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UNE EVOLUTION PHILOSOPHIQUE ET REUGIEUSB

Ces premieres annees d'etudes philosophiqu.es se prolongerent quatre annees ; elles f urent pour moi des annees d'enchantement, de joie profonde, mais de joie morale ,surtout ! La piete ne s'eveillait toujours pas en moi, la -vie catholique ne me prenait pas, je ne la soupc,onnais pas. J'en suivais les pratiques essentielles, parce que mon Irere 1'exigeait, mais sans lui, je 1'avoue, je m'en serais sans doute abstenue. Je priais plus volontiers dans la nature ou dans ma petite chambre que dans une eglise, surtout dans une eglise du dimanche, ou la f oule compacte me voilait Dieu. Je ne comprenais pas encore ce qu'il y avait de grand, de symbolique, dans cet hommage collectif Tendu a Dieu par la grande famille des croyants, pieusement et fraternellement agenouilles dans la maison du Pere ! Pour prier comme il fallait d'ailleurs, je manquais d'humilite, j'avais trop de confiauce en moi, en mes prepres forces. La vie me souriait : j'avais obtenu de grands succes a mes premiers examens, on m'en promettait de plus grands encore ! Mon vieux maitre repetait souvent, moitie serieux, moitie plaisant, qu'il me donnerait volontiers comme devise le .Quo non ascendam \ Bt tout cela me grisait, sortout lorsque, f aisant mon examen de conscience, je me rendais compte de la part enorme que je devais, dans les resultats acquis, a ma volonte perseverante et forte. J'avais 1'orgueil de mon courage. II m'en fallut, en effet, pour continuer dans la voie que j'avais choisie, et la decision que je pris, il y a quelque vingt ans, de quitter la province pour aller a Paris, simple etudiante, preparer une licence de philosophic en Sorbonne, nefut pas sans causer quelque emoi dans la petite ville que j'habitais.

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Je fis done mes debuts en Sorbonne, et ces debuts ne contribuerent nullement a ebranler la confiance illimitee que j'avais en moi. La ruee ne s'etait point encore faite de toutes les classes de la societe vers ce centre intellectuel.. Nous etions la quelques etudiantes de lettres seulement ;. a la philosophic, j'etais seule : cela me valut du premier coup un grand renom parmi les etudiants qui, etonnes de mon audace et plus encore de mon travail, me regardaient avec une sorte de respect. J'eus parmi eux d'excellents camarades avec lesquels je travaillais, je discutais, et je connus de vraies joies intellectuelles. Cette fois je ne recueillais plus seulement des doctrines preparees par un maitre intelligent, mais soucieux de sauvegarder mes croyances ; je les recueillais aux sources, je frequentais directement les grands philosophes ! Mon enthousiasme alors ne connut plus de regie ! Je subis le prestige de tous les systemes ; ce fut d'abord le mirage de la philosophic antique : les graudes idees morales, qui s'en degagent,. repondaient a merveille aux exigences de ma sensibilite et soutenaient ma volonte dans ses efforts vers le mieux. De plus, ces ingenieuses constructions de la metaphysique antique, ces systemes admirables ou tout se tient,; donnaient a mon esprit anxieux une reponse, qui parvenait parfois a le satisfaire. J'en vins done a etre toura tour platonicienne, aristotelicienne et meme epicurienne a fond ; epicurienne dans le bon sens, epicurienne dans le domaine qui confine au stoicisme, ou Ton recherche bien. le plaisir, mais un plaisir delicat, superieur ; ou Ton pratique bieu 1'ascetisme, mais un certain ascetisme, qui vous> apprend le detachement des biens superflus, qui vous

