‹ Les temoins du renouveau catholique [microform]Chapitre 5 sur 17 · CHARLES DE BORDE · texte numérisé non relu

CHARLES DE BORDE

Ma Conversion

Vous devez a Dieu et a Paul Claudel votre conversion, avez-vous ecrit, mon bien cher Jammes. Je dois a Dieu et a vous la mienne. Je me rappelle, j'en fus assez frappe ! le ton dont vous m'avez dit, il y a deja des annees, pendant que nous bouclions nos houseaux pour aller a la chasse, un matin d'hiver, gris et mouille : Comme elle m'attire, cette figure du Christ ! Que j'en suis preoccupe ! Je ne fais qu'y penser... Peu de mois apres, j 'admirals, un peu deconcerte, votre ferveur.

Je n'en fus pas surpris, toutes vos pensees tournaient la. Votre oeuvre d'ailleurs est, d'un bout a 1'autre, animee par 1'esprit chretien ; elle etait chretienne de simplicite, alors meme que vous demandiez si, parlant de Dieu, vous croyiez en lui. Vous ne 1'avez jamais trahi par le coeur, en vous imaginant vous en aller. Vous vous etiez echappe, voila tout, comme un enfant fait 1'ecole buissonniere. II vous a ramene, par un chemin un peu dur, mais prompt...

J'etais certes ! plus loin de lui que vous ne futes, avec mon orgueil de raisonneur. Orgueil, me semblait-il, impersonnel, car je ne 1'attachais pas proprement a moimeme, a mon petit genie, m'estimant, avec assez de bon

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sens, ce que je vaux... J'etais jaloux d'y voir clair, pensais-je, par droit humain et dignite de raison. Bt je ne me trompais pas d'y pretendre, Dieu ne le defend point, bien loin de la ! Mais je ne voulais pas de limites a cette raison idolatre d'elle-meme, tout en reconnaissant qu'elle en trouve dans tout ce qu'elle examine, et qu'elles sont courtes et infranchissables. Au fond de nos subtiles arrogances, qu'est-ce qui gite ? Une pensee perverse, mais simple : Dieu nous doit tout. Et nous ne lui devons rien, ou si peu de chose !

Cependant, je croyais en lui par instinct, beaucoup plus que par le raisonnement, et avec une certitude vraiment solaire... I^e materialisme m'a toujours paru d'une studidite formidable ; et le pantheisme, quoique poetique, un materialisme a peine moins sombre, spiritualise plus ou moins... Cette croyance, c'etait un reste precieux de la foi, je le sens aujourd'hui... J'aimais la vie, bien que je la dusse voir terrifiante au fond, la nature et ses magnificences, son ordre, d'une augurale et peremptoire splendeur, les livres 06 1'inquietude humaine est agitee, parmi des paroles qui vont si haut, les arts, enfin tous les temoignages de la largesse divine et de notre noblesse... Pour le mal, il m'a deconcerte jusqu'a faire vaciller ma certitude. Bn effet, le mal force a 1'atheisme, s'il ne s'explique par la f aute originelle et 1'expiation, et Ton peut chercher tant qu'on voudra, Ton n'en trouvera pas d'autre raison suffisante que celle-la, ni sortie du dilemme.

Je m'en doutais, sans en convenir. Je cherchais ailleurs, dans les conditions de la vie organique et sensible, la necessite de la douleur et des attenuations, son utilite, son ai-

