CHAPITRE PREMIER LE MENEUR DE JEU
Le retour d'Elisabeth, deux jours après, ne fut pas une fête que pour son amoureux mari, mais pour la maison tout entière. On eût dit qu'elle aussi l'attendait pour revivre, pour être heureuse.
Et elle le fut, vraiment elle le fut. Le mois de mai, le délicieux mois de mai tourangeau, plus précoce et plus beau cette année que les précédentes, semblait, lui aussi, s'être mis de la partie pour offrir tout ce qu'il pouvait de chaleur, de lumière, de douceur aux hôtes de V Orangerie. Dans l'air léger, sapide, parfumé de mille odeurs fraîches, se respirait je ne sais quelle allégresse qui faisait douter de l'existence du mal, qui faisait dire, en l'innocent et naïf oubli de l'hiver subi, de l'automne à venir : « La vie est belle I »
Tout le monde, autour d'Elisabeth et de Denis, était content, tout le monde envisageait l'avenir avec tranquillité, avec optimisme. Une sorte de besoin de vivre avec plus d'ardeur, de se dépenser avec plus de prodi-
galité les tenait tous. Et cela donnait à leurs moindres réunions un caractère de fête, et de fête un peu enfantine. Il n'était pas jusqu'à Tabbé Fournemine lui-même qui ne prît part à la joie générale. Il riait de tout, faisait des jeux de "mots, des jeux de mots lamentables et qui, sans doute, avaient dû servir à saint Thomas d'Aquin dans ses disputes avec d'autres moines, à table ou en récréxition, tellement ils étaient vieux et spéciaux. Il entamait de longues et confuses controverses avec Stéphane Pierron, qu'en sa qualité de savant il tenait pour un bas matérialiste et qui était bien étonné de voir la réputation qu'on lui faisait, lui qui n'était pas loin de considérer la matière comme quelque chose d'insaisissable et même d'inexistant. De temps à autre, l'ecclésiastique s'arrêtait, inquiet, mystérieux, comme quelqu'un qui va lâcher un secret, d'une redoutable importance, et qui, au dernier moment, par un reste de crainte, se ravise... Mais on sentait que ce secret-là ne resterait pas longtemps caché dans sa grosse tête épanouie, et qu'il mûrirait avec elle et que quand tout serait à point on n'aurait plus qu'à les cueillir ensemble, comme une courge et sa graine, l'un dans l'autre, et sans effort.
A toute cette joie pourtant manquait encore, pour qu'elle fut complète, harmonieuse, sans regret, quelqu'un, quelqu'un qu'on attendait depuis longtemps, quelqu'un dont il était question dans toutes les conversations, quelqu'un dont parlait sans cesse Denis
LES TAUPES 10 i
comme d'un être merveilleux, quelqu'un qui depuis des semaines el des semaines avait promis de venir et qui n'arrivait jamais : son frère, le musicien Jean de Palissanne.
Il vint enfin. Et l'on vit tout de suite qu'il sérail digne, et au delà, de sa réputation. Imaginez un de ces êtres que la nature a doués de tout ce qu'il faut pour entraîner les autres vers la joie, versl'oubli, vers l'illusion. Il ressemblait à Denis, mais en beaucoup plus beau, plus parfait. Il était grand et souple, d'une aisance de mouvements et d'une affabilité de manières qui en faisaient, partout, dans quelque milieu qu'il se trouvât, un maître. Cultivé, intelligent, spirituel, sans aucun préjugé, et toujours prêt à prendre de la vie ce qu'elle pouvait lui donner au moment môme. Dès qu'il entrait quelque part, toute mesquinerie s'effaçait, tout ennui, toute tristesse. Il était comme enveloppé d'une atmosphère de gaieté radieuse. Son sourire obligeait à sourire. On avait envie d'être heureux auprès de lui.