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mene a 1'apathie certes, mais de quietude oil Ton jouit encore ! Or cela me semblait si bon, si reconfortant de penser qu'il m'etait possible de trouver dans ma propre nature, sans 1'aide de qui que ce soit, de quoi me faire une belle vie, une vie harmonieuse, a la maniere des Grecs, dont j'admirais la nature artiste, noble et fiere, et aussi d'atteindre le bonheur ici-bas, sans qu'il tut necessaire d'en remettre 1'echeance a 1'au-dela, auquel je croyais pourtant, mais qui m'apparaissait dans un trop lointain recul. J'avais si peur de la souffrance, de la souffrance morale surtout, que je me tournais avec confiance vers ces ames des sages antiques, qui avaient lutte contre le mal moral, avec tant d'energie et de si nobles efforts ! Je ne voyais pas ce qu'il y avait de vain, d'orgueilleux dans leurs esperances ; car, trop orgueilleuse moi-meme, j'avais foi en la nature humaine qu'ils me montraient d'ailleurs rayonnante de tant de beaute. Platon me ravissait, je pleurais en lisant ses admirables dialogues du Phedon, du Phtdre, du Banquet, oh Tame transported, se detachant peu a peu des liens qui la rivent a la terre, monte insensiblement vers le monde intelligible, liberee, en extase, pour jouir de la contemplation divine !

Mais cet enchantement prit fin, on ne vit pas de contemplation lorsqu'il faut agir et qu'une dure necessite vous presse. C'est que le probleme de la vie venait a se poser pour moi, sous une tout autre forme que sous la forme intellectuelle. Je me debattais au milieu de difficultes de toutes sortes, d'ordre materiel, d'ordre sentimental, et il me f allut tendre a nouveau avec effort tous les ressorts de ma volonte. C'est alors que le stoicisme m'apparut comme le

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port oil je trouverais les forces pour lutter centre les tempStes de la vie. Je fis de ce merveilleux petit code d'ascetisme qu'on appelle le Manuel d'Epictete, mon catechisme. II y avait la tout ce qu'il f allait pour me permettre une vie belle et harmonieuse, malgre les difficultes de 1'heure presente. II y avait cet examen de conscience tant recommande par ceux de notre religion, qui reglerait tous mes desirs, me detacherait de tous les biens auxquels je me laissais prendre. Et pour compenser tous ces sacrifices, il me promettait cette satisfaction interieure de me sentir maitre de moi, de me tenir en main : satisfaction bien grande en esperance, bien pauvre en realite, qui ne me paierait point le prix du renoncement. Je le sentis bientot. Aux heures de lutte, j'eus beau me repeter : Ceci depend de moi, ceci n'en depend pas , je n'etais point soulagee. Que m'aurait-il done fallu pour que, sans faiblesse, 1'acceptation se fit en moi du sacrifice des joies dangereuses qui commenQaient a me seduire ; mais dont me gardait heureusement encore ma solide formation morale et chretienne ? II m'aurait fallu ces forces vives que la nature humaine ne donne point tant qu'elle n'est pas vivifiee par la grace. Or, la grace ne pouvait me venir que par le canal des sacrements et j'etais, helas ! privee de secours, car je ne pratiquais pour ainsi dire plus.

Tandis que je luttais, me raidissais et souffirais, un autre travail se faisait en moi, tout intellectuel celui-la, mais qui devait me conduire au meme port. Je me mis a juger mes enthousiasmes, et comme mes dieux philosophiques se succedaient et que je brulais un jour, ce que j'avais adore la veille, j'eus quelque inquietude de cette humeur

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changeante. Certes ce n'etait point la la marque d'un esprit en possession de la verite. J'en etais la quand je dus aborder la philosophic moderne. Comme mes camarades, je lus tons nos maitres modernes, j'assistai a leurs cours. Avec eux, je passai au criole de la critique toutes mes croyances, tout ce qui m'avait enchantee dans la philosophic antique : c'etait la ruine complete de la metaphysique. Non settlement ils reprenaient a leur compte toute 1'ceuvre critique de Kant ; mais ils la corsaient. II est bien rare d'ailleurs que les disciples n'accentuent point les defauts du maitre, et c'est en ce sens peut-etre que Ton pourrait dire que la meilleure critique a f aire des maitres serait de les etudier au travers de leurs disciples. Si done Ton continuait a poursuivre devant moi 1'oeuvre destructive de la Critique de la Raison pure, on n'essayait meme plus de pallier au desastre, en revenant a la raison pratique qui, au nom de la morale, nous rendait au moins, comme postulat, le meilleur de nos croyances. Non, Kant avait eu tort de restituer a la raison pratique le domaine qu'il avait enleve a la raison pure et son oeuvre restait negative et en cela nos maitres n'avaient point tort. Mais, oti ils f aisaient vraiment reuvre mauvaise, c'etait lorsqu'ils s'acharnaient a ruiner nos croyances traditionnelles. Avec eux, ce n'etait plus la raison cherchant peniblement a recouvrer ce qui ltd restait de lumiere apres la chute ; c'etait la raison se retournant contre elle-meme, la raison raisonnante ecrasant la vraie raison et dans ce sens le jugement de Pascal etait plein de lumiere : une telle philosophic ne valait pas une heure de peine.

