LOUIS BERTRAND
REUCCVEAU CATHOWQUH 8
Comment je suis revenu au Catholicisme
Dieu m'est temoin que j'aurais prefere n'en parler jamais, autant par pudeur et defiance de moi que par tradition de race et de f amille. Nous autres I^orrains, nous n'aimons point divulguer les choses de notre vie intime, surtout celles qui regardent exclusivement notre conscience. Vieille habitude de repliement interieur, qui nous fut imposee par des siecles de guerres et ,de tribulations. I/influence, plus ou moins immediate de nos voisins protestants, nous incline aussi a considerer la religion comme une affaire tout individuelle, une sorte de secret entre Dieu et nous. J'ai toujours subi, sans bien m'en rendre compte, ces tendances heritees de mon milieu natal. Mais ce qui me retenait surtout, c'etait, outre cette espece de honte publique d'ouvrir a tous les yeux.ce que j'appellerai avec saint Augustin la chambre nuptiale de mon ame, la crainte de paraitre attribuer a un acte tout personnel une valeur exemplaire. De quel front (oser dire a ceux qui ne croient point : I^es objections accumulees
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depuis des siecles centre la foi, j'en fais litiere : mon intelligence les a surmontees ? Quand on sent que ces objections, on bien echappent a votre competence, ou sont meme totalement inconnues de vous, qu'on n'a pu les negliger que par une grace toute speciale de Dieu ; que, d'autre part, les raisons determinantes de votre adhesion intellectuelle aux verites catholiques ne font que donner la mesure de vos ignorances, de vos faiblesses de coeur ou d'esprit, comment ne pas hesiter a publier ce qui fut votre part miserable de collaboration dans une oeuvre oft Dieu a fait tout 1'essentiel ? Or cette oeuvre de grace est absolument individuelle et incommunicable.
Mais les bienveillantes instances du directeur de cette Revue, celles aussi de quelques religieux et d'un prelat, qui m'honorent de leur amitie, ont triomphe de mes scrupules : la consideration d'un bien a faire pour quelques ames m'a determine a ecrire, apres un silence de dix ans, ces pages. Je vais done essayer, moi aussi, de raconter mon retour. Je dis mon retour, parce que je n'ai pas eu a me convertir proprement au catholicisme. J'avais eu une enfance et une adolescence extremement pieuses. Je m'etais seulement ecarte pour un temps de ces verites, dont j'avais perdu Tintelligence, mais non pas peut-etre le sentiment. Et ainsi je n'ai fait que rentrer dans ma maison, dans la maison de tous les miens. Je puis done repeter avec 1'auteur des Confessions : O verite, lumiere de mon cceur... je me suis laisse aller vers les tenebres, et je n'ai pas vu clair. Mais, meme alors, oui meme alors, je t'ai aimee passionnement. Je me suis egare, mais je me suis souvenu de toi. J'ai enteudu derriere moi ta
voix qui me criait de revenir, mais je t'ai mal entendue a cause du tumulte de mon ame inapaisee. Et maintenant, void que je reviens, tout en sueur et tout palpitant, vers tes fontaines...
C'est au mois de novembre 1906, au cours d'un voyage d'etudes en Orient, que la chose arriva, de la fagon la plus inopinee pour moi comme pour mes amis.
Depuis plus de vingt-cinq ans, je vivais dans un grand desordre intellectuel, et je m'y complaisais. Les jeunes gens de ma generation consideraient mSme cette anarchic comme le comble de 1'elegance. Nous avions fait table rase de toutes les idees et de tous les sentiments par quoi une nation ou une societe est viable. Ni certitude morale, ni certitude rationnelle. Notre nihilisme n'admettait que des apparences, dont on pouvait jouir, mais auquel il cut etc souverainement inelegant de croire. C'etait imbecile et c'etait fou.