Il ne venait pas directement de Paris, où il était resté plus de six mois sans voir personne, uniquement occupé de sa symphonie (car, musicien de talent, il était fervent amoureux de son art et, quand il travaillait, c'était avec la même ardeur exclusive qu'il mettait à s'amuser ensuite pour se reposer), il ne venait donc point directement de Paris, mais d'Algérie où, par un de ces crochets bizarres qui lui étaient familiers, il avait fait un détour avant d'arriver à Saint-Gratien, et d'où il ramenait avec lui Plume, un beau cheval blanc et une petite gerboise, gracieuse comme une fée.
Tel était le charme qui émaaait de ce garçon que tout ce qu'il faisait prenait aussitôt un caractère particulier. Cette simple souris d'Egypte, ravissante d'ailleurs, parut à Elisabeth à qui il en faisait cadeau, un animal quasi fabuleux. Et le fait est qu'on n'en avait jamais vu en Touraine. Il fallut lui faire construire une cage de fer, « comme pour le pauvre cardinal La Ballue » , disait spirituellement l'abbé Fournemine. Et, pareil à Louis XI, pour le sombre costume et la malice, Nestor venait la regarder des heures entières, tandis qu'avec son air toujours effrayé, ses yeux de Persane amoureuse, elle tenait entre ses petites mains les fruits qu'on lui donnait, ainsi qu'elle eût porté une coupe précieuse.
Quant au coursier blanc, logé à l'écurie, il était tellement plus brillant, plus fier, plus noble que le pauvre cheval du cabriolet de Benoît, qu'on eût dit, aux côtés d'un employé des contributions directes, quelque prince oriental, impatient de son exil.
Mais, quelle que fût l'étrangeté de son cortège, Jean de Palissanne produisait autrement d'effet que les plus curieux des animaux. Dès le premier soir, il domina tout, il s'était enchaîné tous les cœurs.
Denis avait donné en son honneur un diner: qui devint une sorte de fête. Comme s 'il n'avait jamais vécu qu'à Saint-Gratien, ce voyageur, ce Parisien paraissait heureux d'avoir retrouvé, en toutes ces personnes qu'il ne connaissait point la veille pour la plupart, autant d'amis intimes. Il s'intéressait aux affaires de l'abbé comme à celles du savant, aux paradoxes du poëte, aux menues histoires d'Eulalie et de Lucienne. Il avait
pour chacun non seulement un mot aimable, ce qui est banal, mais les paroles qui semblaient spécialement faites pour lui, que son cœur, que son esprit attendait.
Une sorte de divination rapide, d'intuition mystérieuse qui touchait à l'instinct le guidait au milieu des pensées de ces êtres. Il y répondait avant qu'elles fussent formulées. Personne ne fut oublié et, cependant, il ne semblait point faire d'à parte. Il parlait toujours comme en public, intéressant la table entière à celui-ci, à celle-là, à ses goûts et à ses manies.
Mais une personne, entre autres, fut frappée. Et cette personne était Lucienne.
Certes, elle n'en était point à sa première amourette. Elle avait été même une fois fiancée. Ce mariage avait été rompu, par sa faute d'ailleurs, à cause d'une scène qu'elle avait faite à son prétendu, une scène de jalousie aussi absurde que violente. On lui avait fait la cour, mais jamais elle n'avait été sérieusement intéressée. Aujourd'hui seulement, à trente ans passés, elle éprouvait la force de ce sentiment qui vous pousse vers un autre être comme s'il était le seul dont on pût tenir, non pas même le bonheur (on n'y pense pas), mais la raison de vivre. Elle voulait Jean de Palissanne. 11 lui semblait le plus beau et le plus parfait des hommes, le compagnon idéal-. Placé à table à sa gauche, il lui adressait maint compliment. Elle ne pouvait pas se douter que cet homme aimable avait ainsi l'habitude de jeter des fleurs, par poignées, beaucoup plus pour le })laisir de les voir se répandre et de les respirer que pour toute autre raison. Et elle s'imaginait que ces guir-
laiides odorantes, c'était uniquement pour l'enlacer, elle, pour la captiver. Elle était d'ailleurs, en quelques minutes, parvenue au point où elle eût interprété comme un signe favorable le plus obstiné silence.
