HISTOIRE ANCIENNE DE LA TEIGNE FAVEUSE
Des cinq teignes galéniques, l'une devait dominer et dominait effectivement toutes les autres, tant ses caractères étaient évidents et différentiels. C'est celle qui est devenue le favus. Eusthène Rudius, qui reproduisait Avenzoar et Avicenne, entre toutes les teignes, distinguait celle-là comme la vraie teigne. Ce fut l'opinion de tout le moyen âge; c'était encore celle de Devergie en 1857. C'est sans doute notre favus que décrivait Ambroise Paré sous le nom de tinea corrosiua (3), bien que Lorry soit à ce sujet d'un avis différent (''). C'est elle aussi que Lorry appelait la vraie teigne, vera, tinea, et qu'il disait être une maladie « quem puevis pauperum aliquando, sed rarius in ilivilibi/x, occurrere omnes consentiunt, née tamen ab ea immunes sttnt adulti. »
Suivant certains auteurs, la teigne était congénitale, et, suivant les autres, acquise. Parmi les anciens, les uns croyaient la teigne née de la lèpre des parents; les autres disaient plus justement le teigneux tils de teigneux, mais ceux-là même croyaient à l'hérédité plus qu'à la contagion.
Lorry cependant ne croit pas qu'on hérite de la teigne, mais du terrain. La description unique qu'il donne de la vera tinea ressemble
(') Meucuiiialis, Libri duo de rnorbis cutaneis. Opéra Pauli Picardii, Venise,
(â) Voyez : Guy de Chauliac. La grande chirurgie restituée par Laurens Joukert etc.. Lyon, 1641, p. 398 et suiv. Bibliothèque de l'hôpital Saint-Louis.
(5) Ambroise Paré. Edit. Malgaigne, Paris 1840, t. II, p. 400-409. La tinea corroxiva est « fort puante et cadavéreuse, de couleur plombine et jaunâtre ».
(4) Lorry. Tractatus de morbis cutaneis. « De lupinosa quam veram sptam agnoscimus Hneam, ne menlîonem quïdem injicit (A. Pavxus) », p. 464.
plus, je trouve, à celle d'un eczéma impétigineux qu'à celle de notre fa vus, ou du moins sa description semble-t-elle réunir et confondre ces deux types morbides et d'autres encore (').
Alibert, qui fut au xixe siècle comme le dernier représentant de notre plus vieille médecine française traditionnaliste, adopta dans ses premiers ouvrages les teignes de Guy de Chauliac, et lorsqu'il y changea quelque chose, ce fut pour faire une faute d'identification assez grave. Jusque-là, c'est la tinea lupinosa qui avait toujours désigné notre fa vus moderne, et la graine du lupin n'est pas éloignée de la forme lenticulaire des « godets » qui sont une caractéristique de la maladie. Ce nom avait donc quelque raison d'être, aussi bien d'ailleurs que celui de Favus (rayon de miel) avait raison de désigner l'impétigo, qu'on dit encore mielleux ou mélitagrique. Alibert abandonna la tinea lupinosa et l'appela Favus. C'était une erreur. Gibert l'a notée (-). Feulard aussi plus explicitement(3); garder le vieux mot eût évité des confusions. Et c'est pourtant de cette erreur d'attribution qu'est venu le nom de notre favus moderne.... Presque toutes nos entités morbides dermatologiques ont dû leur nom au hasard.
Pour la plupart des anciens, le favus était diathésique et de cause interne. Une maladie si tenace avait forcément des racines profondes dans l'organisme; Lorry (4) avait vu un cas de guérison suivi de folie, un autre, de mort....
