LA PLURALITÉ OES ACHORIONS
La question de la pluralité des Parasites capables de déterminer le l'avus est une de celles qui a soulevé le plus de discussions dans le monde spécial des Dermatologistes. Je dois l'examiner à mon tour. Elle est complexe, et la meilleure manière de l'exposer, à mon avis, est d'en retracer l'histoire. L'évolution des opinions sur ce point montrera mieux que tout les difficultés particulières à ce sujet.
Historique. — Lorsque j'ai raconté plus haut l'histoire du Favus(2), j'ai dû l'interrompre au moment où Grawitz, après avoir cru, de 1877 à 1880, à l'unicité de culture et d'espèce du Favus et de la Trichophytie, était revenu en 1880 sur ses premières affirmations pour différencier nettement l'Achorion, du Trichophyton, bien qu'il crût ces deux Champignons proches entre eux(3).
A la même date, Duclaux présentait à l'Académie des sciences la culture différentielle des deux Parasites (*). La différenciation des deux Champignons fut précisée par Verujsky(3).
(') J. Sabrazès. Pseudo-tuberculoses faviques expérimentales (Ann. de Dermat., 1893, p. 414). Le même auteur a obtenu une pseudo-tuberculose du péritoine et aussi une trichophytose pulmonaire avec un Trichophyton non précisé.
Cf. aussi Bukovsky. Ein Beitrag zur Kenntniss der experimentellen und klinischen Eigenschaften des Achorion Schônleinii (Arch. /'. Donnât, u. Syph., 1900, t, LI, p. 564).
(-) Ce vol., p. 67.
(5) <i. Gravitz. Beitrage zur systemat. Botanik der pflanzlichen Parasiten mit experiment. Untersuch. u. d. durch sie bedinglen Krankheiten (Arch. /'. jiat/i. Anal, und Physiol. und f. klin. Medicin , 1877, t. LXX, p. 546).
Ueber Schimmelvegetationen im tierischen Organismus (Arch. f. patliol. Anat. u. Physiol. u. f. klin.^Med., 1880, t. LXXXI., p. 355).
Die Anpassungstheorie d. Schimmeipilz-e u. d. Kritik d. Kaiser/. Gesûndheilsàmles, -1881, t. XVIII, p. 657-677 (Semaine médic., 15 janvier 1886).
(4) E. Duclaux. -Soc. de Biologie, 16 janvier 1886.
(B) Yi-:r,ujSKY. Annales de l'Institut Pasteur, 1887, n° S. p. 569-391.
540 FAVUS.
A peine l'identité de l'Achorion venait-elle d'être reconnue que son unicité fut mise en doute. Elle fut attaquée d'abord en trois mémoires par Ouincke ('), lequel voulut démontrer que la forme de la lésion favique dépendait de la nature et de l'espèce du Parasite causal, mais comme on peut voir sur le même malade des godets et des cercles, il fallait donc supposer cette chose incroyable que le même malade abritait deux Achorions différents, l'un faisant les cercles et l'autre les godets. Telle était l'opinion de Quincke. Dans son premier travail il avait admis trois Achorions (a, (3, y). Dans son troisième il n'en reconnaît plus que deux espèces : a duveteux et y spongoïde, bien qiïil eût rencontré les deux sur le même malade. Pour lui, et jusqu'en I88il("2), l'espèce a produit le favus en cercle, et l'espèce y le favus à godets.
Cependant, de quatre cas examinés, Pick ne cultivait qu'un seul Achorion (y de Ouincke) (3) et les recherches de Munnich (v) le faisaient conclure de même en faveur de l'unicité favique.
Kràl, reprenant cette question avec les dernières méthodes bactériologiques du temps, et procédant par dilutions après écrasement au mortier d'un débris de godet et ensemencements de plaques multiples, retrouva, sur J8 plaques, le même Champignon sans mélange. Il en 3 reprit 30 semences en des points différents et obtint toujours le même Parasite qu'il cultiva sur tous milieux (s).
Cependant, à l'hôpital israélite de Varsovie, Elsenberg recherchait les 3 favus de Ouincke; il ne trouva pas son espèce duveteuse oc, celle qui devait donner lieu au favus herpeticus, mais il trouva 2 variétés I et II qu'il crut pouvoir identifier aux achorions J3 et y de Ouincke (6).