guillon... J'ai donne, comme il etait inevitable, dans la billevesee ideologique d'un progres qui abolirait les maux de la terre, et jusque dans la metempsychose, avec Hugo... Au reste, je voyais, sans vouloir m'en detacher malgre cela, la philosophie frappee d'impuissance, meme pour detruire durablement. Quant a la science, je n'y ai jamais cm : elle ne fait que constater ces rapports d'ordre que nous denommons lois, sans prendre garde que ces lois, avec tout le physique sont transitoires et pourraient etre autres qu'elles ne sont, et qu'il n'y a que celles qui reglent 1'esprit et le coeur qui soient permanentes et absolues, directement derivees de Dieu. Ainsi la science, comme la philosophie, a ses etendues circonscrites, de plus pres meme que la philosophie. Kile est habile a cuisiner des acides et capter une part des forces naturelles, comme une eau de moulin, a construire ou limiter des mecanismes. C'est beaucoup, c'est tout ce qu'elle peut f aire. Si rhomme par impossible, creait tin monde, il ne le comprendrait pas. Car il n'aurait fait que le recreer, avec 1'aide des puSsiances prealables, dont il ne connaitrait que 1'action. |I1 faut done se jouer dans les apparences, au-dessus des precipices qui s'ouvrent devant Tame, ignorer de tout 1'esprit vital, et comment cet esprit penetre dans ce tissu organique qui est 1'univers, car voila le secret meme de la creation, s'amuser enfin, tant bien que mal, avec 1'ecorce des choses. Les plus grands en sont la, humainement bien entendu, et il le faut. Car, il serait, certes ! d'une iniquite monstrueuse que la verite ne fut qu'un privilege du genie, et que le commun des hommes y dut croire sur la parole de quelques hommes, non sur celle de Dieu.

Ainsi, tant qu'on ne croit pas en sa parole, incertitude, doute, cahos d'idees, meme en croyant en lui. Je me disais bien qu'il veut de nous autre chose qu'un peu d'honnetete legate et souple, autre chose aussi que 1' admiration de son oeuvre, pour eloquente que soit I'effusion, plus enfin que des meditations et des connaissances, pour utile et grand que le savoir soit, et anxieuse la pensee. Ce qu'il veut, obeissance, amour, coufiance, je ne me refusals pas, au fond, a le donner, je le donnais meme, car on ne peut vivre sans cela, mais combien avarement ! et... tous droits reserves... Pour ma vie, je n'en dirai qu'une chose, c'est qu'elle etait aux yeux des homines, digne et honorable, et devant Dieu ?... I^e mieux est de ne rien dire...

Votre conversion m'a trouve la. Je n'en fus pas charme.. Car je u'entendais pas du tout vous suivre. Je me plaisais assez dans mon etat d'esprit, indulgent et subtil. Jen'avais pas, me disais-je, des motifs d'en sortir, etant fort bien dans ce scepticisme. I/a simple croyance en Dieu suffisait bien pour y appuyer tout ce qu'il nous f aut, justice, amour generosite et honneur. Dans le pays ou vous veniez de monter, il faisait froid, sinon sombre et, pour sublime qu'en fut 1'aire et vaste, i'esprit n'ayant plus a fouiller en soi pour y chercher la verite, ni a s'echapper par dela le dogme, devait etre a 1'etroit ! Enfin subsistaieut pour me retenir les objections que je m'imaginais invincibles, ces difficultes dont parle Bossuet, que tout le monde a vues et que, avec lui, vous meprisiez...

Neanmoins 1'ebranlement fut salutaire. lya conversion de quelqu'un qu'on aime est un appel. C'est le trouble porte dans la quietude, un doute imperieux jete de haut sur

nos doutes et une sommation d'avoir a regardef en soi, sans complaisance et a fond. Pour tant qu'on s'en defende, il faut ceder. Et lorsque Ton y va de bonne foi, cela vous mehe loin.

Je commen9ai done a reflechir. Nos entretiens tombaient \k d'eux-memes. Vous me vouliez pour Dieu... En fait, des ce moment, j'ai envisage la possibilite, la necessite d'une conversion, non in extremis, a une heure incertaine, mais peut-etre pas tres eloignee... Je me disais qu'il faudrait bien y venir, et loyalement ! Mais cela m'ennuyait... Ce n'etait pas pressant(!H) ... J'ai plus lambine que resiste...

