OBSERVATION IV
Pierre Boï..., âgé de 27 ans, entré le 15 janvier 1896 à l'hôpital Saint-Louis, dans le service de M. le Dr E. Besnier. Le malade présente sur la région dorsale de Ja main gauche un placard arrondi de folliculites suppurées.
Ce placard mesure environ 6 centim. de diamètre et forme une saillie notable au-dessus de la peau saine.
Les bords, très rouges, sont nets et se continuent avec les téguments par une sorte de talus fortement incliné. Sur toute la surface rouge de ce placard on observe un nombre assez considérable de pustules blanchâtres, distendues par un liquide purulent et dont quelques-unes seulement sont ouvertes; au niveau de celles-ci se trouve une petite dépression bourbillonneuse. On ne voit aucun poil sur la surface malade. Les pustules sont irrégulièrement réparties et ne sont pas plus abondantes à la périphérie qu’au centre, de sorte que, sur la région malade le parasite semble en pleine activité dans tous les points de la surface.
A la palpation, la lésion est douloureuse et très indurée ; quand on la comprime latéralement, on voit par l’orifice des pustules rompues sortir du pus comme d'une éponge.
Il existe un ganglion épitrochléen induré et douloureux, mais pas de ganglions axillaires.
Ce malade travaille dans un magasin de tondeuses pour les chevaux, c'est lui qui reçoit les vieilles tondeuses pour les réparer; ces instruments lui sont livrés encore remplis de poils et n'ayant subi aucune désinfection, il les nettoie alors et les répare.
Il y a dix jours, il s’aperçut, au niveau de la région dorsale de sa main gauche et au point où existait une engelure ulcérée, de l'apparition d'un petit furonele non douloureux et dont il ne s’occupa pas autrement. En trois jours ce furoncle, augmenté de plus de moitié, comprenait déjà plusieurs pustules; cette évolution rapide à continué jusqu'au dixième jour, date à laquelle il est venu à l'hôpital sans avoir subi aucun traitement.
Traitement. — Applications de teinture d’iode pure tous les jours.
19 février 1896. Quatre jours après son entrée le malade va beaucoup mieux, les pustules ont complètement disparu, il ne reste plus sur le placard malade qu'une surface rouge, lisse, encore surélevée et indurée.
Il sort de l'hôpital et doit continuer son traitement chez lui.
Examen microscopique, le 15 février 1896. — On recueille sur des lamelles le pus extrait d'une ou deux pustules; sur ces lamelles on ne trouve au microscope que de rares spores arrondies, à double contour.
Les colorations par la méthode de Gram, par le bleu de méthylène et par la thionine phéniquée ne révèlent dans aucune préparation la présence de cocci ou de bacilles.
Cultures, 15 février 1896. — Ensemencement, à l’aide d'un fil de platine flambé, du contenu de quatre pustules que l’on ouvre au moment même de l’ensemencement avec la pointe du fil de platine.
Le pus provenant de chaque pustule est étalé à la surface d’un tube d’agar ordinaire, et ces tubes sont placés à l’étuve à 20.
Le 19. Apparition sur plusieurs points des tubes d’agar, de petites colonies blanches en étoile. Il ne s’est développé aucune colonie bactérienne.
Le 22. Chaque tube est rempli d'un nombre considérable de colonies blanches de trichophyton. ZZ n'existe pas une seule colonie bactérienne sur ces tubes.
Repiquage d’une colonie sur agar au moût de bière.
3 mars. Sur l'agar au moût de bière, culture type de trichophyton, large comme une pièce de cinq francs, arrondie ; au centre existe une touffe blanche, duveteuse, autour de laquelle s'étend une auréole blanche, plâtreuse, dont la périphérie se résout en rayons blancs et divergents.
L'examen microscopique d’un fragment de cette culture y démontre la présence de très nombreuses grappes de conidies et un assez grand nombre de filaments enroulés en spirale.
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30 Examen microscopique.
La recherche et l'étude microscopique du trichophyton pyogène, à cultures blanches, ne peuvent être faites, chez l'homme ou chez l'animal, que sur les poils follets ou dans le contenu suppuré des vésicules.