Jadassohn, au contraire, identifie le Champignon qui fait les godets du corps et les godets du cuir chevelu, il fait remarquer qu'Elsenberg n'a pas inoculé à l'Animal ses deux favus et que, quant à lui, il n'en a jamais trouvé qu'un, celui de Grawitz ou la variété II d' Elsenberg (rj
(') Quincke. Ueber Favuspilze (Arch. /'. experim. Pat/toi. und Pliarmac, XXII, p. 0W2, 1880).
Ouincke. Ueber Favus (Monatsh. /'. prakt. Demi., n° 22, Bd VI., 1887).
(-') Q/uincke. DoppelinfeUtion mit Favus vulgaris und Favus herpeticus (Monalslm fur prakt. Demi.. 1889, Band VIII, n° l2).
(3) Pick. Ueber favus (Prager med. Wochenschrift, 1887).
(4) Munnich. Beitrag zur Kenntniss des Favuspilz (Arch. f. Hygiène, 1888, Vllj p. 246).
(8) Kral. VerhandI. der deutsch. dermat. Gesellschaft. Congress zu Prag. 1889.
Ueber den Favuserreger. Congresso medico internazionale di Berlino (Centrai blatt /'. Bakt. und Parasit, Band VIII, n" 24-25, 1890 et Arch. /'. Demi. u. Syph., 1891).
F. Kral. Untersuehungen ûber Favus. II Mykologischer Theil (Arch. /'. Dermat. u. Syph., Ki'ganzungshef'te, n° 1, p. 79).
(6) Elsenberg. Ueber den Favuspilz (Arch. f. Demi, und Syph., 1889. p. 79).
(7) Jadassohn. Verhandlungen der deutschen derniatologischen Gesellschaft ; Congress zu Prag (Arch. f. Dermat. und Syph., 1889, p. 77).
LA PLURALITE DES ACHORIONS. 541
Et bientôt Elsenberg lui-même comprend l'insuffisance de différenciation de ses deux variétés et redevient uniciste (').
Ainsi la doctrine de l'unicité ralliait de plus en plus nombreux adhérents, et Pick consacra son succès par ses recherches sur 22 cas de favus de tous sièges et de toutes formes, concluant à l'unité foncière de l'Achorion, en dépit des manifestations polymorphes de la maladie (2).
Pourtant Ouincke affirmait toujours l'existence de ses deux Achorions % ety(3) et voici que le laboratoire de Unna rentrait en ligne avec un travail de Frank, qui, sur six cas de favus (4 cas humains, 2 cas animaux) avait cru isoler trois Achorions, parmi lesquels a et y de Ouincke (4). La même année, parlant au 64e Congrès des naturalistes allemands, tenu à Halle, Unna (3), qui a examiné des échantillons de favus anglais, allemand, hollandais et italien, croit voir que les espèces de favus sont très nombreuses, et, deux ans plus tard, avec Neebe, Unna décrit non plus trois, mais neuf espèces de favus : trois aérobies et six aérophobes (6).
Il faut bien le dire, le laboratoire de Unna ne suivait point de méthodes bactériologiques précises, et toutes ces différenciations manquaient de netteté. Tous les Champignons hyphomycètes étant des aérobies stricts, il ne pouvait y avoir d'Achorions aérophobes, ce mot pour Unna voulait simplement dire que les Achorions aérophobes poussaient dans l'épaisseur du milieu et les aérobies à sa surface. Mais ce fait dépend exclusivement de ce que le Champignon est plus ou moins adapté au milieu nutritif sur lequel on le sème et non pas du tout de ce qu'il est aérobie ou anaérobie. Dans ce travail on remarque plusieurs erreurs de méthode ou d'interprétation analogues.
Ces travaux n'entamaient point l'opinion formelle des unicistes, renforcée par des études nouvelles. W. Dubreuilh, et J. Sabrazès, en sept cas de favus de toutes formes, ont trouvé toujours le même Acho-
(') Elsenberg. Ueber den Favuspilz bei Favus herpeticus (Arch. f. Derm. und Syph., 1890).
(â) J. Pick. Untersuchungen iïber Favus. I. Klinischen und experimentéller. Theil (Ergânzungshefte n° 1 zum Archiv. f. Dermat. und Syph., 1891, p. 57).