Cependant, apres la grande secousse de 1'Affaire Dreyfus un veritable travail de reconstruction interieure s'etait fait peu a peu en moi. Jusque-la, j 'avals ete anarchiste avec delices. Je fus dreyfusiste avec fureur. J'etais alors universitaire, j'habitais Alger : le spectacle de la demagogic antijuive, qui en Algerie etait antifran^aise, me rendit Tinstinct national. Au fond, j'ai toujours ete catholique et conservateur. Mais la tourmente m'avait devoye. Je con9us la France, comme on la concevait dans les milieux
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dits intellectuels d'alors, comme 1'apotre de 1'ideal humanitaire. En tous cas, j'etais bien convaincu de la necessite de 1'action, de la vanite de notre dilettantisme philosophique et litteraire. Un moment, je faillis verser dans le socialisme. La bassesse de la doctrine et la vulgarite des ames m'en degouterent bien vite. La Sociale m'apparut comme 1'exploitation de la force brutale par la ruse. Elle m'a toujours repugne depuis.
C'est qu'a mon insu, cette Algerie, qiie j'observais, depuis longtemps, en romancier et en archeologue, m'avait fait beaucoup de bien. Carrefour des races, livree aux convoitises de peuples hostiles et de civilisation inegale, qui s'y entrechoquent depuis des siecles, elle entretenait en moi ce sens de I'Ennemi, que j'avais apporte de ma Lorraine, et aussi le sens du Barbare : elle m'empechait de m'affaisser dans la niaiserie de rhumanitarisme pacifiste. Je commengais a ecrire alors. Je ne crois pas que, depuis ce moment-la jusqu'a la veille de la guerre actuelle, alors que, chez nous, on ne voulait plus en admettre meme la possibilite, je ne crois pas que personne ait eu plus que moi ce sens de 1'Bnnemi. Mais personne n'a eu comme moi rintuition de toutes les barbaries qui nous environnent. Aujourd'hui encore, apres cette horrible guerre, rimmense majorite des Fran9ais est incapable de comprendre a quel point nous sommes seuls de notre espece sur la planete. Si ce double sentiment tient tant de place dans mes livres, c'est certainement a rAlgerie que je le dois. Elle me rapprit du meme coup 1'utilite et la valeur du soldat, et elle m'offrit 1'image d'une democratic coloniale bien plus seinblable a celles de 1'antiquite qu'^
3a notre oti la force et 1'autorite du chef de dan, la puissance des Hens de famille, de race, de religion et de -clientele tiennent en echec le chimerique principe d'egalite. D'autre part, 1'etude des basiliques et des necropoles -chretiennes, plus abondantes que n'importe ou dans notre Afrique du Nord, me detournait d'un catholicisme de dilettante, tout en decor et en manifestations exterieures, pour me f aire penetrer dans quelques-uns des sentiments les plus intimes du christianisme primitif . Vers cette epoque, j'eus 1'occasion, dans un de mes romans, de decrire une messe. J'y mis, du moins a ce qu'il me semble, quelque chose de plus que la sympathie de tete du lettre et ^de 1'artiste : 1'accent, 1'emotion de 1'exile qui parle du pays perdu.
Au milieu de cette premiere crise, je revins en France. Je sejournai quelques temps a Montpellier. Au sortir de cette Algerie si vivante, apres y avoir passe pres de dix .ans, au milieu d'un peuple jeune, actif, entreprenant, la .somnolence et la decrepitude de la province franc,aise iurent, pour moi, un grand sujet d'etonnement et de consternation. I^es effets desastreux d'une politique sectaire, qui achevait de diviser et d'affaiblir le pays, me forcerent
^ me retourner violemment vers celui qui avait fait la .France, vers I'Homme immortel , comme dit Charles .Maurras, qui, planant au-dessus des partis, interesse plus qr.e quiconque a la prosperite de son heritage, pouvait
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seul lui donner, avec la concorde, 1'audace de se remettre a vivre intensement, Desormais, la Nation et le Roi m'apparurent comme les deux grandes realites qui conditionnent toute vie f ra^aise.