La metaphysique ruinee au nom de la science, il ne

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nous restait plus rien pour resoudre le probleme de nos destinees, plus rien que ce vague espoir que, dans Thumanite future, la science pourrait reconquerir le terrain perdu par la metaphysique, 1'utilisant a sa maniere, et qu'elle pourrait alors nous enseigner pratiquement a vivre. I/a sociologie remplacerait la morale, la conscience collective, la conscience individuelle. Mais il n'y aurait plus d'ideal, 1'ideal etait mort, 1'ideal dont nous vivions depuis des siecles, qui avait ete 1'etoile eclairant notre route sombre. On 1'avait ruine ; certains en pleurant, mais, abuses par leur vaine methode, ils avaient cru de leur dignite de le f aire, et des ames sinceres, comme un Guyau, par exemple, ferment Foreille a la vieille chanson.

Voila ou nous avait conduits cette methode critique, soi-disant scientifique, que preconisait deja Renan : absence de finalite, 1'homme rnarche au hasard dans la brume des temps, pousse par je ne sais quel aveugle mecanisme, produit des faits, ou d'un formidable accident, rouage d'un autre rouage, determine et fatal. Et rien ne peut mieux rendre compte des consequences pratiques de cette doctrine, a laquelle avec terreur, je me sentais entrainee, que cette etude poignante et vraie que fit M. Bourget dans Le Disciple, d'une victime de la philosophic moderne.

Mais ces conclusions, je les rejetais avec une energie presque sauvage. Renoncer a mon ideal moral, mais c'etait pour moi renier toute ma vie passee, renier mon ame, mon ame d'enf ant, renier celle de mon pere et de toute ma race. I/a philosophie qui aboutissait aussi a la negation de toute morale, partant a la mutilation de soi, n'etait qu'un leurre

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et tout le mirage au travers duquel je 1'avais aimee, adoree comme une idole, se dissipa. Non, elle ne remplissait point ses promesses. La philosophie, dont la seule raison d'etre etait de nous apprendre a vivre en fixant dans les limites de notre humaine raison le sens de la vie, telle que 1'enseignaient nos maitres modernes, me rejetait en pleine mer : elle me laissait livree a moi-meme, a 1'incertitude t au changement de mes pensees, de mes sentiments, partant a 1'incertitude de ma volonte. Vienneasoufflerle vent des passions, et deja il soufflait violemment dans mes voiles, et ma barque fragile perissait. II n'y avait plus alors qu'un appel, qui put etre efficace, celui de Pierre a Jesus : Maitre, venez a nous, car nous perissons. Mais ma barque etait trop loin de celle de Pierre pour que Tappel fut entendu. Je le compris. C'est vers 1'Eglise qu'il me fallait diriger mes pas, c'est a sa discipline qu'il fallait enfin me soumettre, c'est a sa vie qu'il me fallait participer pour transformer en 1'ideal concret, vivant, reel du Christ, 1'ideal vague, nuageux que je portais en moi et que la critique moderne menagait fort de detruire.

Je repris done le chemin de 1'Eglise. Je revins aux sacrements. Ce n'etait plus avec I'enthousiasme de 1'enfant de 12 ans qui demandait a Dieu de realiser ses reves d'avenir ; mais avec la foi pleine, eclairee d'une ame qui avait souffert, puis reflechi sa souffrance, et qui, par sa propre experience, avait reconnu qu'il est des limites aux forces Immaines ; que 1'homme, quoi qu'il fasse, n'est point un dieu, ni meme un demi-dieu, si I'Homme-Dieu ne le transforme de sa divine humanite.