(3) Ouincke. Zur Favusfrage (Arch. f. Dermat. und Syph,, Band XXXI, p. 65).
(4) Frank. Monatsh. f. prakt. Dermat., Band XII, n° 6, 1891.
(3) P. -G. Unna. Congrès de Halle (Séance du 24 sep. 1891). Il y présenta en outre les cultures des trois favus de Frank : griseus, sulfureus tardus et sulfureus celerior, avec les différences observées dans leurs inoculations à l'Homme, à la Souris blanche et au Lapin, etc, (Drei Favusarten. Mortatshefte /'. prakt. Dermat., Band XIV, 1, 1892).
(6) Unna et Neebe. Die bisher bekannten neun Favusarten (Monatsh. /'. prakt. derm., Band XVI, 1895). Les espèces aérobies s'appelaient enthytrix, ataklon et radians. Les espèces anaérobies ou aérophobies s'appelaient dikroon, acromegalinun, demergens, cysticwn, monilïforme et tarsiferon. Ces noms et ces faits n'ont plus qu'un intérêt de curiosité.
542 FAVUS.
rion aves ses mêmes caractères de culture ('). Et ces résultats sont aussitôt confirmés par Mibelli et par Marianelli qui, en toutes leurs recherches, n'ont jamais rencontré qu'un seul et même Achorion. Et comme Krâl avait mis en doute les résultats de tous les auteurs, affirmant qu'aucun des Champignons isolés par Grawitz, Boer(2), Veriïjski, Munnich, Fabry (3), n'était semblable et que les Champignons y de Ouincke et II d'Elsenberg présentaient entre eux de notables différences, Mibelli (4) montre qu'entre différentes cultures dumême Achorion, on observe des variations de forme assez importantes, expliquant, par le polymorphisme delà culture, les différentes descriptions des auteurs, sans qu'on en doive conclure que chacun d'eux ait décrit dans le favus des Champignons différents, Ce mot était l'explication de bien des erreurs et de celles de Unna en particulier. Puis la thèse de A. Marianelli parut; elle soutenait les mêmes opinions (s), ainsi qu'à Leipzig un travail de Plaut(6). Quinquaud, à Paris, affirmait les mêmes conclusions (7). Ces tendances trouvèrent leur expression plus complète dans un travail de Max Biro montrant que les cultures de favus qui paraissent les plus différentes perdent peu à peu de leurs aspects différentiels par passages successifs sur le même terrain de culture (8).
11 est à remarquer que tous les travaux précédents ou presque tous ont incliné leur auteur à croire d'abord à la pluralité des Achorions. Et puis peu à peu, tous ou presque tous sont redevenus unicistes. Ainsi en arriva-l-il pour Bodin. En 1895 (9) il croit à une grande pluralité du favus ; l'année suivante à une pluralité plus restreinte (10). Et d'année
(') W. Dubreuilh et Sabrazès! Sur le champignon du favus (14e Congrès de l'Association médicale italienne à Sienne. Août 1891.)
(-) Boer. Zùi. Biologie des Favus (Vierteljahr. /'. Derrn. u. Syph., XIV, p. 429, 1887).
(r>) Fabry. Arch. /'. Dermat. u. Syph-., 1899.
('') V. Mibelli. informa mecîica, n° 09, 1891 et Giovn. ilal. del. mal. ven. e délia pelle, 1892.
(3) A. Marianelli. Achorion Schônleinii, inorfologia, biologia e clinica (Tesa de libéra Docenza), 56 pages, brochure. Pisa (Typographie Peraccini, 1892). Sur: 172 cas de favus ayant fourni 161 localisations au cuir chevelu, 8 au corps et 8 aux ongles. M. a toujours trouvé un seul et même Champignon assez polymorphe.
(6) Plaut. Beitrage zur Eayusfrage (Centralhlat /'. Bakt., Bd XI, 1892, p. 557).
(7) Quinquaud. Soc. franc, de Dermat. et de Syph. Séance du 22 av. 1892.
(s) Max Biro. Untersuchungen iiber tien Favuspilz (Arch. /'. Derrn. u. Syph., 1895, p. 945).
Max Biro. Du champignon du favus (Gaz-cta Lekarska, 16-25 sept. 1895).
(9) E. Bodin. Note sur le favus de l'homme (Ann. de Derrn. et de Syph., 1895, p. 415).