Elle était ravie ; pour la première fois, elle trouvait la société tout à fait à son goût, le décor exquis, le repas savoureux, l'atmosphère douce à respirer. Et une sorte de bienveillance naissait en son ame à l'égard de sa cousine et de Denis, dont la présence ici lui avait valu cette soirée unique, cette révélation.
Tant de bonheur la remplissait qu'elle prolongea fort tard la soirée, malgré les signes désespérés que lui adressait Eulalie. Elle ne pouvait s'arracher de ce salon somptueux, devenu pour quelques heures aussi animé que le plus célèbre de ceux de la capitale. A chaque instant, passant auprès d'elle, le multiple et l'agile jeune homme lui jetait une parole gracieuse. Mémo une fois il la félicita de sa toilette. Rien au monde ne pouvait lui faire plus de plaisir. C'était une bien pauvre toilette, à la fois compliquée et indigente, établie à grand'peine après mille méditations d'après un patron et sur un dessin de journal de modes, et qui était bien enfin la copie de ce dessin, mais si gauche, si maladroite... Telle quelle, Lucienne en était fière, et ce compliment la rassura. Car Elisabeth, toujours pourtant si attentive, ne lui en avait rien dit, et cela l'avait beaucoup troublée. « C'est donc par jalousie » pensa-telle, puisque cet homme charmant, qui n'a aucune raison de me le dire, remarque au contraire qu'elle est parfaite. » Alors, toute transfigurée, elle allait, elle
venait, heureuse, témoignant d'une agitation enfantine, faisant mille choses qu'on ne lui demandait pas, offrant trois fois de plus qu'il ne fallait les liqueurs, les cigares, montrant à Jean de Palissanne les curiosités du lieu : la grande tapisserie, la console, le lustre... Il n'était pas jusqu'à l'abbé Fournemine qui ne fût frappé de cette métamorphose.
— Ehl eh! dit-il, avec son gros rire, on dirait que mademoiselle Lucienne est devenue, elle aussi, une nymphe du cortège.
Et cette idée, malgré le rien d'audace païenne qu'elle comportait, semblait au prêtre si follement comique qu'il se mit à en rire lui-même, longuement, par petits sursauts, dans le fauteuil où il dégustait une chartreuse de bénédiction...
Si Lucienne avait pu se douter des raisons qui donnaient ainsi à Jean de Palissanne cette animation et cette bienveillance, des vraies raisons qui éclairaient de tant de joie intérieure son noble visage, il est probable qu'elle en eût été moins heureuse. Mais, ce soir, elle n'était pas en veine de psychologie. Pour la première fois de sa vie, un sentiment vrai, profond, rejetait au loin le sordide amas de ses pensées, de ses préoccupations coutumières: tel, au milieu de la brousse, un grand feu de joie qui repousse autour de lui les ténèbres... Un feu de joiel...
Il était très tard quand elle se retira, avec Eulalie. Mais il était encore plus tard lorsque la baronne de Rameil
repartit aux Orfraies, accompagnée par Jean de Palissanne. Denis avait proposé le cabriolet, comme cela se faisait d'habitude, mais la jeune femme déclara qu'elle préférait aller à pied. Il faisait un clair de lune magnifique, absolu.
— Ce serait un péché que de ne pas reculer le plus possible le moment de prendre congé de tant de beauté, dit-elle.
Et Jean, ravi, s'était incliné.
Maintenant, les deux jeunes gens s'avançaient aux côtés l'un de l'autre, graves, muets, solitaires, au milieu de l'immense clarté magique. Jean avait pris la main de Berthe, d'un geste si cordial et si enfantin qu'elle s'était laissé faire, sans résistance... Elle se sentait d'ailleurs toute passive et comme endormie. Il y avait quelque chose de si magnétique dans l'atmosphère de celte nuit ! Elle ne savait plus où elle était, sur cette route déserte qui aurait pu, aussi bien qu'à Paris, mener aux Iles heureuses, au Paradis.