J'avais done compris par la philosophie le sens de la

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vie, en me dechiffrant moi-meme ; 1'experience m'avait montre 1'insuffisance de ses ressources si je ne recourais aux sources memes de la vie, aux sources creatrices et divines, qui s'ouvraient toutes grandes devant moi par les sacreinents. J'y puisais largement, et je recouvrai alors mon bel enthousiasme de 1'enfance, ma confiance en la vie, mais en la vie morale, s'appuyant enfin sur une base indestructible, fortifiee, penetree de la chaleur, de la vie de Jesus.

I^ONTINE ZANTA, Docteur h-lettres.

ANDRE DE BAVIER

De Geneve a Rome par Cantorbery

Je stds ne dans le protestantisme. Preoccupe de bonne heure par les problemes religieux, j'eus le privilege de -connaitre, des 1'age de douze ans, une des ames les plus generalises du calvinisme frangais, Gaston Riou. I/amitie qui ne tarda pas a nous unir et qui n'a cesse des lors de s'accroitre coutribua certainement a approfondir ma vie chretienne naissante.

A 1'age de seize ans, je fis ma premiere communion avec une reelle ferveur. Mais ma foi avait toujours etc assez vague, et, sous 1'influence de certains amis et de certains livres, en particulier de ceux d'Auguste Sabatier, je me rapprochais insensiblement du liberalisme. I*a classe -de philosophie ne fit qu'accelerer une evolution que presque tous mes camarades protestants subissaient egalement. Apres beaucoup d'hesitations, je me decidai a f aire ma theologie, moins dans 1'intention de me vouer au ministere pastoral que dans le desir d'etudier les questions

religieuses.

J'entrai a la Faculte de theologie de I^ausanne en octobre 1908. J'etais alors un liberal d'extreme gauche. Je continuais a m'appeler chretien, mais je n'admettais plus .aucun des dogmes chers a mes ancetres reformes, ni

Iinspiration des Ecritures, ni le peche originel, ni la divinite de Jesus-Christ, ni la Redemption. Je ne reconnaissais aucune autorite en dehors de ma conscience et aucune revelation en dehors de I'experience religieuse. Je reconnaissais dans le Christ une personnalite unique dans 1'histoire, mais je lui refusals tout caractere sumaturel. D'ailleurs le probleme de la divinite du Christ n'avait plus de sens, a notre epoque. Dieu n'etait-il pas immanent a rHomme ? le divin et 1'humain ne faisaient-ils pas une seule et meme chose ? N'etaient-ils pas de la meme essence ? Foncierement pragmatiste, imbu sans m'en douter de ce pantheisme qui empoisonne la libre pensee contemporaine, je voyais dans la priere, non pas un acte d'adoration, non pas un appel de la creature indigente au Createur, mais un excellent moyen d'accumuler en soi les energies spirituelles eparses dans 1'univers.

J'avais perdu au fond toute notion de la transcendance divine et tout sens du sumaturel. Je ne pensais guere aux droits de Dieu, et cette gloire de Dieu , que Calvin, aimait tant a exalter dans sa prose lapidaire, n'etait plus pour moi qu'un mot vide. J'etais d'ailleurs presque fier de ne plus partager aucune des idees des Reformateurs. lye principe de la Reforme, a dit un grand protestant,. est d'etre une eternelle Reforme. I/a religion, d'ailleurs,, etant essentiellement une vie, n'a aucun rapport direct avec nos croyances dogmatiques. Peu importe notre Credo,. pourvu que nos experiences religieuses soient fortes. La vie religieuse est toujours etouffee par le dogmatisme. n faut avoir les idees larges, si Ton veut se laisser penetrer par le souffle de 1'Esprit. J'avais done les idees larges, tres

larges, et je haissais d'une sainte haine les idees etroites , <i'est-a-dire les idees traditionnelles. Mon liberalisme avait fait de moi tin sectaire a rebours. Disciples de la nouvelle orthodoxie liberate, nous etions, mes camarades et moi, vertueusement scandalises lorsque nous entendions un pasteur repeter une ancienne formule ou professer pour Jesus-Christ une veneration qui aurait pu se concilier avec le Symbole de Nicee. Quant au Catholicisme, il incarnait tout ce que nous detestions. I/Eglise romaine ne faisait-elle pas peser un joug de fer sur les esprits ? ne frappait-elle pas sans pitie ces pauvres modernistes, disciples timides du Protestantisme, coupables settlement d'etre les fils de leur siecle ? I/a soumission de la plupart des modernistes n'etait-elle pas une preuve flagrantede la deformation des consciences et de I'affaiblissement des ames dans le Catholicisme ? 1'Eglise, d'ailleurs, se souciait peu des ames. Ses visees etaient temporelles. Bile poursuivait une politique de domination. Elle etait la plus fidele alliee de toutes les reactions et de toutes les tyrannies. Heureusement que les hommes se detournaient 4e plus en plus de cette monstrueuse caricature de la religion.