Pourtant, la question religieuse ne se posait pas encore pour moi. Je sentais bien, il est vrai, que tout est solidaire dans la tradition. J'avais constate en Afrique et je constatais tous les jours ailleurs, que la religion est 1'ame de& nationalites. Un musulman. un Slave, un Hellene n'existent plus ni nationalement ni socialement, des qu'ils se separent des homines de leur foi. Mais, outre que je n'eprouvais aucun besoin de revenir au catholicisme, qu'il, me paraissait se heurter a des impossibilites fondamentales, j'aurais eu honte d'y revenir pour des raisons etran^ geres au fond de la doctrine. Peu m'importait qu'il fut
national, s'il n'etait pas, en meme temps, la verite ! Apres? la crise politique, il m'aurait fallu alors une crise religieuse. Mais je n'etais pas encore mur pour ce renouvellement de conscience. Peut-etre aussi avais-je peur de perdre dans le catholicisme, 1'independance de ma pensee. Cependant, des cette epoque, mon ami Kmile Baumann m'ecrivait : Que craignez-vous 1 Vous verrez comme vous serez Hbre... C'etait vrai : je 1'ai eprouve depuis^ Jamais je n'ai eu, comme dans le catholicisme, la certitude de ma liberte, une liberte qui nait de 1'ordre et de 1'equilibre interieurs, et qui, sans s'interdire aucune excursion dans aucun domains, est armee contre tous lesmirages du sentiment et toutes les fantasmagories de 1'intelligence.
Pendant cette periode d'attente. je m'etais arrange une sorte de modus vivendi intellectuel. Pour moi, la question: nationale dominait toutes les autres. A mes yeux, la question religieuse tombait done au second rang. J'estimais et j'estime encore qu'on peut etre bon Fran9ais sans etre catholique. Cependant, il me semblait que combattre le catholicisme etait une defaillance ou une inferiorite patriotique. Des lors, je ne demandais aux catholiques que de ne point contrarier 1'action nationale,. et, d'autre part, je ne demandais a 1'Etat que de ne point contrarier le catholicisme. Et meme, convaincu que toutes les religions sincerement pratiquees sont un adjuvant desvertus civiques, j'aurais trouve fort bien que 1'Etat les protegeat toutes avec une egale impartialite.
Neanmoins, j'etais bien force de reconuaitre la place preponderante du catholicisme dans 1'histoire et dans la vie francaises. Je sentais profondement aussi tout ce qu'il contient de noblesse et de beaute morales. Et puis,, a d'autres moments, un mauvais vent soufflait sur moi Je me laissait, par exemple, influencer par une lecture de Nietzsche. Je decouvrais tout a coup dans le christianisme des tares inexpiables de laideur et d'humilite servile, et la seule idee de ces pretendues bassesses me rendait fou
de haine et d'injustice.
J'en etais la lorsque je partis pour 1'Orient, ou je passai tout pres d'une annee. Je commenced par visiter 1'Egypte^
puis la Grece et Constantinople. A travers mille details de moeurs ou de couleur locale qui s'imposaient a mon attention, une chose surtout me frappait : 1'importance enorme de la religion dans le monde oriental. On pent dire qu'elle y est le tout de I'homme. Encore une fois, je pouvais me convaincre que les religions s'y confondent en quelque sorte avec les races et les nationalites. Pour un Musulman, la France n'est plus rien si elle cesse d'etre chretienne et, a ce titre, de proteger le tombeau de Sidi- Aissa. Si nos religieux jouissent en Orient d'un prestige particulier, c'est beaucoup moins comme Frangais que comme catholiques eminents, parce qu'ils tiennent la tete des peuples latins. Et c'est ainsi qu'ils ont pu faire, pour la diffusion de notre langue et de notre influence, un bien dont je m'emerveillais, en meme temps que je maudissais 1'inconcevable sottise de la politique sectaire dirigee centre ces bons serviteurs de notre pays. Leurs concurrents sont innombrables et acharnes. Je constatais que le recul du catholicisme fran9ais en Orient avait pour consequence immediate un recul de I'influence frangaise. Des constatations de ce genre me rendaient de plus en plus favorable a la cause catholique. Mais, en Grece, a force de courir les ruines antiques, de 1'Acropole a Delphes et a Olympic, je subis une violente reprise de mon vieux paganisme litteraire. J'opposais a la splendeur du Parthenon la mesquinerie des eglises et des constructions byzantines. Que, sous la discipline chretienne, la magnifique plante de 1'art hellenique en fut arrivee a ce point de rachitisme t de recroquevillement, cela me paraissait un argument terrible contre le christianisme. Je jetais feu et flamme
centre cette religion ennemie de la gloire, de la volupte, de la beaute, de tout ce qui donne du prix a la vie, et je me souviens qu'a ce moment-la j'ecrivis a des amis des lettres exasperees et toutes pleines de diatribes centre la laideur galileenne .