— Que c'est beau I soupira-t-elle. Il me semble que j'avance, pas à pas, dans un fluide de cristal et de nacre, et que je n'arriverai jamais.. Ah! c'est bien vrai que je ne voudrais jamais arriver I...
Jean s'arrêta soudain. Elle aussi, saisie par le changement de rythme. Il la considéra avec attention.
— Et si je vous prenais au mot! dit-il. Si je vous proposais de ne plus rentrer où vous allez ?
— Que voulez-vous dire?
— Les belles décisions doivent être prises immédia-
tenieut. Nous sommes ici, loiis deux, au milieu de la route, et seuls avec notre conscience... Je vous propose de partir avec moi,... do l'autre côté...
— Taisez-vous, répondit-elle. Vous m'avez fait déjà cette proposition à Paris, il y a deux ans. J'ai refusé.
— La vie vous a-t-elle donc apporté, depuis, le bonheur?
— Vous savez bien que non ! . . .
— Alors pourquoi ? Je ne demanderais jamais à personne d'autre, chère âme affranchie, ce que je vous demande ce soir. Ma vie*serait à vous. .Je sais qu'elle sera belle... Vous souriez?...
— Je souris de votre confiance, de cette noble certitude où vous êtes, pour vous, de l'avenir. Et je vous en admire... Ah! Jean, mais comme il est fragile, ce sourire 1. . .
— Vous-même, que voulez-vous dire?
Je vous jure que ce n'est pas l'imprévu de votre offre qui me fait reculer. Je serais partie, comme je suis, ce soir, sans même mes bijoux, ni mes robes, dénuée comme une esclave. Mais si vous m'emmeniez, si vous faisiez de moi, comme c'est votre rêve, votre femme devant Dieu, hélas ! ce n'est que devant Dieu que je le serais ; et nous commencerions la lutte contre les hommes.
— Je suis assez fort.
— Vous ne le seriez plus. Vous traîneriez toute votre vie ce poids terrible, qui finit par écraser même l'amour,
— Vous savez bien que non.
— ... Et moi-même j'ignore si je serais assez dédaigneuse de leurs dédains, si je trouverais toujours en moi assez de ressources pour me suffire, si j'aurais toujours assez de tact pour me tirer de tous les pièges qu'on me tendrait. Non, voyez- vous, mon ami, je suis faite pour l'amour tranquille... Et je crois que toutes les femmes en sont là, quoiqu'elles disent. J'aime mieux renoncer au bonheur et rêver de lui, que le posséder en ayant à le défendre contre toutes les convoitises, contre les mines de mépris de ceux qui me l'envieraient.
Un long silence tomba... Les deux jeunes gens reprirent leur marche, baissant la tète.
Vous ne me découragerez pas, dit Jean, en la relevant le premier, d'un mouvement plein de fierté et de révolte. Vous ne découragerez pas celui qui vous aime. De tous les points du monde, je reviendrai, comme j'ai fait ce soir, à des époques que je ne puis déterminer. Je reviendrai vous dire : « Partons -nous ? » jusqu'à ce que vous me compreniez enfin.
— Je ne pourrai jamais accepter.
— Vous êtes pourtant malheureuse I
— Affreusement. Si je n'avais point, par une sorte de miracle qui m'a bien fait comprendre que la Providence ne m'abandonnait pas, rencontré votre bellesœur à VOraîigcrie, peut-être que je serais devenue folle...
— Oh I Berlhe ! quelle horreur 1 Et vous voudriez?...
— Continuer? oui. 11 ne fallait pas que j'épousasse cet homme. Mais puisque maintenant c'est fait, il
n'y a plus à y revenir. Le pire, c'est que je n'ai même pas la consolation de penser que j'accomplis un devoir. Je ne me sens aucun devoir.
— Alors, venez.
— Non, Jean. Je sais que votre carrière serait brisée. Je connais le monde, surtout maintenant. Il est toujours le plus fort. Il est implacable. Je ne veux pas, ah ! surtout je ne veux pas nuire à celui que...
