OBSERVATIONS I-II-III
Le 27 mai 1895 se présentaient à la consultation de M. le D' H. Rendu, à l'hôpital Necker, trois individus présentant des lésions trichophytiques sem blables entre elles. Ces trois malades étaient employés aux magasins militaires et avaient été atteints à la même date, quatre ou cinq jours après avoir visité et nettoyé des harnais prêtés par l'administration pour une représentation théâtrale et ayant servi à des chevaux de louage. Aucun autre employé des magasins militaires n’avait touché ces harnais et aucun de présentait de lésions cutanées
quelconques.
OBs. I. — Go.., 35 ans, présentait, au niveau de la partie médiane du menton, une plaque de sycosis grande comme une pièce de un franc environ, faisant une saillie d’un demi-centimètre sur la peau saine, d'aspect général arrondi et à bords bien délimités.
La surface de ce placard était irrégulière, grisâtre et fongueuse, mais on n'y voyait plus de pustules. Les poils existant à ce niveau n'étaient pas cassés et n’apparaissaient pas engainés à leur base ; à la traction de la pince à épiler on les enlevait très facilement en entier et avec leur racine normale,
Cette lésion, développée en six à sept jours, était très indurée à la palpation et, dans là région sous-maxillaire gauche, se trouvait un ganglion lymphatique engorgé.
En aucun point de la barbe ou de la peau glabre, il n’y avait d'autre lésion trichophytique.
OBS. IL. — Frédéric Gai.., 18 ans, offrait sur la face antérieure de l’avantbras droit, près du bord radial, un élément cireiné, rouge et saillant au-dessus de la peau comme le sycosis de son camarade. Les bords de cette lésion, absolunent nets, se continuaient en pente brusque avec la peau saine.
La surface rouge présentait de petites vésicules blanchâtres, distendues par du pus et en nombre assez considérable. Ces vésicules n'étaient pas rompues à la périphérie de la lésion, mais au centre elles étaient presque toutes ouvertes de sorte que cette partie centrale se montrait recouverte de croûtes jaunàtres, peu
No
adhérentes et au-dessous desquelles se trouvait une surface rouge, suintante et irrégulière. Au palper toute la lésion était indurée.
Aucun poil malade n'existait sur cette lésion.
Un ganglion épitrochléen induré et douloureux à la palpation, mais pas de ganglions axillaires.
Aucune autre lésion cutanée.
O8s. III. — Dav.…., 28 ans, était atteint sur le dos de la main droite et présentait en cette région une plaque de folliculite agminée en placard circiné, semblable à celui de l'observation II. Saillante et de couleur rouge, la surface de cette lésion offrait de nombreuses vésicules blanchâtres, distendues par du pus et grosses chacune comme un grain de chènevis à peu près. Le centre de la plaque était beaucoup moins malade que la périphérie, il était légèrement déprimé par rapport à cette dernière et recouvert de petites squames d'apparence sèche. La lésion était très indurée à sa base.
Il y avait un petit ganglion épitrochléen induré à droite, mais il était peu volu- Mmineux et indolent. En aucune autre partie du corps il n’y avait de lésions trichophytiques.
Traitement. — On prescrit aux trois malades des applications quotidiennes de teinture d’iode et dans l'intervalle de l'emplâtre de Vigo en permanence sur les placards trichophytiques.
31 mai 1895. Le malade I ne présente plus qu’une surface rouge, lisse sans pustules, mais encore saillante.
Les malades IT et III sont améliorés, mais il persiste encore sur leurs lésions quelques vésico-pustules.
20 juin 1895. Le sycosis du malade I est guéri, il ne reste plus en ce point qu’une légère induration, aucun poil ne se montre sur cette plaque d’apparence absolument lisse.
Le malade IT présente encore deux ou trois petites vésicules blanchâtres que l'on détruit avec la pointe fine du thermo-cautère.
Le malade III offre encore une toute petite pustule blanche, tout le reste de la lésion est affaissé et guéri ; on détruit cette petite vésicule au thermo-cautère comme pour le malade précédent. Chez ces deux malades on continue les applications d'emplâtre de Vigo.
Le 27. Les malades IT et III reviennent complètement guéris.
Sur l’ancienne plaque de sycosis du malade I, il n'existe plus de poils et l'aspect lisse de cette plaque ne s’est pas modifié.
Examen microscopique, le 27 mai 1895. — On recueille et on étale sur des lamelles le pus provenant des vésicules des malades IT ct III. A l'examen au microscope, sur dix préparations, une seule (malade III) contenait quelques spores et deux ou trois fragments mycéliens courts. Mais aucune de ces préparations ne contenait de cocei ou de bacilles.
Les poils du malade I sont normaux ; dans la sérosité recueillie à la surface du sycosis, on ne trouve pas d'éléments trichophytiques.