Parmi ces notes prises a Constantinople apres mon sejour en Grece, je releve ces lignes, qui temoignent assez dans quel etat d'esprit j'entendais achever mon voyage : Etre un homme pour qui le monde exterieur existe. Btre 1'ceil qui voit, 1'oreille qui ecoute. Voyager a la fa9on des grands curieux d'autrefois, en poete et en nomade comme Herodote...
C'est dans ces dispositions que je m'embarquai pour Smyrne et Beyrouth, afin de continuer mon enquete en Syrie et en Asie-Mirieure.
Sur le bateau, je remarquai tout de suite un Pere dominicain, aux allures d' intellectuel , qui apportait de sa cabine, dans la salle de lecture, de ces gros volumes d'erudition qui s'impriment chez lyecoffre ou chez Leroux. itSi facon, si je puis dire voloptueuse, dont il enfon?ait le coupe-papier dans les pages encore vierges du bouquin, ses mines gourmandes de lecteur en appetit et quise promet une'franche lippee, tout ce petit manege, observe du coin de 1'oeil, me 1'avait rendu immediatement sympathique. Nous ne tardames point a prendre la langue : c'etait le Pere Jaussen, le savant professeur de 1'Ecole Jbiblique dominicaine de Jerusalem, 1'arabisant biea
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connu. Nous parlames du frere de mon ami Baumann,. jeune religieux qui 'avait fait son noviciat en ce memecouvent de Saint-Etienne et qui venait de mourir tragiquement dans le naufrage de la Bourgogne. Comme je ltd annoncais mon intention de sejourner a Jerusalem. et de visiter 1'Ecole biblique, afin de pouvoir decrire a mon ami cet endroit de la Ville Sainte, ou son frere avait vecu un peu de sa vie, il me dit avec un empressement tout cordial :
Si vous devez tester longtemps a Jerusalem, it vaudrait mieux pour vous descendre chez nous, dansnotre maison des notes. I,es hotels sont tout au plus bons pour le touriste qui passe !... Nul doute que notre prieur,. averti par moi, ne vous y autorise !
J'acceptai d'enthousiasme, en homme qui a fait la. cuisante experience des gargotes orientales. Et le Pere se mit a me center ses operations d'archeologue, sesaventures au pays de Moab, ses voyages au Sinai', ses. pointes poussees vers 1'Arabie mysterieuse. I/a religion, etait absolument etrangere a nos entretiens.
I*e dimanche, tous les cultes, 1'un apres 1'autre, celebrerent leurs ofi&ces sur le pont du bateau : il y cut deuxservices protestants, et, je crois bien, un office grec orthodoxe. LfQ. messe catholique fut dite, au pied du mat, par un jeune pretre americain, dontla foi serieuseet profonde donnait a chacun de ses gestes une signification et une noblesse singulieres. J'en fus beaucoup frappe, car j'assistais, moi aussi, a cette messe, debout, a cote du Pere Jaussen durement agenouille sur le plancher encore humide du lavage matinal. J'y etais veuu pour temoigner
-que j'etais la, avec ceux de mon pays et de ma race, avec .les Latins et les Francs, unis sous la vieille discipline de Rome. Et ce fut peut-etre encore un autre sentiment qui m'y amena : an milieu de ces etendues mouvantes ou roulait le paquebot, etait-ce le besoin obscur de me prouvera moi-meme que je me rattachais a quelque chose de stable, de permanent et meme d'eternel ? Je ne voulais pas etre -settlement un passager sur un bateau en marche, un ephemere et fugitif reflet de la vie, qui glisse et qui s'efface sur 1'ecran de la duree, comme le rempus du sillage dans les jjlauques immensites marines...
