attention, comme épiant l'effet que pouvait avoir sur moi cette insinuation :
» — xMême si ces volontés étaient excellentes pour vous?...
» — J'ai deviné ce qu'elle voulait dire, sachant bien qu'elle t'a souvent répété (une fois même devant moi) qu'elle n'aurait point d'autre héritier que toi... Et cela m'a tellement gênée soudain, que je me suis mise à rougir... C'est vrai, je te jure, j'étais là, sans arrièrepensée, j'aurais soigné aussi volontiers une parente pauvre, très pauvre. Je lui étais tout simplement recousante de son gentil accueil de notre voyage de noces... Après tout, la façon dont nous vivons, cher mari charmant, la façon dont tu me traites depuis que nous sommes ensemble et que tu m'as donné le château de la Belle au bois dormant me prouve suffisamment que nous n'avons besoin d'attendre rien de personne, pas plus de cette bonne vieille folle que de n'importe qui... Alors, j'ai rougi de deviner que c'étaient là des pensées familières à marraine, qu'elle trouvait peut-être tout naturel qu'on les eût...
» — Il ne faul pas rougir, a-t-elle dit. Vous n'avez pas l'idée que je vivrai cent cinquante ans, ni que je laisserai à l'État ma fortune... C'est vrai, les hommes me dégoûtent. Je n'ai jamais eu qu'à me plaindre d'eux. Mais Denis me dégoûte un peu moins, et vous m'êtes assez sympathique... Allons n'en parlons plus, puisque ça vous gêne. »
Le second passage fut vite sauté. Il ne contenait que des mots d'amour. Rien n'est si peu intéressant que les amours des autres.
Mais le troisième I ah ! le troisième, celui que Denis avait esquivé avec le plus d'adresse, sans doute était-ce lui le plus curieux.
« ... Que deviennent nos gentilles voisines? Sontelles aussi fidèles à V Orangerie qu'elles l'étaient avant mon départ? Je serais vite jalouse, tu sais. Pas d'Eulalie, puisque son cœur a parlé pour ton ami l'inventeur, mais de l'autre, de la boulotte. Pauvre Lucienne ! Mais je t'en supplie, sois gentil avec elles. Je t'assure qu'elles sont très malheureuses et qu'il ne faut pas leur en vouloir de ce que tu appelles leur méchanceté et leur stupidité. Elles ne sont jamais sorties de chez elles, elles n'ont rien vu. En outre, elles ont déjà manqué plusieurs mariages. Cela les a aigries. Et aigries aussi la vue de mon bonheur, ainsi installé à leur porte. C'est la seule ombre au tableau de ce bonheur. Tu ne l'as pas fait exprès. Mais, en plaçant VOrangene en face de leur
pauvre maison, on dirait que le destin 8'est amusé d'elles. 11 est fatal qu'elles se disent : « Pourquoi pas nous? )) Je voudrais tant que toute notre conduite à leur égard effaçât cette distance, apaisât cette amertume. Je vois qu'elles souffrent, et quoique cette souffrance n'ait rien de noble, elle me fait de la peine.
» Il y a des jours où je voudrais croire, comme toi, à l'avenir de ce bon chimiste qui est venu chez nous prendre la succession du pauvre marquis. Car alors, si Eulalie arrivait à l'épouser, elle serait peut-être heureuse. Mais y parviendra-t-elle ? Elle s'y prend si mal ! Elle lui parle science et philosophie. Ça l'assomme, peut-être, ce savant. Et puis s'il n'aime pas les femmes louches...
» Pa,? exemple (vois comme c'est curieux, les sentiments), je n'éprouve nulle inquiétude du côté de Berthe? Elle est pourtant jolie, celle-là ! N'est-ce pas que c'est une ravissante créature, ma petite amie, ma seule amie? Eh bien ! je vous laisserais tous deux seuls des journées entières. En elle, j'ai confiance... »
Chacun des mots de ce dernier passage distillait une goutte d'acide sur l'amour-propre à vif des deux sœurs. Certes, elles se doutaient bien un peu de ce qu'on pouvait penser d'elles, mais à peu près de la même manière que nous imaginons ce qu'on dit de nous dans un salon quand nous avons pris congé. Si nous rentrions soudain, si nous entendions 1 . . . Elles venaient de se trouver en présence, ainsi, tout à coup, de ce qui pouvait leur
causer le désagrément le plus vif, l'humiliation la plus profonde... Un flot de colère et de haine débordait de leur cœur, les emplissait tout entières...