(10) E. Bodin. Sur In pluralité du favus (Ann. de Derrn. et de Syph., 1894, p. 122(1).
E. Bodin. Les champignons parasites de l'homme. Collection Leauté, 1904, p. 64-65.
LA PLURALITE DES ÀCHORIONS. 543
en année il serait ramené à l'unicité s'il n'avait pas connu déjà le l'avus de la Souris dont nous reparlerons tout à l'heure.
Et quand cette évolution vers l'unicisme ne se fait pas dans l'esprit des maîtres, elle se fait dans celui de leurs élèves. Ainsi Tischoutkine après mille cultures, après avoir étudié six favus de LTnna, après avoir observé le polymorphisme des cultures de l'Achorion banal est ramené à l'unicité favique et conclut que Frank, Unna et Neebe n'ont pas donné la preuve de la diversité de leurs espèces (').
C'est l'opinion formelle de Pick dans son rapport sur l'état actuel de la théorie des Dermatomycoses (1894). Il n'y a qu'un seul Champignon du favus (2).
Pluralité des Achorions animaux. — La question n'était pas si simple.
En 1895, j'avais reçu par l'intermédiaire de M. Hallopeau, le cadavre séché d'une Souris morte de favus et envoyé de la ville d'Autun. La culture, répétée à cinq et six reprises différentes, me donna très purement un duvet blanc inoculable, tout à fait différent de la culture de l'Achorion humain. Je m'occupais alors exclusivement des Trichophytons, je passai ce cas et cette culture au D1 Bodin qui étudiait les favus. Et ce fut l'un de ceux qu'il décrivit. Plus tard, il le retrouva à Rennes, dans un godet de la joue chez une jeune fille et dans les godets de Souris mortes de favus dans une maison voisine. Cette observation donna lieu de sa part à un excellent travail sur le sujet (3) Il y avait donc un Achorion duveteux blanc, distinct de l'Achorion à culture spongoïde banal. Etait-ce bien comme Bodin le voulut : l'Achorion duveteux a, trouvé par Quincke dans un cercle de favus herpéticus, chez un malade dont il avait obtenu l'Achorion banal au cuir chevelu, je ne le crois pas du tout. A mon avis Quincke avait cultivé une impureté de la peau pour un favus, et l'Achorion Quinckeanum appartient à Bodin, non à Ouincke, mais peu importe. Peut-être est-ce la même espèce parasitaire qu'Ingianni, de Gènes, avait extrait en 1900 d'un godet de la paupière, car il s'agit, dans cette observation, d'un Achorion duveteux qui pourrait bien être l'Achorion duveteux de la Souris (4).
Dès 1895, du reste, Sabrazès, bien que profondément uniciste et n'ayant, comme moi d'ailleurs, jamais trouvé dans le favus humain que le même Achorion banal, identique en tous les cas, avait décrit
(') V. Tischoutkine. Étude sur la morphologie et la biologie des Champignons du genre Achorion (Th. de St-Pétersbourg, Journ. de méd. mil., sept. 1894).
(2) IVe Congrès de Dermatologie de Breslau. Séance du 14 mai 1894.
(3) E. Bodin. Sur le champignon du favus de la souris. Achorion Quinckeanum (Areh. de parasit., V, n° 1, p. 5, 1902).
(4) Ingianni. Una rarissima forma di Achorion (in Bollet. del Àc. reg. med. de Gênes, 1900).
544 FAVUS.
un Achorion de la Poule et un Achorion du Chien • L'Achôrion de la Poule très bien caractérisé désormais et l'Achôrion du Chien moins bien défini parce qu'il ne fut pas retrouvé depuis lors.
Enfin, un autre Achorion existe encore : Y Achorion gypseum, parfaitement observé et décrit par Bodin en 1907.
Ainsi donc, si comme le dit Sabrazès lui-même, l'Homme ne montre presque jamais que le même favus, cependant il existe quelques rares espèces d'Achorion, d'origine animale probable, puisqu'on les trouve plus souvent chez l'Animal que chez l'Homme, mais qu'on peut, par hasard, observer chez l'Homme et qui sont d'espèce très différente de l'Achôrion banal.
Je n'insiste pas ici sur ce point. On comprendra bien mieux ce que valent ces Achorions animaux dans la série des Dermatophytes quand nous consacrerons plus loin à chacun d'eux un chapitre particulier.
