FRANCIS JAMMES
Une Conversion
Vous avez les paroles de la vie eternelle. (S. JEAN, vi, 69.)
Et cdui qui I' a vu en rend temoignage et son temoignage est vrai ; et il sait qu'il dit vrai, afin que vous aussi, vous croyiez. (JEAN, xix, 35.)
C'est moi qui donne a I'homme la science, et qui eclaire I' intelligence des enfants, plus que I'homme ne le pourrait par aucun enseignement...
C'est moi qui en un moment eleve I' ante humble et la fais penetrer plus avant dans la verite eternette que celui qui aurait etudie dix annees dans les Scales. J'enseigne sans bruit de paroles, sans embarras d' opinions, sans faste, sans arguments, sans disputes... (Limitation, CXI/III, 2, 3.)
I/a plus pifctre, la plus obscure des conversions, c'est la mienne. Je n'ai point marche vers le Seigneur, avec, dans les mains, des fleurs de joie et, sur les levies, des chants de miel. J'etais le sombre enfant pris de vertige qui a perdu pied et qui soudain aper9oit contre la rive le xameau qu'il saisit ; le rameau que tendit la Vierge a cette petite fille qui se noyait dans le Gave de Betharram. J'avais bu a bien des bouches, mordu a bien des fruits, et
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je distinguais la limite de 1'homme, et une froide tristesse m'envahissait, et tine espece de mort etait sur moi parce que je ne comprenais pas que Ton ne peut demander, a Dieu, en meme temps que Ton fait le mal, 1'ineffable bien. de la grace renouvelee.
Je me revois, une matinee, etendu sur un lit, 1'ame et le corps en detresse, humilie, neurasthenique. Quand je sortis de cette prostration qui dura vingt minutes je prononai avec des larmes dans la voix : il faut que cela soit, ou il n'y a rien !
Cela, quoi ? I/Eglise catholique, apostolique et romaine qu'avait recommence de m'enseigner, malgre la separation des mers, mon deuxieme ange gairdien, Paul Claudel.
Je me relevai pour aller, ce Dimanche-la, pleurer a la messe de la Cathedrale de Bordeaux. Dans le trefonds de mon etre, une joie commenc,ait a se faire jour. Seraitce possible que rhomme put etre en possession d'une telle allegresse ? Pour la premiere fois, le pai'en que j'etais ressentait, comment dirai-je ? le mouvement que cree Dieu dans l'eloiguement de mon abime. C'est vous d'abord que j'ai reconnu. mon Pere !
Mais il f allait la pratique afin que 1'azur de la graoe montrat son mince filet dans la fissure de ce bloc d'argile que je suis. De terribles scrupules m'assaillaient, jusqu'a me faire douter que la confession et la communion me fussent possibles. Puis un jour, ce raisonnement : II est impossible que Dieu empeche un homme qui le desire de s'unir a lui . Et alors je me decidai apres avok consuite, a marcher sur ces ronces et serpents, douloureux
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pelerin qui demande ici a Notre-Seigneur Jesus-Christ de ltd tenir pour un merite ces epreuves spirituelles que taut de pretres igaorants emplehent de fructifier.
Je revois I'humble chambre ou le Pere Michel m'a conf esse et cornmunie, le 7 juillet 1905 ; Claudel servant la Messe, sa face transfiguree se penchant sur le vase sacre. Je me souviens de ma melancolie, d'une petite vigne avec un verger, d'une plante qui sentait bon.
Vous savez, mon cher pere spirituel, et vous, mon frere qui avez debarque de Chine durant ces grands jours de chaleur blanche de la Fete-Dieu, vous savez que je suis devenu fort ; vous savez que lorsque tant de faibles criaient a ma diminution, je continuais ma tache sans me troubler ; vous savez que le Seigneur de Cana m'a beni ; vous savez que j'ai plante ma tente ; vous savez que j'ai ouvert mon foyer ; vous savez que je 1'ai peuple de quatre nfants dont le dernier s'appelle Paul, votre filleul, a 1'ombre de notre Dieu, Claudel !
Francis JAMMES.