I^e charme Chretien m'envahissait... II reste puissant sur nos ames, si ingrats que nous nous soyons voulus, car toute la vie est sous ce charme, avec le meilleur des souvenirs... Comment penser les tombes sans croix, la ville sans eglises, au-dessus d'elle, et la campagne sans cloches ? Noel et ses voices d'allegresse, la joie limpide de Paques, la Toussaint aux glas imperieux. Dieu merci ! je ne fus jamais assez denature pour y refuser rame...' Un jour, je me rappelle, vous m'avez lu, dans les visions de Catherine Emmerich, 1'histoire divine : la naissance, le Gloria in excelsis dans la nue, et la paix signifiee du ciel a la terre, dans la creche, les langes de pauvrete et les bergers adorant 1'Enfant... la Mere et saint Joseph, la nuit d'etoiles, ou celle des Mages va se lever... Une exclamation m'echappa ! Quel imbecile que Renan ! Je ne m'en dedis point...

Vous donnates a ma femme un Evangile. C'est a moi que vous I'offriez, sans le dire, car pour elle, chretienne

d'esprit et de coeur, elle avait moins besoin d'y lire que moi... C'est un exemplaire des quatre Evangiles en un seul, par le chanoine Weber... Je n'avais jamais bien lu le saint livre, dont cependant m'etaient familiers les prodiges, appris par coeur dans mon enfance, comme on faisait alors dans les ecoles. Ce qui me frappa, ce fut moins la divine simplicite durecit et la doctrine, manifestement celeste, que 1'appel, le Nolite timere qui revient si souvent, avec raffirmation formidable : ...~Nul'n'a vu le Pere que le Fils !... Nul ne parvient au Pere que par moi... Et ceci encore : Je suis la verite et la vie , et : Ie ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront point... Qui parle ainsi, sauf Dieu ?... II n'y avait plus de discussion possible ! Je me tus en moi-meme.

A quiconque voudra se convertir, je dirai que, s'il en a le courage, il se donne a Dieu sans attendre. Qu'il se jette en ltd, s'il peut, comme a la mer et Dieu le gardera, tous debats seront clos ; 1'edifice dont 1'ame est accablee, des negations et des doutes, s'effondrera d'un coup et sans qu'on y prenne garde, le necessaire etant fait. Si Ton n'ose, si 1'on ne veut pas bien, si Ton est f aible et irresolu c'est notre cas a presque tous il n'y a qu'a prier et lire 1'Evangile, les Actes des Apotres et au hasard dans un Paroissien. On n'entend que des paroles sublimes et d'une majeste qui n'est pas humaine, a chaque page, a chaque. verset de ce livre. Si 1'effet n'en devient pas souverain, c'est qu'on n'a pas de bonne volpnte, que 1'on s' oppose a Dieu.

J'allais assez regulierement a la messe, oii j'assistais poliment. Je daignais faire cette honnetete au Seigneur.

Mais je ne priais jamais... Pourquoi prier mon Dieu, distrait et vague, qui ne demandait rien ?... Je recommensai a parler au vrai, balbutier plutot, courtement et a des intervalles, bien incertainemerit, avec timidite et froideur, et cependant comme il veut, par la priere qu'il nous a donnee ; c'est la derniere qu'on oublie, la premiere qui nous rentre au coeur... Une nuit, au mois d'aout, je me promenais seul, dans la plaine d'Abos, pour prendre le frais, comme on dit, avant de me coucher... Vous savez combien sont belles nos nuits, non plus belles, mais plus intimes que le jour, avec leur infini, sur cette plaine a 1'ample horizon. Celle-la etait une harmonie d'etoiles rares, mais eclatantes, de la lune pres de son plein et de nuees rares aussi et si legeres qu'on voyait le bleu a travers leur blancheur. J'etais fort calme et ne pensais pas a grand chose, quand mes yeux se levant la-haut, suivit 1'ame. I/a presence universelle de Dieu dans les abimes du ciel se revela presque materiellemerit, comme un firmament au-dessus de 1'autre et un regard sur moi, qui donnait la vie, comme une Paternite transparente enveloppant tout et si precise ! Qui es in ccelis ! Je n'avais pas d'autres paroles ni une autre pensee que celle-la, que je me repetais inlassablement, et ou, pour ainsi dire, je m'abimais, avec quelle emotion, quelle gratitude et confiance dans la bonte, la beaute supremes ! je n'ai pas de mots pour rexprimer... Au reste, rien de violent, aucune exaltation, tout limpide, evident, ami ! Paix en moi et infinie reconnaissance. Mbn pouls battait comme a 1'ordinaire... Des rayons tombaient, j'etais dessous et je les recevais, voila tout...