Pléomorphisme de l'Achôrion Schonleinii. — Un autre fait obscurcissait la question de la pluralité des Achorions, comme celle de la pluralité des Trichophytons.
Après des mois, les vieilles cultures boursouflées et tourmentées du favus peuvent donner lieu sur milieux sucrés à un duvet bleuie pléombrphique, extrêmement analogue à ceux que nous connaissons chez presque tous les Trichop/tytons et Microsporums .
Quelquefois même, en réensemençant de vieilles cultures, demidesséchées, sur milieux d'épreuve, cultures qui présentent tous les caractères de la culture-mère, la culture qu'on obtient est le duvet pléomorphique.
Comme les duvets des Trichophytons et des Microsporums, celui-ci peut être réensemencé, et il garde sa forme héréditairement sur tous milieux. De plus, en changeant sa forme primaire en forme duveteuse, l'Achôrion change aussi ses besoins physiologiques. Ainsi la forme duveteuse de l'Achôrion pousse très rapidement et d'une façon luxuriante sur la gélose sucrée et pauvrement azotée, milieu défavorable à la culture primaire de l'Achôrion.
Ce duvet blanc pléomorphique avait été vu et explicitement mentionné par Krâl en 1894 (2), je l'ai étudié en 1899 (3), et M. Truffi le décrivit très précisément vers la même époque (*). et peut être, certains des caractères donnés par Verujsky et par Boer(s) à la culture de
(') J. Sabrazès. Favus de l'homme, de la poule et du chien (Annales de Dermat. et de Syph., 1895, p. 340).
(-) Kral. Arch. f. Derm. u Syph., Bd XXVII, 1894.
(3) Sabouraud. Art. dermatophytes [Pratique dermatologique, t. I, p. 822).
(4) M. Truffi. Ricerche speriiiientali sulle tighe et studi sullo Achorion di Schônleïn (Clinica dermosifilo pratica de Pavia, 1900).
(5) Bof.r. Zi'ir Biologie des Favus (Vierteljahr f. Derm. u. Syph., XIV p. 429, 1887).
ACHORION QUXNCKEANUM. bkb
i'Achorion provenaient-ils de ce fait que ces deux observateurs décrivaient leurs cultures pléomorphiques et dégénérées.
Quoi qu'il en soit et pour résumer cette question en trois mots, je conclurai :
1° Dans l'immense majorité des cas de favus de toutes formes et localisations sur l'Homme, le Parasite causal est une même espèce d'Achorion qui est I'Achorion banal ou Sehônleinii, dont les cultures peuvent être d'aspect un peu polymorphe, sans cesser pour cela d'appartenir à la même espèce.
2° Dans de très rares cas chez l'Homme, un peu plus fréquents chez l'Animal, on trouve des Achorions différents qui paraissent d'espèces rares puisqu'on n'en connaît que quatre : FAchorion gallinae, l'Oospora canina de Sabrazès-Costantin, I'Achorion Ouinckeanum de la Souris et I'Achorion gypseum décrits par Bodin.
5° Les vieilles cultures d'Achorion banal, en vieillissant sur milieu sucré, peuvent donner un duvet blanc pléomorphique assez analogue d'aspect à la culture de I'Achorion Ouinckeanum.
ACHORION OUINCKEANUM (Bodin, 1902).
Le favus chez la Souris. — Le plus anciennement connu des favus animaux est le favus de la Souris. Il est connu depuis plus de cinquante ans. 11 semble que c'est Draper qui l'observa le premier ('). Après lui Neumann cite Friedreich (2), Gluge(3), Pieschel (*), Zander (5) et Schrader (6j comme en ayant observé et relaté des cas. En 1868, Anderson a observé sur une petite fdle un favus qu'il crut causé par celui de Souris prises au piège, et qu'elle communiqua d'ailleurs à plusieurs membres de sa famille (7j. En 1869, Molière présenta un Rat favique à la Société des sciences médicales de Lyon. Du reste, « les Souris faviques semblent particulièrement fréquentes à Lyon, écrit Neumann (8j et chez elles, la maladie qui débute d'ordinaire par l'oreille, amène souvent la mort ». Il est difficile d'établir si le favus des Souris tire son origine de celui de l'Homme à la suite des pérégrinations de
(*) Draper, 1854. In Leçons sur les affections cutanées parasitaires de Bazin, 2e édit , Paris, 1862.