— Achevez, ma bien-aimée...
— A celui que j'aime...
Et, en prononçant ces paroles, en les laissant s'échapper de ses lèvres, la jeune femme haletait d'émotion. Déjà, elle eût voulu les retenir. Une rougeur de confusion envahit son visage...
— Vous m'aimez donc I s'écria Jean, qui poussa une sorte de cri de triomphe... C'est la première fois que vous me le dites, la première, la première !...
Il s'était arrêté de nouveau, presque solennel. Il mit sa main devant ses yeux, comme s'il voulait méditer, rentrer dans la profondeur de soi-même, s'y perdre, ne plus rien voir du monde extérieur. Son cœur battait. Il éprouvait comme un étourdissement. Berthe le contemplait, en silence, bouleversée. Avec un mot, un seul mot formé par un peu d'air dans sa gorge de femme, elle venait, comme un coup de hache qui ébranle un arbre, de faire vaciller cet homme grand et robuste, ce maître de la vie...
Il l'entraîna vers le bord de la route, il étendit son manteau sur la colonne abattue d'un peuplier qui faisait là comme un énorme et long banc de mousse, la fit
asseoir, et se plaçant à côté d'elle, passa le bras autour de sa taille.
— Depuis trois ans, dit-il, que j'attendais ce mot, ah I Berthe, je ne l'espérais plus. Que n'importe tout le reste?... Vous m'aimez !
— Puis-je vous le cacher? Et pourquoi le cacher? Oui, Jean, je vous aime, et je crois bien que je vous ai toujours aimé. Mais je vous ai rencontré trop tard.
— Il n'est jamais trop tard. Venez.
— N'insistez pas, mon ami. Vous venez de dire vousmême: Que m'importe tout le reste? « Est-ce que vous ne sentez pas que cet instant est unique, que sa beauté ne se retrouvera jamais, que nous peinerions toute la vie, comme deux condamnés, à le recomposer sans que jamais il ne nous revienne intact. Et nous en aurions le regret. Ce clair de lune, Jean, cette route blanche, cette solitude magique, cet apaisement de la nature, cet oubli où les forces mauvaises sont de nous en cet instant béni, ce bonheur enfin, goûtons-le, voulez- vous ? sans arrière-pensée, sans projets, puisqu'il est là. Je l'ai attendu sans le prévoir, comme vous mon aveu. Ils sont venus tous deux, n'est-ce pas ?IS'en demandons pas plus à la vie. Et vous-même, ne parlez plus. Je suis tellement heureuse !
— Mais demain? reprit le jeune homme anxieux, après un silence hors de toute évaluation de temps, et pendant lequel, serrant sa compagne contre lui, il lui semblait la faire pénétrer en soi, la mêler au torrent de son sang, mais demain ?
— Demain, dit-elle, avec une simplicité effrayante, demain, je paierai...
— C'est cela que je ne veux pas, riposta Jean, avec une sorte d'indignation. C'est votre bonheur que je veux.
— Je n'en demande pas tant...
— Que souhaitez- vous enfin ?
— Que vous restiez là bien tranquille, que vous ne parliez plus, que je sente votre amour, mais plus votre inquiétude, mais plus votre anxiété de l'avenir.
Elle laissa tomber la tête sur sa poitrine. Il la serra dans ses deux mains, avec force. Le clair de lune en faisait le masque le plus pathétique et le plus beau. Ses lèvres rouges, délicates et sensuelles, l'attiraient comme un aimant invincible. Il se pencha vers elles. Il les toucha. Alors, ses yeux à elle se fermèrent et elle lui rendit son baiser avec une ardeur tellement intense et tellement désespérée que, de ses yeux fermés, s'écoulaient, malgré elle, des larmes, de longues et lentes larmes tièdes qui venaient se mêler à ce baiser, et lui donner un goût voluptueux et mortel, qui les faisait défaillir.
— Pourquoi pleurez-vous, mon amour? demanda Jean, lorsqu'il eut la force de parler.