Alibert ne croyait pas encore à sa contagiosité. C'est pour cela qu'il faut glaner, dans la thèse inaugurale d'un élève d'AIibert, Gallot, l'idée
(*) Lorry. Tractatus de morbis cutaneis. De tinea, art, IV. De Porrigine. Voir aussi : cap. III. De achoribus et favis infantium. La vraie teigne est dite lupinosa quand la croûte est épaisse. Elle est sèche et aride. Au début elle semble peu de chose, at cresci eundo malum, et l'envahissement peut se voir du cou, des oreilles, des paupières... (Eczéma impétigineux?) Lorry note de même sa guérison fréquente à la puberté, et l'on sait que la guérison spontanée du favus ne s'observe pas. Enfin, dans certains cas, la lésion serait ereuse et pourrait même éroder l'os.... En somme, le texte de Lorry n'est pas parmi les meilleurs de son livre. Peut-être doit-on reconnaître le favus actuel dans le fragment de Celse qu'il reproduit en décrivant le quatrième genre des impetigines. Lorry. loc. citât., p. 349 et Celse, lib. VI, chap, 2. Voir aussi 5 et 4 : « Quartum genus est cjnod curationem omnino non recipit, distans colore. Nam subalbidum est recenti eicatrici simife(?) squamutasque habet pallidas, quasdam subalbidas, quasdam lentieulae similes, quibus demptis, profluit sanguis nonnunquam. » Mais ce texte est en somme très vague. Dans le chapitre des herpès (Lorry. Loc. citât. De Herpetibus, p. 294), rien ne semble concerner la teigne qu'on appellera plus tard teigne tondante, sinon : « Is lentius serpit, fere semper rotundam affectans figuram, eximie prurit, et sanationem recepit celerius, aliquando acuti morbi tempora aemulatus. » Cette opinion de la guérison des teignes par une maladie aiguë intercurrente a été, de temps en temps, reprise par divers auteurs.
(2) Gibert. Traité pratique des maladies spéciales de la peau, 2e édition, 1840, p. 237.
(3) Feulard, Teignes et. teigneux. Prophylaxie, hygiène publique. Paris, 1886, p. 16.
('*) Lorry Loc. cit., p. 467.
k LES TEIGNES.
inverse que la teigne vraie (lisez : le l'avus) pourrait avoir une cause parasitaire (1).
L'histoire plus récente du l'avus montrera combien cette idée vraie de l'origine externe des teignes, et du favus en particulier, demanda de temps et de luttes pour conquérir les esprits.
Mahon (2) avait accepté les désignations d'Alibert : pour lui, la teigne laveuse est bien notre favus moderne ; sa description du type morbide est bonne, elle est accompagnée d'une planche en couleurs dont la vérité est saisissante, et qui est l'une des meilleures que je connaisse.
En Angleterre Willan (3) et Bateman (4) avaient classifié les anciennes teignes françaises sous le nom de porrigo. Pour ces auteurs, mieux informés qu'Alibert, et plus respectueux des traditions, lorsqu'elles pouvaient s'accorder avec leur système, le porrigo lupinosa reste la vera tinea des anciens et le porrigo favosa est notre impétigo d'aujourd'hui. Mais le système de Willan-Bateman, accepté par la dermatologie française souvent jusque dans ses fautes, ne put prévaloir ici contre l'erreur d'attribution d'Alibert. Et c'est sous le nom de Favus que la vraie teigne des anciens, celle des teignes actuelles que la médecine avait su distinguer la première, est connue aujourd'hui, non seulement en France, mais dans le monde entier, et même en Angleterre.
C'est Biett, le premier willaniste de France (mais auparavant élève d'Alibert), qui détourna expressément le porrigo favosa de Willan de son sens willanique, pour en désigner la vraie teigne. Le môme mot dans Bateman et dans Biett se trouve ainsi désigner deux entités différentes.
C'est depuis lors que les fameuses croûtes, comparées depuis mille ans aux graines lenticulaires du lupin, furent appelées des favi, avant d'être appelées, comme aujourd'hui, des « godets ». Sur la foi de Willan, pour qui tous les porrigos étaient pustuleux, les favi étaient considérés comme des pustules desséchées.
Biett, en outre, délaissa les autres porrigos willaniques. Il avait
(') « Nous ne nous épuiserons point en conjectures sur la cause prochaine de la teigne, mais nous nous garderons de blâmer ceux qui font des recherches pour « découvrir la cause prochaine de certaines maladies, et nous n'affirmerons point que ces recherches soient toujours inutiles. Ne sait-on pas que dans l'espèce de gale produite par Yacharus (sic) scabiei, cet insecte est la cause prochaine de l'éruption et que cette dernière disparait, dès que, par des moyens convenables, on a fait périr les cirons qui l'occasionnent ».... « Il est possible que la teigne, et diverses autres affections, reconnaissent aussi une cause prochaine étrangère à notre économie, et dont la soustraction prévient ou guérit la maladie. » Gallot. Dissertation sur la teigne. An XI, 1802, p. 72.
(2) Mahon jeune. Recherches sur le siège et la nature des teignes, in-8° avec 5 planches coloriées, Paris, 1829.
(3) R. Willan. Description and trealinent of cutancous diseases, 1798, London, in-8".
(4) Th. Bateman. .4 practical synopsis of cutaneous diseases. Traduction Bertrand, 1820.
mal compris le porrigo scutulata (notre teigne tondante) et l'avait assimilé au l'avus, erreur grave, qui fit qu'on dut découvrir à nouveau ce qui avait été déjà décrit.