(2) Friedreich. Écho médical Suisse, mai 1857.
(3) Gluge el cI'Ukede.m. Ann. de méd. vêtir., 1858, p. 570.
(4) Pieschel et Votgtlaender. Bericht ûbér d., Veterindrvjesen im K. Sachsen, f. 1857, p. 23.
(3) Zander. Arch. f. pathol. anal., XVI, 1858.
(c) Schrader. Arch. f. pathol. anat., XVI, 1858.
(") Anderson. On the parasitic affections of the skin., Lond., 1868, p. 164.
(8) Neumann. Traité des maladies parasitaires des animaux, 1892, p. 505.
ces petits rongeurs parmi les vêtements ou coiffures des teigneux. Mais ce qui est certain, c'est qu'ils peuvent communiquer leur maladie à l'Homme. Simon ('), Rodet (2), Démons (3), Fleming (4), Mégnin(5), Unna et Frank (6), Bodin (de Rennes) (7), ont fourni des observations nouvelles de favus de la Souris, observations auxquelles il faut ajouter celle de Du Bois (de Genève) (8) non publiée, ainsi que l'observation, par Bodin et par moi, de la Souris favique envoyée d'Autun (1895) et enfin la très récente observation d'Anderson (1909).
En consultant ces observations, qui se ressemblent toutes, on pourrait supposer que tous ces cas sont identiques, pourtant il n'en est
Fis. 250.
Souris de maison atteinte spontanément d'un favus dû à YAchorion Schônleiniê (Observation et cliché de Du Bois, de Genève.)
point sûrement ainsi. Très peu d'observations se sont accompagnées de culture, celles de Unna, de Bodin et de Du Bois seules. J'y ajoute celle de Bodin et moi en 189Ô. Or, les cultures de Du Bois, certainement, et celles de Unna et Franck, probablement, étaient celles du favus humain, tandis que celles de Bodin et la mienne étaient de
(') Simon. Areh. fur DermaloT., 1872, p. 401.
(-) Rodet. C. R. de la Soc. des se. méd. de Lyon, 1873.
(s) Démons. Mém. et bull. de la Soc. de méd. el de chir. de Bordeaux, 1874, p. 117.
(4) Fleming. The veterinarian, 1875.
(3) Mégnin, Raillet. .Soc. cent, de méd. vél. (Recueil 1881, p. 92-94), etc.
(6J Unna et Franck. Communication, au Congrès de Halle, de cultures provenant de Souris l'aviques du jardin zoologique de Hambourg.
(7) Rodin (de Rennes). Sur le Champignon du favus de la Souris (Arch. de Parasit., V. 1902, p. 5).
(s) Du Rois (de Genève). Communication de photographies et préparations.
ACHORION QUINCKEANUM.
5'il
l'Achorion à culture duveteuse. La Souris peut donc présenter deux favus différents et on ignore avec quelle fréquence relative.
Pour Bodin, le favus à culture duveteuse est le seul vrai favus de la Souris (*) et la Souris ne présenterait le favus à culture banale que par inoculation accidentelle d'un favus humain. Mais il ne semble point qu'on puisse affirmer cela. Lorsque Unna, en 1891, présenta au Congrès de Halle trois Achorions différents : griseus, sulphureus tardus et sulpliureus celerior, il avait obtenu ce dernier, à deux reprises, de Souris
fifâm't
BWSESSRi^^BBm'
Fig. 231. — Hérisson commun atteint spontanément d'un favus dû à l'Achorion Schônleinii clans la même maison que la souris de la flgure précédente. (Observation et cliché de Du Bois, de Genève.)
sauvages prises dans le jardin zoologique de Hambourg. Tous ces favus, d'après leur description, n'étaient que l'Achorion Schônleinii, de culture plus ou moins grise, ou jaune, ou tardive ou rapide. Car toutes ces différences s'observent d'un cas à l'autre dans les cultures de l'Achorion sans désigner des espèces fixes. Et si même on continuait à croire qu'il s'agissait là d'espèces différentes, l'espèce observée sur la Souris ne serait point, en tous cas, l'espèce duvejeuse, de culture si spéciale et différentielle dont Bodin a fait l'Achorion Quinckeanum. De même, dans la très intéressante observation de Du Bois, de Genève,
(') E. Bodin. Sur le Champignon du favus de la Souris (Achorion Quinckeanum, Arch. de parasilologie, V, n° 1, p. 5, 1902).
dont nous avons parlé plus haut, il s'agissait d'une épidémie de favus chez des Souris, dans une maison de campagne inhabitée, avec contamination d'un Hérisson qu'on y avait enfermé pour leur faire la chasse. Dans ce cas, il s'agissait de l'Achorion banal et la culture était identique de tous points aux cultures ordinaires des cas de favus humain.