I/Eglise, malgre les prodiges d'habilete de certains de ses chefs, mourait lentement, mais surement, decrepite ^t impuissaute. I/'esprit moderne etait incapable de s'interesser aux quelques rites vieillis qui composaient son <:ulte. J'ignorais du reste parfaitement en quoi consistaient ces rites. Comme je ne comprenais rien aux gestes et aux attitudes du pretre, la messe, a laquelle j'avais assiste une ou deux f ois, m'avait paru une ceremonie arti-

ficielle et quelque peu theatrale ; et je comparais avec orgueil les vaines pompes du catholicisme a notre culte en esprit et en verite. J'avais, comme presque tous les protestants, des idees absolument f ausses sur tous les dogmes du catholicisme et je n'avais jamais songe a les verifier. I/a plupart de mes camarades etaient loin de partager mon hostilite au meme degre que moi, mais tous avaient les memes prejuges et la me'me ignorance.

Apres un semestre a Lausanne, je partis au printemps 1909 pour la Faculte .de theologie anglicane de King's College (lyondres), presidee alors par un theologien eminent, le Rev. Arthur C. Headlam. Je n'oublierai jamais la premiere impression que fit sur moi le milieu anglican. I<e culte me mit mal a 1'aise. La chapelle du college avait plutot 1'aspect d'une eglise catholique que d'un temple protestant. I^a liturgie ne ressemblait guere a la notre. Je vis plusieurs de mes voisins f aire le signe de la croix et s'incliner devant Tautel. Je fus etonne. Je le fus bien davantage lorsque je connus les idees de mes camarades. Je trouvais, il est vrai, quelques liberaux, mais la plupart des autres, non contents de s'appeler anglo-catholiques , repoussaient avec indignation 1'epithete de protestants. I^eur foi etait dogmatique. Us croyaient, comme les catholiques, a la presence reelle dans la sainte cene qu'ils allaient meme jusqu'a appeler la messe. I^e ministere pastoral devenait le sacerdoce et Tordination conferait a ceux qui la recevaient des mains de 1'eveque un caractere special indelebile.

Je fus profondement attriste par cette invasion d'idees papistes. Je Tattribuais d'abord a une deformation de

1'esprit chretien et a. un aff aiblissement de la vie interieure. Mafe je fus bientot oblige de reconnaitre que je m'etais trompe et que la vie religieuse de ces anglicans ritualistes etait bien plus profonde que celle de mes coreligionnaires liberaux. I^eur f oi etait en meme temps plus large que celle des protestants orthodoxes. Ces derniers ramenaient trop souvent le Christianisme a line theorie judiciaire et penale de la Redemption ; les anglicans, inspires des peres de 1'Eglise, avaient une vue beaucoup plus humaine des rapports entre rhomme et Dieu et une conception moins anthropomorphique de I'oeuvre du Salut. J'eus beaucoup de dimculte a comprendre le langage que les ritualistes employaient en parlant de 1'Eglise. Pour moi, 1'Eglise visible n'etait qu'une machine politique et administrative ; pour eux, elle etait le corps mystique de Jesus- Christ, son Epouse. I/Eglise dispensait les graces sacramentelles ; elle avait sa hierarchie ; elle etait 1'autorite supreme en matiere de foi. Tons mes camarades n'allaient pas jusqu'a affirmer que les verdicts qu'elle avait prononces avant le schisme grec etaient irreformables, mais tous etaient hostiles a la notion calviniste de 1'Eglise. Us repoussaient les pretentious du pape, mais ils parlaient de 1'Eglise romaine avec respect et parfois avec admiration.