Cultures. Le 27 mai 1895. — Ensemencement de quatre tubes d'agar ordinaire avec le pus des vésicules du malade II.
Ensemensement identique pour le malade III.
Pour le malade I, raclage de la surface du sycosis puis ensemencement, sur six tubes d’agar ordinaire, de la sérosité sanguinolente obtenue par pression latérale sur la lésion.
4 juin 1895. Dans tous les tubes ensemencés avec le pus des malades II et JIT, nombreuses colonies blanchâtres, en forme d'étoiles, avec une petite touffe de mycélium immergée dans le milieu nutritif. Sur trois ou quatre de ces tubes on voit quelques colonies de staphylocoques blancs et dorés.
Dans les tubes provenant du malade I, assez nombreuses colonies de staphylocoques, mais, sur trois de ces tubes, huit ou dix colonies trichophytiques blanches en étoile.
Ensemencement des colonies trichophytiques des trois malades sur pomme de terre et sur matras à fond plat contenant de l’agar au moût de bière.
Le 20, tous les matrasensemencéscontiennentdes cultures trichophytiques identiques. Ces cultures sont arrondies, elles ont envahi la presque totalité du milieu, elles sont surélevées en leur centre, blanches, non duveteuses et cérébriformes. A la périphérie on voit une aréole blanche poudreuse, entourée de fins rayons plâtreux.
Les cultures sur pomme de terre sont également identiques pour les trois malades. Elles apparaissent sous la forme d'une traînée blanche, non duveteuse, surélevée légèrement et dont la surface est irrégulière comme les circonvolutions cérébrales.
INOCULATIONS (1). — Cobaye n°0 1. Inoculé le 18 janvier 1896. Epilation d’une zone de 4 centimètres de diamètre sur le flanc droit, puis scarifications superficielles et badigeonnage avec 2 centim. cubes d’eau stérilisée contenant en suspension des spores d’une culture sur moût de bière provenant du malade IT.
Le 26 janvier, sur toute l'étendue de la plaque scarifiée, rougeur et squames abondantes au-dessous desquelles se voient de petits points blanchâtres, constitués par une gouttelette de pus épais.
15 février 1896. La lésion s’est étendue sur une largeur double de la plaque d'inoculation ; le centre est squameux, on n'y voit plus de points suppurés. Les bords de la lésion sont serpigineux, rouges, squameux, et à leur niveau les poils tombent.
Examen microscopique. — Dans les poils de la bordure on trouve en abondance des chapelets mycéliens de spores trichophytiques ; ces chapelets sont endo-ectothrix.
Rétro-cultures. — Ensemencement des tronçons de ces poils sur agar au moût de bière.
(1) Ces inoculations ont été faites huit mois après l'isolement des parasites, les trichophytons ayant été pendant ce temps régulièrement réensemencés sur agar au moût de bière toutes les trois semaines.
Le 20. Apparition de colonies trichophytiques blanches sur les fragments des poils ensemencés; repiquage de ces colonies sur agar au moût de bière.
5 mars 1896. Les cultures sur moût de bière sont absolument identiques avec celles des malades I, IT et IT.
Cobaye n° 2. Inoculé le 16 janvier 1896. — Epilation d’une zone de 4 centim. sur le flanc gauche. Inoculation intra-dermique, avec une seringue de Roux stérilisée, de 8 ou 10 gouttes d'eau stérilisée contenant en suspension des spores d'une culture sur moût de bière provenant du malade LIT.
Le 26 janvier. Au point d’inoculation, gonflement et rougeur, mollesse sans fluctuation franche. Avec une pipette de verre stérilisée, introduite dans ce gonflement, on extrait 3 ou 4 gouttes de pus très épais et gristre.
20 février 1896. Le cobaye ne présente plus de suppuration au point inoculé, on n'y trouve plus que des squames gristres et Ja lésion s'étend tout autour de ce point sur une étendue de 4-5 centim., ses bords sont serpigineux, rouges, squameux, les poils tombent à leur niveau. En aucun point de la région malade, on n'observe de folliculite suppurée.
Examen microscopique, le 26 janvier 1896. — Dans le pus extrait avec la pipette stérilisée on trouve un nombre assez considérable de spores et de fragments mycéliens. e
Rétro-cultures. — Ensemencement d’une goutte de ce pus à la surface d'un tube d’agar au moût de bière.
2 février 1896. Sur le tube d'agar ensemencé avec la goutte de pus, nombreuses colonies trichophytiques blanches en étoile; il ne s’est pas développé une seule colonie bactérienne. Repiquage de ces colonies sur agar au moût de bière.
Le 20. Les cultures repiquées sur moût de bière sont identiques avec celles des malades I, IX et III.