Bateman avait étudié aussi, avec une clarté magistrale, et comme une espèce morbide spéciale, ce qu'il avait appelé le'pùrHgo decplvans; notre pelade française, Yalopeeia areata de la dermatologie du inonde entier. Biett ne soutint pas non plus, sur ce point, la doctrine willaniqUe; aussi la pelade demeura-t-elle peu connue, souvent confondue avec la cicatrice dû favus, sous le nom de Favus sine fàvis (Alibert), confusion qui amena par la suite une série d'erreurs infiniment compliquée.
En somme, Biett, repris par la tradition, avait fini par réserver au seul favus le nom de porrigo, comme Lorry en avait voulu faire là seule vraie teigne. De "même Bayer ('), qui s'inspirait souvent de la Dermatologie du xvme siècle, revint à la conception de la teigne unique; seulement elle s'appelait désormais le Favus.
Cette façon de voir, parce qu'elle était simple, et aussi parce qu'elle s'accordait avec la symptomatique étrange, et les caractères évolutifs, qui font du favus une affection si spéciale, cette façon de voir, dis-je, reconquit peu à peu l'opinion médicale presque entière. Vingt ans plus tard, Devergie (2) regrettera encore la nouvelle confusion créée par Bazin lorsque celui-ci englobera sous le nom de teignes toutes les affections contagieuses ou présumées telles du cuir chevelu.
Ainsi, au moment où les études microscopiques du sujet vont remanier de fond en comble la pathogénie du favus, restée idéale jusquelà, tous les dermatologistes du monde s'accordaient sur les points principaux de la question. Tous acceptaient le favus comme une entité morbide indiscutable, et savaient le reconnaître ; et le nom de favus, bien que détourné de son sens primitif, était désormais accepté de tous, et ne pouvait prêter à confusion. Lorsque les discussions les plus passionnées seront poursuivies pour ou contre l'origine cryptogamique du favus, au moins, aucun des polémistes ne fera-t-il d'erreur sur le sujet même de la discussion.
La suite de cette étude montrera qu'il n'en fut pas de même en ce qui concerne les teignes tondantes, ce qui donna naissance à plusieurs opinions incohérentes de tous points.
Nous le comprenons aujourd'hui, les idées d'alors sur la pathogénie du favus ne pouvaient pas ne pas être fausses ; elles étaient pourtant
(*) Rayer. Traité théorique et pratique des maladies de . la peau, fondé sur de nouvelles recherches d'anatomie et de physiologie pathologiques, Paris, 1826-27, 2 vol. avec atlas.
IIe édition, entièrement refondue, 1835, 3 vol. avec un atlas de 26 planches.
(2) Devergie. Traité pratique des maladies de la peau : IR édition, 1857, p. 518.
aussi âprement débattues que si l'une ou l'autre eût pu être vraie. Il en est toujours ainsi.
Dès longtemps on avait remarqué que les « croûtes » de la vraie teigne étaient chacune centrée par un poil. De là deux opinions parmi les auteurs. Les uns, comme Duncan ('), avaient considéré notre favus, « as a disease of the roots of the hair ». Les autres, comme Murray (2), avaient voulu faire de notre « godet l'avique » le résultat d'un trouble de sécrétion. « Potiorem sedem mali, in folliculis dictis pinguedinosis, vel ipso textu celluloso, quaerendam arbitrer. » C'est cette opinion qui aura le plus d'adhérents dans la première moitié du xixc siècle (3). Cazenave la soutiendra même, trente ans après qu'on l'aura démon trée fausse. A cette époque, on admettait deux ordr,es de follicules sébacés (l) : ceux de la peau glabre et ceux du cheveu, distincts entre eux. Ce serait ceux des cheveux dont un vice de sécrétion ferait les favi.
D'autres discussions avaient lieu qui rappellent les disputations scholastiques : pour Willan et les willanistes les favi ne pouvaient être que des pustules sèches. Mais ces soi-disant pustules déterminaient des cicatrices; ne seraient-ce point des tubercules?...
En 1840, Gibert rangera encore les favi parmi les pustules, tout en s'excusant de le faire (:;).
En résumé, quand les premiers travaux microscopiques vont paraître sur le favus, l'opinion dominante, c'est que le favus est, ce que nous dirions aujourd'hui, « une espèce particulière de séborrhée concrète ». La majorité des médecins y voyait une maladie diathésique, et dont la guérison, quand elle était possible, pouvait n'être pas sans danger pour le malade. Gibert, en 1840, est encore de cet avis.