Un des etudiants qui s'est converti depuis au catholicisme, etait moine anglican franciscain . Sa communaute evangelisait Plaistow, un des quartiers les plus miserables des faubourgs de Londres. Les religieux habitaient dans deux ou trois chaumieres semblables aux maisons environnantes. I^eur vie, faite de mortifications et

de sacrifices, me fit une profonde impression. Je n'avais rien vu de pareil dans le protestantisme suisse et francais.

Mon passage a Kings's College devait avoir une influence decisive sur ma vie entiere. Je ne m'en rendis cependant compte que plus tard. Sur le moment meme, mes idees liberates ne furent guere entamees. Malgre mon admiration pour la vie interieure des anglicans de la Haute Eglise, j'etais trop loin du christianisme traditionnel pour ne pas etre rebute par cette religion a moitie catholique, encore toute imbue de la pensee du Moyen Age.

I/influence anglicane ne fut d'ailleurs pas la seule que je subis en Angleterre. Je m'interessais depuis longtemps a la politique anglaise. I^es liberaux gladstoniens m'avaient iseduit par leur amour du peuple et leur idealisme. I/'annee 1909 etait justement celle du celebre budget de M. lyloyd ; George. IS Angleterre entrait dans une periode de crise. I^e pasteur Silvester Home, futur depute, ardent nonconformiste, fit de moi un fanatique de la democratic anglaise. Certes, la foi chretienne n'est nullement contraire aux aspirations democratiques et sociales. Mais je commis malheureusement la faute grave de me laisser trop uniquement absorber par les questions politiques. Dans mon ardeur a fonder le royaume de Dieu sur la terre, j'oubliais celui du Ciel et je finis par oublier Dieu.

Je suivis de tres pres le duel passionnant qui avait lieu en Angleterre entre lyiberaux et Conservateurs, et, en Janvier 1910, je traversai la Manche pour assister aux elections.

J'etais deja entre en novembre a la Faculte de Theo-

logic de Paris. Mes tendances protestantes liberates que rinfluence anglicane minait sourdement, mais a mon insu, s'etaient encore accentuees en meme temps que mon hostilite envers Rome. J'eprouvais, sans doute, inconsciemment, le besoin de me defendre centre le catholicisme qui m'attirait par certains de ses aspects depuis que je connaissais les anglicans. C'est 1'epoque ou j'ecrivis dans le London Signal des articles tres hostiles a 1'Eglise, que je n'aurais jamais ecrit si le catholicisme m'avait laisse indifferent. I*e mouveinent d' 'Action frangaise, que je comprenais d'ailleurs assez mal et dont j'exagerais 1'iraportance, contribua a m'enfoncer dans mes prejuges. Je n'avais jamais pris la peine de lire 1'Bncyclique Rerum novarum, si favorable aux aspirations legitimes dela classe ouvriere. Dans le succes que rencontrait la doctrine de Maurras dans certains milieux catholiques je crus voir une preuve nouvelle de Tesprit antievangelique et materialiste qui animait 1'Eglisei

Mes etudes de theologie n'exercerent pas sur ma vie religieuse une heureuse influence. Certes, mes professeurs etaient des hommes intelligents, consciencieux et bons. Mais une ecole de theologie protestante ne ressemble guere a un seminaire. C'est un etablissement d'enseignement superieur ou on enseigne fort bien certaines sciences, mais ou on ne cherche pas assez a developper la piete. C^rtains de mes camarades trouvaient dans une vie interieure intense la force de reagir centre un enseignement presque exclusivement critique. J'eus malheureusement le grave tort de ne pas prier assez. Je devins bientot un des etudiants les plus rationalistes de la Faculte. Uniquement

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epris de questions sociales, j'abandonnai ma Bible pour les apotres de la Revolution, les Lamennais, les Michelet> les Quinet. Le Christianisme lui-meme finit par m'apparaitre caduc. Je le cms destine a etre remplace par une forme religieuse nouvelle. I<a Renaissance paienne et la Reforme calviniste allaient s'unir pour former la religion des Temps nouveaux, qui serait comme la Synthese du Paganisme et du Christianisme. Emporte par la logique du Protestantisme, je suivais la route qui a conduit tant de liberaux, du theisme spiritualiste a la libre pensee agnostique.