— Je ne sais pas ! soupira-t-elle faiblement. Ah ! ne me demandez plus rien. Je ne sais plus où je suis, ni ce que je fais, ni rien... Jean ! vous êtes là, vous êtes revenu.
— Je suis revenu pour vous chercher, Berthe, répéta l'amoureux, obstiné. Pendant ces deux années, vous
avez été la compagne idéale de toutes mes pensées, mon inspiratrice constante. Voulez- vous être ma compagne vraie, celle de ma vie? Un mot à dire! Un premier pas à faire du côté opposé de la route. Cela suffirait. Venez, Berthe, venez.
— iVon, Jean, je ne viendrai pas.
— Alors, dit-il, irrité, si notre baiser n'a pas suffi à vous convaincre, alors, Berthe, c'est que tout est perdu. Et il faut que je vous dise adieu...
— Non, ne partez pas, je vous en supplie. Restez encore...
— Mais à quoi cela sert-il ?
— A me donner la force de continuer ma vie... Ne me comprenez- vous pas ? Ah I ingrat, ne sentez-vous donc pas comme je suis tentée? Restez à Saint-Gratien. Que je vous revoie, comme je vous ai vu ce soir ! Que je puisse, parfois, vous rencontrer! Comme ce soir. Que je sente que vous n'êtes pas loin!... Puisque je vous dis que je n'en demande pas davantage. .. Allons, ne refusez pas la seule chose dont je vous aie jamais prié... Dites que vous resterez.
— Toute ma vie, s'il le faut. A vous attendre, à vous supplier.
— Non pas toute notre vie. Quelques jours seulement, quelques jours. Si vous saviez la joie qu'ils me donneront! J'aime tant vous voir, vous entendre, être à vos côtés, penser que toute cette brillante parade de votre esprit, dont les autres s'éblouissent, c'est pour moi que vous la déchaînez, c'est de moi qu'elle s'inspire. Cette cour secrète que vous m'avez faite, ce soir, vous ne
pouvez pas vous imaginer avec quelle joie j'y étais attentive I Tout cela serait perdu si vous m'emmeniez, tout cela serait impossible... Restez quelques jours, à me donner, — je vous en serai si reconnaissante! — le seul bonheur que je souhaite...
— Est-ce vraiment le seul? interrogea-t-il, avec une sorte d'âpre tendresse, en la regardant au fond des yeux, et en lui prenant de nouveau un baiser. Mais cette fois elle le lui rendit sans larmes, avec une fougue où se discernait la passion seule.
— Vous voyez bien ! dit-elle, vous voyez bien que non. Et elle se mit à sourire, d'un sourire si ensorcelant qu'il lui répondit, en hochant la tête :
— Ah ! vous savez que vous ferez de moi tout ce que vous voudrez. Mais êtes-vous heureuse?
— Je n'ai jamais été plus heureuse, avoua-t-elle, avec une gravité que son sourire, persistant, faisait exquise. Puis elle se leva, lui tendit les mains pour qu'il se levât à son tour.
— Rentrons maintenant !
Ils reprirent leur chemin, très lents, très calmes, la main dans la main. Jean se sentait maintenant tout apaisé. La proposition de Rerlhe, si différente pourtant de la sienne, non seulement ne le révoltait plus, mais encore lui semblait toute naturelle. Vivre ici quelques jours, prolonger indéfiniment ces quelques jours, la revoir, l'accompagner, la tenir dans ses bras, goûter sur sa bouche ces baisers divins, ces paroles peut-être encore plus douces, sentir le consentement de son
âme dans la révolte de ses refus, tout cela était si doux, si beau ! Tout cela faisait un tel contraste avec les tristesses de ces deux années de séparation!... Tout cela, enfin, c'était lui obéir, c'était peut-être la sagesse.
Lorsqu'ils furent arrivés devant la grille du château des Orfraies, il la prit une dernière fois dans ses bras, la serra à Tétoulfer, puis il repartit, chancelant d'ivresse.