L'examen portant sur les poils adultes qui existent sur les lésions, sur les squames épidermiques ou les croûtes, est, au contraire, négatif dans l'immense majorité des cas.
Les poils sont, en effet, expulsés par la suppuration folliculaire sans être envahis par le trichophyton qui, végétant dans la profondeur du derme, ne pourrait non plus se retrouver dans les productions superficielles comme les squames ou les croûtes.
Les poils follets trichophytiques sont assez difficiles à distinguer, car ils se traduisent seulement, à la périphérie des lésions, par une légère acumination épidermique centrée par un point grisâtre qui n'est autre chose que l'extrémité pilaire cassée. |
Sur ce poil follet parasité, le trichophyton à cultures blanches revêt l'aspect que j'ai mentionné pour les trichophytons d’origine
‘animale en général.
Constitué par des spores de 5-6 4 de diamètre, agminées en chapelets plus ou moins longs, le parasite est, par rapport au poil, endoéctothrix et présente, sur le rebord externe de la gaine péri-pilaire, des spores de dimensions inégales.
Tantôt certaines de ces spores n’excèdent pas 2-3 de diamètre, ressemblant ainsi à celle du microsporum Audouini, tantôt, au contraire, quelques-unes sont véritablement géantes et atteignent 10 à 11 y dans leur diamètre :
Je n'insisterai pas plus longuement sur ces caractères, je rappellerai seulement que l'aspect du parasite n'offre ici rien de spécifique permettant, auseulexamen parle microscope, de distinguer cette espèce de provenance équine de toute autre espèce trichophytique d’origine animale.
Quant au pus contenu dans l'intérieur des vésico-pustules, il renferme toujours un assez grand nombre de spores ou de fragments mycéliens plus ou moins irréguliers, ainsi que les cultures en font foi.
L'examen microscopique de la suppuration folliculaire, positif dans certains cas, ne peut toutefois déceler toujours la présence des spores ou des mycéliums. Ce fait s’explique d’ailleurs aisément si l’on songe, d'une part, que nous ne possédons pas de réactif colorant nous permettant de différencier avec netteté les éléments du trichophyton et, d'autre part, que les spores ou les mycéliums non colorés et disséminés au milieu des éléments de la suppuration, ne peuvent être distingués qu avec une source de lumière plus intense que celle que l’on emploie d'habitude (par exemple : condensateur de Abbé et gaz d'éclairage naphtaliné).
Je ferai remarquer, enfin que, dans les pustules jeunes et non ouvertes, on ne retrouve pas au microscope les cocci habituels de la suppuration, si fréquents cependant en semblable circonstance au milieu des leucocytes et des globules de pus. Cefait, quoique négatif, me paraît néanmoins intéressant à retenir pour la démonstration du rôle pyogène des trichophytons sur lequel j'ai d’ailleurs insisté précédemment.
4° Cultures.
Les cultures de l'espèce trichophytique que j'étudie ici ont pour caractères généraux d’être constamment blanches et de croître avec une rapidité et une intensité beaucoup plus grandes que toutes celles des autres espèces connues de trichophytons.
Ces cultures sont particulièrement caractéristiques et vigoureuses sur l’agar au moût de bière. Sur ce milieu. le développement du champignon devient apparent dès le commencement du troisième jour sous forme d’une petite touffe grise, immergée dans le milieu et dont la surface revêt l'aspect d’une étoile blanche poudreuse, quelquefois duveteuse. L'extension du parasite est très rapide : au quinzième jour il couvre l’agar sur une surface arrondie de 6 à 8 centim. de diamètre; au centre se voit une petite élevure blanche, couverte d’un fin duvet, puis tout autour s'étend une large auréole poudreuse, absolument blanche, dont la périphérie se résout en rayons plâtreux, blancs, tandis que, dans la profondeur de l’agar, se voient d’autres rayons grisâtres, fins et nombreux. Sur le moût de bière, ce trichophyton peut ainsi conserver sa vitalité pendant cinq à six mois.