— Petite chipie ! sale petite ordure ! grognait Lucienne, dont les pieds trépignaient, dont les dents grinçaient.
Kulalie, plus maîtresse de soi, ne disait rien. Elle voulait rester digne de son rôle d'aînée, de son personnage de femme supérieure. Elle pinçait les lèvres, comme quelqu'un qui s'enferme dans le mépris muet. Mais une sorte de sang vert injectait sa face livide.
— Continuons, dit-elle. C'est fort curieux, tout ceci. Elle parcourut, très vite, les autres lettres, sautant
par-dessus les plus longs passages, lorsqu'elle les devinait sans intérêt. Il y en avait bien long pour ne rien dire. C'est étonnant combien une jeune femme peut consacrer de pages à raconter à un homme qu'elle laime. Et c'est toujours la même chose, ces câlineries, ces aveux, ces flatteries... Je vous demande un peu. Comme si un homme au monde était digne de susciter un tel sentiment!... Ah ! voici qui est plus substantiel :
« Je m'ennuie de toi, Denis, mon bien-aimé, si tu savais ! Ta « petite flamme » s'épuise à brûler sur place ainsi, sans objet. Ici, l'existence devient mortelle. Marraine, complètement guérie depuis longtemps, m'a demandé de rester encore quatre jours. J'ai accepté, ne sachant de quelle manière m'y prendre pour me sauver tout de suite. Mais je me demande comment je parviendrai à tenir pendant ces quatre jours-là. Il me
semble qu'ils vont durer quatre cents ans... D'abord, j'ai faim. Sérieusement, j'ai faim. J'ai depuis longtemps dévoré les provisions du brave épicier de la rue Notre- Dame, et je vis sur l'ordinaire. Il est effrayant. Gomment marraine y résiste-t-elle? Sans doute, l'entraînement. Mais je ne suis pas entraînée, moi. Je me lève de table à chaque repas avec un arriéré d'appétit qui chaque fois augmente. C'est une dette que mon pauvre estomac n'éteindra jamais.
» Figure-toi qu'aujourd'hui, marraine m'a dit, comme si elle répondait à mes pensées :
» Eh oui, petite, il faut faire des économies. Sans reproches, votre passage ici, l'été dernier, avait détraqué tout mon budget. Les rentrées des fermages ont été très laborieuses, cette année, le notaire a dû vendre tout un lot de fonds turcs que j'avais. Ce qui a failli me dégarnir... Me dégarnir! Sentez-vous, vous qui avez toujours vécu dans l'insouciance des petites fdles, ce qu'il y a d'affreux dans ce mot?... Non î évidemment !...
» Et, frappant sur la table de son poing fermé, avec une colère soudaine :
» Eh bien ! entendez-vous ? moi, ma petite, je ne veux pas, vous comprenez bien, je ne veux pas me dégarnir ! Que d'autres, que je ne nommerai pas fassent à leur caprice, ça m'est égal, moi je ne les imiterai point. On mangera plutôt pendant un an les châtaignes de l'office, mais je ne veux pas courir le risque de crever de faim sur mes vieux jours ».
» Oh ! mais, Denis, tu ne peux pas te faire une idée de ce qu'elle était devenue en parlant ainsi ! C'est à
peine si je la reconnaissais. J'ai du faire appel à toute ma volonté pour ne pas me lever de table et me sauver. Et, maintenant encore, au moment où je t'écris, j'éprouve comme de la peur.
» Au fond, malgré toutes les amabilités qu'elle peut avoir, et la sincérité des affections qu'elle est encore capable d'éprouver, marraine est une avare, pire que cela, une incarnation de l'avarice. Je l'ai senti avec une telle force que, depuis cet instant, l'air môme de la maison m'est devenu irrespirable. Toutes les choses ont pris pour moi un aspect nouveau, leur aspect réel, qui m'était jusqu'alors caché par le mirage de la sympathie et de l'affection réciproques. Mais, maintenant, je vois bien que celte sympathie est tout ce qu'il y a au monde de plus léger, de plus fragile. Si l'on proposait à madame de Gouvain une rente de trois mille francs par an pour le renier, elle le ferait à l'instant, quoiqu'elle n'ait pas le plus petit besoin d'argent. Lorsqu'on parle d'argent, lorsque cette question entre en jeu, tout disparaît, tout s'elface. On dirait qu'un masque tombe de dessus son visage, le masque de la femme du monde et de la parente bienveillante, et qu'il ne demeure plus que la physionomie épouvantable de la manie et du vice... Un monstre, quoi !