La Souris peut donc présenter deux Achorions et la maladie paraît chez elle aussi spontanée avec une espèce favique qu'avec l'autre.
Je laisserai de côté maintenant les cas d'Achorion Schônleinii
Fig. 2o"2. — Le même Hérisson vu de profil.
observés sur la Souris pour ne m'occuper que des cas produits par l'Achorion à culture duveteuse, dit Achorion Quinckeanum par Bodin. Je l'ai observé en 1895 sur la Souris envoyée d'Autun à M. Hallopeau qui me l'avait donnée. C'était une petite souris grise, de maison, morte et sèche ; elle présentait sur le flanc deux petits godets, de couleur blanc d'argile, saillant de 2 millimètres à travers le poil ébouriffé. Leur surface contournée rappelait celle du vieux favus squarreux, non pas celle du godet classique. Sur la tète, mais asymétriquement, une large croûte favique occupait toute la surface du crâne et empiétait sur le côté droit jusque sur la joue. C'était aussi une masse d'un blanc sale, sèche, friable, de surface contournée; cette croûte adhérente ne pouvait être soulevée et tombait en poussière au grattage.
A quatre reprises différentes, à Rennes, dans la seule année 19023 Bodin put examiner des Souris faviques provenant d'un même pâté de maisons très vieilles, et voici comment il décrit leurs lésions :
ACHORION QUINCKEANUM. 549
« Plus ou moins abondants, suivant les cas, on trouvait des godets typiques de dimensions variables et siégeant le plus souvent vers l'extrémité céphalique de l'Animal, godets isolés ou réunis pour former une masse croûteuse, blanc-jaunâtre, sèche et d'aspect très favique, analogue à ce que l'on constate chez l'enfant quand il y a coalescence des godets. »
Bodin note en outre de profondes altérations des oreilles, déchiquetées par le grattage et la maladie, et réduites à des moignons, à la base desquels des godets très petits peuvent se dissimuler.
Tout récemment Adamson (') a fourni une observation similaire et très intéressante d'une Souris favique, ayant contaminé un enfant, et dont les lésions consistaient en une plaque arrondie occupant, au-dessous de l'oreille droite, la joue et le cou de l'Animal, c'était un placard de croûte blanc-jaunâtre de favus squarreux (•*).
Lésion humaine. — Je n'ai jamais vu ce favus sur l'Homme. Bodin l'a observé deux fois, une fois chez une fillette de sept ans. Elle habitait, à Rennes, une maison toute proche de celle où l'on avait pris les Souris faviques. A l'angle de la mâchoire inférieure droite, elle présentait une lésion érythémateuse ovalaire, au centre de laquelle quatre godets faviques, d'aspect classique et de deux millimètres de diamètre. La lésion, récente, fut vite guérie, le cas restant sporadique.
Dans la deuxième observation de Bodin, il s'agissait d'une jeune femme présentant une lésion érythémato-squameuse circinée, sans godets, tout à fait trichophytique d'aspect.
Dans son observation précitée concernant un cas de favus chez la Souris, Adamson avait observé aussi une lésion spontanée humaine (3). C'était sur le cou d'un garçon de 10 ans, une tache ovale bien délimitée, érythémato-croùteuse,de trois centimètres de diamètre environ, diagnostiquée trichophytique \, et sur laquelle se développèrent trois petits godets typiques, bien formés, de couleur jaune-soufre et dont l'auteur donne une photographie très remarquable.
Examen microscopique. — Nos documents sur la structure de ce Parasite dans sa lésion, sont très incomplets. Dans le godet, sa forme est exactement celle de l'Achorion banal, sans qu'il ait été possible d'établir entre ces deux Parasites, une seule différence.
(') H. G. Adamson1. Photograph of a mouse with favus (Proceedings of Ihe Royal Society of medicine. May 1909. Vol. II, n° 7, p. 105).