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Sur le milieu d'épreuve (peptones : 0 gr. 80, maltose : 3 gr. 50, eau : 100 gr., gélose : 1 gr. 50 pour solidifier) la culture est également rapide ; le centre surélevé est blanc et duveteux et, tout autour, existe une large auréole blanche poudreuse. Cette auréole ne présente pas toutefois à sa périphérie des rayons blancs aussi nombreux et aussi développés que sur le moût de bière; quelquefois même ces rayons plètreux superliciels font défaut: dans certains cas enfin, sur le milieu d'épreuve on voit se creuser, à la surface de la culture, des sillons qui se disposent comme des rayons autour du centre duveteux.
Sur pomme de terre, la culture apparaït au troisième jour et revêt l'aspect d'une large trainée blanche, d'abord légèrement duveteuse puis plètreuse et un peu surélevée, La pomme de terre conserve sa coloration normale. Sur ce milieu la vie du trichophyton est courte : en trois semaines il périt, tandis que sur les autres milieux nous avons vu qu'on peut le retrouver encore virulent au bout de six mois.
Cette espèce de trichophyton à cultures blanches me semble comporter plusieurs variétés distinctes par certains caractères de leurs cultures et qui correspondent peut-être à des variétés cliniques de Kerion.
C'est ainsi que le malade de l'observation IV, dont la lésion ressemblait à un gâteau plat, à un macaron, envahi dans toute son étendue par la suppuration folliculaire, m'a donné des cultures absolument identiques avec celles que je viens de décrire.
Les malades des observations IT et IT ont présenté au contraire des lésions suppurées actives à leur périphérie et dont la partie centrale, déprimée, n'offrait aucune pustule, de sorte que les vésico-pustules formaient comme une couronne autour du centre squameux et croùteux. Or le trichophyton à cultures blanches que j'ai extrait de ces lésions diffère nettement dans ses eiltures du précédent.
Sur le moût de bière, le centre des cultures, au lieu d’être formé par une acumination duveteuse, est constitué par une sorte de croûte continue, poudreuse, quelquefois duveteuse au début, à surface bosselée, irrégulière, véritablement cérébriforme. Autour de cette croûte se retrouve une auréole blanche poudreuse, mais plus étroite que dans les cultures types décrites précédemment et ne portant à sa périphérie que des rayons blanes très courts.
Sur pomme de terre, au lieu de donner une traînée plätreuse, la culture est surélevée, contournée, irrégulière, rappelant l'aspect extérieur des circonvolutions cérébrales.
L'observation ultérieure arrivera peut-être à relier ces variétés de trichophytons à cultures blanches à des variétés cliniques de folliculites suppurées, actuellement je ne possède pas un nombre suffisant de faits pour insister sur ce point.
5° Enoculations expérimentales,
Sur le cobaye, l’inoculation du trichophyton à cultures blanches est facilement positive.
Au point inoculé, on voit en quatre à six jours se produire un peu de suppuration mais qui reste toujours localisée et minime, puis, assez rapidement, la maladie progresse en s'étendant suivant un rebord serpigineux, rouge, squameux, et au niveau duquel les poils tombent envabis par le trichophyton. La partie centrale devient squameuse mais ne présente, pas plus que la périphérie, d'abcés folliculaire ainsi que cela s’observe chez le cheval ou chez l'homme.
Chez le cobaye, la durée de Ja maladie est indéfinie ; après plusieurs mois on retrouve encore des lésions trichophytiques en pleine activité.
Les inoculations que j'ai faites m'ayant donné la preuve du rôle pathogène et pyogène des trichophytons que j'avais isolés, je n’ai pas continué ces expériences sur d’autres animaux (chien, chat, cheval, âne), qu'il m’eût été d’ailleurs difficile de me procurer dans les laboratoires des hôpitaux.
J'insisterai seulement au sujet de ces inoculations expérimentales, sur un fait intéressant, c'est la conservation de la virulence du trichophyton à cultures blanches même après une longue série de cultures dans Jes laboratoires. Ainsi j'ai pu obtenir, sur deux inoculations, deux résultats positifs avec des cultures de ce trichophyton conservées pendant huit mois au laboratoire et ayant subi plus de 10 passages successifs sur milieux artificiels.