» J'ai une peur!.,, mais une peur !... Si j'osais partir, je me sauverais sans plus attendre...
» Maintenant, celle vieille dame, qui croit que je suis venue la soigner par intérêt, elle m'ennuie, elle m'ennuie à me jeter à l'eau... Ah ! Denis ! est-ce vrai, ce qu'on dit, que l'humanité n'est composée que de
gens esclaves de leur seul intérêt, avares et vicieux? Et dans ce cas, ce serait toi, l'exception... Cher Denis! comme j'ai hâte de m'évader de ce repaire de fée Garabosse pour retrouver le beau château de la Belle au Bois dormant que tu m'as donné, et où tu m'attends, et où je me blottirai dans tes bras, mon bien-aimé, dans tes bras si doux et si forts, et cette fois pour toujours.
» Ta femme, ta maîtresse, » Elisabeth.
» P. -S. — Dans ces conditions, tu penses comme il m'a été facile de tenter la moindre intervention en faveur des idées de notre bon chimiste! Après tout, nous n'avons besoin de personne, ni de marraine, ni de lui. Qu'il reste tant qu'il voudra à V Orangerie, avec sa manivelle à éclairs. Pauvre Jupiter-tonnant I Mais, vraiment, ici, je ne puis rien pour lui. »
— Que penses-tu de tout cela? demanda Lucienne, en ricanant ?
— Je pense que nous n'avons plus que le temps, répondit Euialie, avec autorité.
Elle plia soigneusement cette dernière lettre et la précédente, celle dont elle venait de retrouver les passages omis par la lecture de Denis, et les mit dans son corsage. Puis elle remplaça dans le même ordre les autres lettres et les renoua avec la faveur orange de telle sorte, qu'à moins de la vérifier feuille à feuille,
on ne pût, à l'aspect de cette liasse rigoureusement identique, rien deviner de la soustraction, Ensuite elle remit le paquet exactement au même endroit dans le tiroir, referma le pupitre, glissa la clef sous les mêmes papiers au fond du tiroir extérieur et se retira par où elle était venue, suivie de sa sœur.
Personne, absolument personne ne les avait vues, que Nestor. La maison était vide, rigoureusement vide. Et la route déserte, quand elles la traversèrent pour rentrer chez elles.
Il n'était que temps, d'ailleurs, et Eulalie avait bien fait de se hâter. Car à peine soulevaient-elles, d'une main précautionneuse, le rideau de tulle de leur fenêtre, pour guetter ce qui allait se passer à V Orangerie, que les domestiques qui avaient en effet profité de l'absence de leurs maîtres, pour faire une visite à la mère de Benoit, à Vouvray, rentraient à la maison...
Deux grandes heures se passèrent, sans qu'il advint d'autre événement digne d'être signalé. Ce ne fut qu'à la nuit tombée que Denis et Stéphane Pierron franchirent à leur tour le portail. Alors, peu à peu, s'allumèrent les fenêtres de la maison réhabitée.
Eulalie, rêveuse, et qui n'avait pas bougé depuis son retour, contemplait cette illumination. Deux fenêtres surtout, la requéraient. Les deux entre lesquelles était placé le secrétaire en bois de rose, vide désormais de deux petites feuilles d'un bleu tendre, légères... Ah! c'était bien peu de chose en moins dans Y Orangerie ! bien peu de chose vraiment. Et pourtant I... Elle mit sa main sur sa poitrine. Elle perçut entre sa
chair et ses doigts ce conl-act, ce bruit de soie froissée... Elle eut l'impression d'une puissance soudaine, effroyable. Comme l'homme du sous-marin qui est chargé de la torpille, de la minuscule torpille, lorsqu'il passe auprès du colossal dreadnought...
Et justement, la nuit, celte maison, avec ses feux dans l'ombre, sous le ciel nuageux, avait je ne sais quel air de grand navire imprudemment en fête...