Depuis plusieurs mois, j'eprouvais cependant un vague malaise. Je sqngeais avec une certaine nostalgic a la vie chretienne de King's College. La crise, latente depuis quelques semaines, eclata soudaiu en Janvier 1911. Mon etre fut secoue jusque dans ses profondeurs ; je fus place brutalement en face de moi-meme et je fus force de remettre en question mes idees les plus cheres.

J'avais exalte Texistence terrestre ; je n'avais pas su voir que notre vie ici-bas est fragile, fragmentaire, ephemere, incapable de satisfaire nos aspirations les plus nobles Aveugle par 1'orgueil spirituel, j 'avals relegue le peche parmi les notions vieillies d'un autre age ; et voila que je me reveillais maintenant pauvre et coupable, ayant un immense besoin de 1'amour et du pardon de Dieu. Je n'avais vu dans 1'Bvangile que ramrmation de la paternite divine et de la fraternite humaine ; je sentis soudain le besoin d'un mediateur et d'un Sauveur, et le probleme de la divnite du Christ prit pour moi une signification toute nouvelle. I^e protestantisme liberal pouvait

convenir, a la rigueur, aux riches et aux heureux de ce monde, mais il s'ecroulait devant les grandes realites de la vie : le peche, la souffrance et la mort.

Je compris que ma plus grande faute avait etc de me separer du Christ. Sans lui, je venais d'en faire la triste experience, la foi religieuse finissait par se resorber en un vague pantheisme. Je ne savais pas encore si le Christ etait rHomme-Dieu, mais je savais maintenant qu'il etait le Chemin, la Verite et la Vie. Je resolus de me mettre tout simplement, sans parti pris, en presence du Christ des Bvangiles et de me laisser enseigner par I/ui.

Je me remis egalement a lire les theologiens anglicans et certains ecrivains protestants que j'avais negliges depuis plusieurs annees, comme trop orthodoxes : Vinet, Adolphe Monod, Frommel et Tomy Fallot. ^'evolution de Tomy Fallot m'impressionna. II etait parti d'une reh'gion sociale a visees surtout terrestres pour aboutir a un Christianisme positif et mystique. Un travail que je fis a la Faculte sur le Culte de la Sainte Vierge au Moyen Age me fit entrer pour la premiere fois en contact avec la piete catholique. Ce fut pour moi une veritable revelation. Je trouvais dans les meditations et les prieres de saint Anselme, de saint Bernard, de saint Thomas, une ferveur, une tendresse, une simplicite, auxquelles je n'etais guere accoutume. Saint Anselme me fit comprendre la beaute du dogme de la Communion des Saints. Pourquoi n'avais-je pas admis plus tot cette croyance pourtant si naturelle ? Dieu etant le lien des ames, les chretiens trepasses n'etaient-ils pas plus vivants que les vivants et plus pres de nous ? II etait ds lors tout simple d'entrer en relations spirituelles avec

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eux et de leur demander leurs prieres. Je fis part de mes idees a plusieurs de mes camarades ; je fus etonne de leur incomprehension et pourtant tous croyaient fermement a I'immortalite de 1'ame. Je me rendis bientot compte que ranglicanisme du mouvement d'Oxford avait en realite exerce stir moiune influence beaucoup plus grande que je ne m'en etais doute. I/enseignement que j'avais reU a King's College avait contribue a preparer la crise actuelle en m'initiant a une religion a tendances catholiques infiniment plus riche, plus large que 1'orthodoxie calviuiste. Si je u'avais connu d'autre conception du Christianisme traditionnel que le Calvinisme, il est probable que je n'aurais jamais trouve le Catholicisme et que je serais retourne rapidement a une forme de liberalisme plus ou moins mitigee de pietisme.

Je poursuivais cependant ma meditation quotidienne de 1'Evangile. Plus je vivais avec Jesus-Christ et plus il grandissait a mes yeux. Non content de renverser toutes les valeurs de ce monde, il avait ose affirmer que personne ne venait au Pere que par I^ui. II incarnait quelque chose d'absolu et de divin, et il etait vraiment la plus haute manifestation de 1'Esprit-Saint sur cette terre. Je me refusai longtemps a affirmer sa Divinite, de peur de tomber dans le Dogmatisme. II amva pourtant un moment ou il me fut impossible de me derober a la question que le Christ me posait comme il 1'avait posee a tant d'autres :

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