Depuis, j'ai prie. I/a decision en etait prise : il fallait etre sien !... Settlement, je le repete, cela me donnait peur, repugnance intime et grand ennui. Nous avons passe par la presque tons, et je restais ainsi... Bntre temps, la guerre imbecile et inique s'exasperait, que 1'on fait en France, depuis pres de quarante ans, a 1'Eglise, et la mechancete m'en devenait odieuse. Devant tant d'impiete, j'avais honte d'en avoir partage la bassesse. Dans ces mefaits, presque tous encore, et alors meme que nous n'y avons pas trempe positivement, par le fait d'avoir ete hors de la foi, nous avons notre part... Je ne voulais plus de cette complicite dans le mal. II fallait prendre parti !... I/a loi de separation m'a grandement trouble. Cette apostasie d'un peuple, 1'insolence de declarer a Dieu qu'on ne le connait pas, il y a bien de quoi en avoir peur ! J'ai assiste a cote de mon cure et avec un serrement de coeur qui me revient encore, a 1'inventaire fait dans 1'eglise de la paroisse. Ie fonctionnaire qui en eut 1'humiliation y etait, je crois, sensible. II se montra deferent, fort digne, gene visiblement par sa besogne et il dut mal dormir la nuit d'apres. De le voir compter, evaluer, inscrire sur son etat, sans y toucher d'ailleurs, les vases sacres, croix, chandeliers, chapes et ornements, toutes ces choses que la pauvrete du metal et la grossierete du tissu ne sauraient rendre meprisables a Dieu et qu'on ne saurait vouloir pour lui assez belles, me fit peine et revolte... Peu apres, j'eus a veiller sur mes enfants. Pour eux encore, il fallait prendre parti... Je les voulais Chretiens, et par consequent, j'avais a 1'^tre. De quel droit, avec quelle autorite pouvaisje exiger d'eux qu'ils le fussent, s'ils me voyaient absent?..

Et quelle aberration ! Le moment de leur communion, privee allait venir. Ne pas les accompagner a la Sainte Table eux et leur mere, etait-ce possible ? Non evidemment...

Un jour done, a contre-coeur, sans componction, avec la repugnance que vous savez, le degout de moi que vous presumez, mais froidement, resolument, j'allai m'agenouiller dans I'eglise de Saint-Martin a Pau. Dieu m'y envoya au plus rassurant, au plus paternel des confesseurs, pour m'aider a degorger ma vie... Notre interieur n'est pas beau du reste et je le voyais tel... I/absolution regue, comme il faut que Dieu ait de la bonte ! je sentis sa paternite rendue a moi, la joie d'etre rentre parmi son peuple et une confiance paisible. Je 1'ai gardee depuis, plus inquiete par moments, les faux-pas sont faciles t mais, toujours sure.

Pour 1'esprit, il s'est etrangement nettifie. Les doutes,. les objections, tous ces gravats sont tombes au fond, je ne les remue plus. Les splendeurs font leur preuve... J'avais craint d'etre a 1'etroit dans le Credo. Je m'y meus dans 1'infini, un infini que Dieu ramene autour de moi r car son regard me suit : je ne m'y perds done pas... J'entendais garder mon esprit libre. Et je 1'ai tel, certes ! plus et mieux qu'avant, puisque c'est a la verite qu'il adhere, parce que j'ai su vouloir et obeir... Juger m'est devenu facile et sur, avec 1'aide de la doctrine infaillible, qui sait tout de 1'homme et de la vie. Ies grands reves ne sont plus reves ni conjectures ou, apres tant d'autres, je m'elevais,, de maux detruits, de la mort impuissante, de tendresses a la traverser, de bonheur sans tristesse et qui ne passera