Ces impressions etaient completement dissipees lorsque j 'arrival a Beyrouth. J'eus tout de suite beaucoup de monde a voir. D'ailleurs mon enquete m'interessait tellement que je ne songeais point a autre chose.
Unedemes premieres visites fut pour la celebre Universite des Peres Jesuites. Je voulais interroger des professeurs surleurselevesmusulmans et Chretiens. La prise de -contact ne fut pas tres plaisante pour moi, si je m'en rapporte a mon carnet de voyageur. J'y lis, en effet, ceci: Visite au College des Jesuites : Beaucoup de bondieuiserie. Dans la cour, des seminaristes en soutane jouent au foot-ball : tel un vol de corbeaux Kors du charnier natal... On me pardonnera de citer ces lignes et la parodie du vers celebre de Heredia. Je ne les transcris ici que pour mieux iaire comprendre dans quels sentiments j'etais alors.
La seconde fois que je retournai au College, j'avais rendez-vous avec le Pere Jean-Baptiste Ray, qui n'etait plus, il est vrai, professeur, mais qui dirigeait une association d'etudiants et tin certain nombre d'oeuvres consacrees a la jeunesse. Je savais qu'en France il avait fonde. des cercles d'ouvriers et que, pendant des annees, il avait ete un zelateur eloquent et infatigable des oeuvres sociales catholiques. On juge combien 1'entretien d'un tel homme pouvait m'apprendre de choses. J'allais done allegrement a son rendez-vous.
Apres avoir traverse les cours et les somptueux batiments de 1'Universite, je tombe dans une cellule aux murs nus, au mobilier indigent, ou un pretre de carrure et de physionomie presque plebeiennes me re9oit avec une cordialite toute democratique. Des manieres brusques, une forte barbe de charpentier qui lui mahgeait le visage jusqu'aux pommettes, de bons yeux tres doux, un coup de gosier assez rude, c'etait absolunient le type de Tapotre populaire. Des le seuil, je sentis que nous pouvions nous entendre. Ses fa9ons me choquaient peut-etre un peu, mais, somme toute, j'aimais mieux cela qu'un petit Pere Douillet.
Tout de suite, je le pressai de questions. Pour le mettre en confiance, je commenai par lui declarer franchement que j'avais cesse d'etre catholique, mais que j'avais le plus grand respect et la plus grande admiration pour le catholicisme. II eut 1'air de n'y point prendre garde et, avec beaucoup de complaisance, il se laissa interroger. Et tandis qu'il me parlait de ses jeunes Syriens, je sentais qu'il s'interessait beaucoup plus a moi qu'aux choses
memes qu'il me disait. A mon toui, il m'inteirogeait stu mon pays, mon enfance lorraine, ma jeunesse universitaire. Mais je voulais en avoir pour ma peine et mon derangement : je le ramenais de force a ses Orientaux. Bt il me repondait avec la meme bonhomie, la meme abondance de parole... Tout a coup, il me regarda bien en face et, comme un medecin qui vient d'etablir son diagnostic, il me dit a 1'improviste, par une saute d'idees qni me deconcerta :
Pourquoi vous imaginez-vous n'etre plus catholique ?
II avait touche la un point sensible. II le savait, il 1'avait devine immediatement. Cette attaque soudaine me troubla. Je ne sais trop quelles pauvretes je repondis. Mais le Pere continuait, sans paraitre m'entendre :
Vous 1'etes toujours, vous 1'avez toujours ete, malgre les apparences !
Pour le coup, je crus qu'il se moquait de moi. Je protestai, affirmant qu'il y avait a cela mille impossibilites.
C'est ce qui vous trompe \ me dit le Pere : il n'y a entre vous et la verite que des residus de vieilles ideologies, oui, quelque chose comme un halo de sophistique !
Ce ton tranchant me parut de la derniere outrecuidance. Et, comme il entreprenait de refuter, un peu au hasard, les erreurs qu'il m'attribuait, il me devint immediatement insupportable. Je le trouvais decidement tres peuple, d'une vulgarite d'esprit, d'une ignorance, et avec cela, d'une confiance en soi, d'une presomption qui m'aga- 9aient...