(2) Tout récemment Benno Chajes vient de publier une observation concernant des faits analogues, et très obligeamment nous a adressé des cultures neuves du même parasite. Benno Chajes. Ueber das Vorkommen von Maûse favus beim Menschen (Medizinist œn Klinik Wochenschrift fur praktitclie Aerzte, 1910, n° 4.
(3) H. -G. Adamson. Favus of the glabrous skin, with cultures of the type known as Achorion Quinckeanum of Bodin (Proceedings of the Royal Society of medicine. Xov. 1908. Vol. II, n° 7, p. 2).
550 FAVUS.
Les poils de la Souris n'étaient pas parasités. Les lésions humaines ne siégeant pas au cuir chevelu, nous manquons du tableau microscopique offert par ce Parasite dans le cheveu humain.
Cultures. — Les cultures de VA chorion Quirickeanum sont d'aspect étrange. Aux yeux d'un dermatologiste habitué à manier des cultures de Dermatophytes, elles évoqueraient l'idée de la culture pléomorphique secondaire d'un Dermatophyte quelconque, plutôt que celle d'une culture primaire et l'on sait combien tous les duvets blancs, pléomorphiques des divers Dermatophytes se ressemblent. En culture sur gélose maltosée, YAchorion Quinckeanum se présente d'abord comme un petit gâteau surélevé de duvet blanc, arrondi, bordé d'une frange fine et courte. Plus âgée, la culture, d'un blanc parfait, présente l'esquisse d'anneaux concentriques avec quelques godrons ou cannelures sur les bords (PI. XXVII, i,i2, i3). Plus âgées les cultures exagèrent leurs cannelures et leurs plis, autour d'un centre un peu saillant, informe, sur lequel des perles d'eau de condensation.
Sur gélose glucosée, figures analogues (fig. n etn2). Les plus caractéristiques cultures de YAchorion Quinckeanum sont celles que donnent les milieux non sucrés et particulièrement le milieu de conservation (Pept.j 3 p. 100). En vieillissant leur épaisseur s'accuse à la surface du milieu, et leur pourtour, qui présente des saillies et des creux alternés, les fait ressembler à une pièce de pâtisserie (PI. XXVII, ni, m-, m3) (').
(l) Voici les caractères de culture que Bodin indique à l'Achorion Quinckeanum.
Sur gélose peptonisée 1 pour 100 et glucosée à 5 pour 100, en trois jours, la culture est déjà avancée, à l'étuve à 55°, et au bout de 12 jours, elle couvre toute la surface libre d'un disque de gélose disposé au fond d'une fiole d'Erlenmeyer. Cette culture est uniformément blanche et duveteuse, et il se forme en son centre de larges plis ou plutôt des ondulations saillantes. Vue par sa face inférieure, la culture est blanc-jaunâtre, mais, si on la laisse à l'étuve pendant plus de trois semaines, on constate que cette face inférieure se pigmente en partie en violet foncé.
Sur gélose peptonisée à 1 pour 100, glycérinée à 5 pour 100, moins abondante que sur le milieu précédent, la culture est, sur l'agar glycérine, aussi rapide et forme un gâteau dont le centre est marqué par quelques plis comparables aux circonvolutions cérébrales. Toute cette culture est couverte d'un fin et court duvet blanc; sa face inférieure est jaunâtre, mais peut se pigmenter en violet à une époque tardive.
Sur gélose au moût de bière (à 3 pour 100 de maltose) en dix jours, à l'étuve, la culture est développée sur presque toute l'étendue du milieu, elle ressemble a la culture sur gélose glycérinée, mais les plis sont, sur le moût de bière, plus abondants, et envabissent presque toute l'étendue de la culture.
Sur tranche de pomme de terre stérilisée, il se produit un lin duvet blanc très court et assez maigre formant le long de la strie d'ensemencement, une bande sillonnée de petits plis irréguliers, dont le développement reste médiocre.
Sur lait, dès le 5e jour, à 35", l'Achorion Quinckeanum forme une culture blanche, duveteuse, surnageant sur le liquide ; à ce moment, le lait a subi une coagulation dont on se rend aisément compte en agitant doucement le tube de culture, puis ce caillé se ramollit et se liquéfie de haut en bas, de sorte qu'en
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