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pas. de 1'ame admise au vrai. C'est Dieu qui cautionne ces certitudes, en les donnant a tous. Et il est bien clair que les doctrines plus ou moins jeunes, de plus en plus savantes, que Ton continuera d'edifier, que toutes les decouvertes que Ton pourra faire n'infirmeront pas un seul mot du livre oft Dieu parle, authentiquement, formellement, et pres de cela, ne pesent rien !... Ni la vie ne m'est devenue moins douce, pour s'etre faite plus grave, ni la nature moins belle et amie... Bnfin, je ne me sens pas diininue. Aujourd'hui il est utile de dire, je crois, ce qui jadis aurait fait scandale, dans un siecle plus religieux, c'est qu'il nous f aut porter notre foi avec orgueil, quitte a nous humblifier en tout le reste et autant qu'il convient, bien entendu...

Telle est ma conversion... Rien de rare... Je I'ecris cependant. Chacun de nous a ses motifs de croire, qui correspondent a son etat intime et a des besoins particuliers de 1'ame ou des exigences de 1'intelligence, et la religion satisf ait a tout. Chaque exemple apporte ainsi sa preuve, de si haut ou de si bas qu'il nous vienne, par suite peut etre Titile a raconter. Dieu nous veut tous, et il nous appelle par notre nom, de differentes manieres... I>e bienfait a -vous, de Claudel, vous me 1'avez rendu, mon cher Jammes. Que je voudrais le transinettre aussi !... J'ajoute un mot. Cette conversion, qui probablement eut te plus prompte, si j'avais mieux vecu, qu'est-ce ? Avant tout, peut-etre, prudence bien entendue et bon sens tar-

dif, un acte de raison.

Charles DE BORDEU.

RENE SALOME

Du Dilettantisme

a I* Action Catholique

Henri Dubois dont j'endosse la personnalite d'emprunt parce que le moi est haissable etudia entre 1885 et 1895 dans un college municipal oil beaucoup d'eleves affectaient I'impiete, ou les professeurs ensei-gnaient, les vieux un vague spiritualisme, les jeunes une sorte de scepticisme bienveillant, le philosophe un kantisme radical. Ses impressions de premiere enfance, qui etaient paysannes et jardinieres, les traces de ses premieres lectures : Vie de Napoleon, Robinson Crusoe, Paul et Virginie, ltd composerent une personnalite un peu floue d'enfant, puis d'adolescent, laquelle subsista presque intacte durant les annees d'etudes. Ce qu'il apprit au college, ce qti'il y entendit, les habitudes qu'il y contracta, ne le modifierent pas sensiblement.

Autant qu'il peut en juger a present, sa foi d'enfant n'avait ete ni vive ni profonde, mais le cure du village d'lle-de-France ou il etait ne, qu'il n'avait guere quitte pendant six ou sept ans, 1'eglise aux gros piliers dans laquelle on voyait une statue polychrome de saint Martin montant un cheval mouchete a longues oreilles, les deux

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chantres qui portaient des besides et des chapes d'or passe, quelques vieux paysans qui ecoutaient, graves et rigides, la messe du Dimanche, et aussi la tribune de 1'orgue que tenait son pere a Paris dans une grande eglise, ces figures et ces tableaux d'autres figures analogues, 1'avaient de bonne heure captive, I'inclinaient au respect du culte et de la liturgie, le for9aient a unir 1'idee du travail humain et celle du catholicisme. Autour de ltd, la religion semblait affaire de coutume et de convenance ; dans son college, on ne respectait guere ce qui est sacre, et force lui est d'avouer qu'il ne s'appliqua point a son catechisme, se prepara distraitement a la premiere communion (il la fit a Paris au college), et la recut sans joie. Cependant une tendresse lui demeurait pour les voiites des cathedrales et les recoins d'ombre des petits sanctuaires, pour les chants et le? gestes des offices, pour les murmures d'une priere ; les plaisanteries plus ou moins basses que ses camarades se permettaient a 1'egard du clerge ou des articles de la foi, lui etaient fort desagreables. II avait acquis, je ne sais d'ou, et garde, meme au college, un certain sens du mystere, et le mystere qu'il y a dans une vocation religieuse 1'avait toujours trouble.

Dans tout cela, sans doute, beaucoup de romantisme, je veux dire par la : beaucoup d'attitudes point naturelles, le reve qu'on poursuit et qu'on caresse voluptueusement,. la representation substitute a Taction, la religion con5ue et traitee en objet d'art, en curiosite, en evocatrice d'images, non en depositaire et distributrice de realites. Aussi bien, Henri Dubois ne saurait-il plus aujourd'hui

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demeler exactement dans ces anciennes experiences, la part du romantisme et celle de la curiosite religieuse.

A 17 ans, il cessa de pratiquer, a 18 de prier. II fut, pour se mettre a la mode et conformement a son cours de philosophie, agnostique, criticiste, subjectiviste, relativiste. Sa foi, je 1'ai dit, avait ete pauvre : de ce fait il tira vanite et s'attribua retrospectivement une belle intelligence. Vers cette epoque, il lut Taine et devora Renan. II crut trouver dans le premier des methodes qui permettraient a rhomme d'epuiser tout le detail du reel, ce qui le rendit scientiste pour quelques annees. La fagon dont le second ensevelit les dieux sous des fleurs et les dissout dans la musique de ses phrases flatta son gout romantique des choses religieuses. Avec Taine il reduisit le mondeenfaits, series de faits, systemes de faits. Avec 1'autre, il fut incredule, mais incredule respectueusement : il ne cessa de venerer cette Eglise oil tant de formes, de couleurs, de parfums, de souvenirs favorisaient les jeux de son imagination.

II cut peut-etre suffi alors, pour rattacher Henri a 1'Eglise, qu'un ami croyant, intelligent et renseigne lui en montrat la vie interieure, mais 1'elite des jeunes gens qu'il connut au college se composait de petits bourgeois voltairiens ou indifferents. Hors du college, sans doute, il avait un grand ami, Pierre Cloarec, breton, catholique et poete : mais cet ami qui lui-me'me devait perdre la foi plus tard, ne confiait rien de sa vie religieuse a Henri, manquait de cet esprit d'apostolat qui ne s'est reveille que recemment chez les jeunes, se contentait d'affirmer qu'il f aut croire pour echapper aux tortures du doute et

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aux longues erreurs d'une ame sans Dieu. Pierre Cloarec etait lui-meme un romantique, plus enclin a r^ver sa vie qu'a user methodiquement de son esprit et de son vouloir. Comme ceux dont le besoin de reve est toujours inassouvi et qui ne trouvent dans la realite qu'obstacles ou mecomptes, il avait parfois des crises de desespoir, souvent rhumeur melancolique. Soit qu'il lut, soit qu'il ecrivit, il poursuivait plus volontiers le fantome lugubre de la detresse que 1'image alerte de 1'action. II contribua (sans d'ailleurs viser cette fin) a diluer 1'energie de Henri, son cadet, alors qu'il eut fallu la concentrer dans la foi.

D'autre part, tous deux, Henri et Pierre etaient fils de musiciens. Us avaient grandi parmi les murmures harmonieux, s'etaient faits a cette douceur et, n'etant point musiciens eux-memes, en jouissaient passivement, n'y trouvaient ni stimulant ni motif pour agir et perseverer dans 1'effort. La musique, abstraite dela vie religieuse, de la vie civique, sociale, militaire, sportive, technique, la musique en soi peut devenir pour la personnalite une sorte d'opium. II vaudrait la peine d'etudier comment et a quel point, dans une elite de frangais, la musicomanie a, depuis une vingtaine d'annees, affaibli 1'intelligence et detendu la voloute. Cette affection sevissait plus que jamais avant la guere chez les intellectuels. Deja au temps ou Pierre et Henri achevaient leurs etudes elle commen-

gait a faire des victimes.

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