Sur ces entrefaites, on 1'appela au parloir pour quel-
ques instants. Pendant son absence, j'examinai une douzaine de volumes ranges sur tin rayon de bois blanc, audessus de sa table de travail. J'y reconnus un petit livre que j'avais toujours eu en horreur : le Pensez-y bien \ Quand le Pere rentra, je m'etnpressai de lui dire, pour me soulager les nerfs :
Tenez ! voila un odieux bouquin, qui fut le 'caucheinar de mon enfance ! Si je n'avais pas ete alors un petit garden d'une piete exemplaire, il m'aurait rendu impie !
Le bon Pere parut fort afflige de ces propos. Me yoyant de mauvaise humeur, il n'insista pas, et de nouveau la conversation devia vers la Jeune-Turquie. II m'entretint de ses oeuvres de propagande, de ses voyages, de son exil {il souffrait du climat, regrettait la France), de toutes les amertumes d'un apostolat sans autre recompense que celle trop rare de sauver quelques ames. Et, cependant, a travers ses paroles perc,ait un si ardent, un si affectueux desir de sauver la mienne !
Eh quoi ! me disais-je, je suis un inconnu pour cet homme, je suis un etranger, presque un ennemi, puisque nous n'avons pas deux idees communes. Et parce qu'il a senti, des le seuil de sa porte, la detresse de mon ame, le voila qui accourt au-devant de ma peine et qui s'oublie lui-meme, qui est pret a se sacrifier pour que je sois delivre du mal ! Mais une autre voix me soufflait : II fait son metier de convertisseur ! Tu es bien naif de t'emouvoir pour si peu ! Ce qu'il a fait pour toi, il 1'a fait pour cent autres... Et voila justement, reprenais-je, ce qui est admirable ! Quel metier que celui qui consiste
a s'immoler pour les autres, a se donner pour eux, a la vie et a la mort !
Au moment ou cette pensee traversait mon esprit, je me rappelai soudain tout ce que j 'avals vu et tout ce que j'avais appris de nos religieux, depuis pres d'une annee que j'etais en Orient, 1'ceuvre sublime d'abnegation et de charite entreprise et soutenue pendant des siecles sur ette terre ingrate. Au meme moment, le Pere disait :
Si vous saviez comme c'est dur a de certains jours ! Pour nous, missionnaires, il y a de telles agonies de Tame qu'on est tout pres de desesperer !
En 1'entendant, j'eus un grand battement de cceur. Tout a coup, un nom flamboya dans mon esprit : JESUS ! II me sembla que je venais d'entendre le cri meme du Jardin des Oliviers. I/image du Christ, si effacee dans ma memoire, recommengait subitement a vivre. A travers toute une filiation d'apotres, un enchainement ininterrompu de sacrifices et d'immolations, je le rejoignais au fond des ages. Ltd, toujours vivant, quelle merveille ! Hetrouver 1'accent de sa voix dans celle de ce pauvre missionnaire dont je veuais de mepriser la pensee fruste et la rhetorique malhabile !... A cette idee, mes yeux se voilerent soudain. lye Pere s'en aper9ut. II me dit :
Croyez-moi .! Dieu vous accorde de tres grandes graces !... Demain, c'est la fete de la Toussaint : je prierai pour vous ! Voulez-vous me promettre de prier aussi ?
Je ne promis lien. J'etais meme un peu honteux d' avoir trahi mon emotion. Cependant, le lendemain, j'assistai a la messe consulaire, qui fut celebree en grande pompe dans la chapelle des Franciscains. I^a, encore une fois,
IX RENOUVEAU CATHOWQUE 9
comme sur le bateau, j'etais venu pour faire acte de I/atirr et de Fran9ais, pour etre avec ceux de ma race et de mon pays. Pourtant je me rappelai les exhortations du Pere Ray, et, par acquit de conscience, j'essayai de prier. Ce ue fut pas chose commode. Debout, derriere le fauteuil a crepines d'or du consul, avec un demi-sourire sceptique sur les levres, j'ebauchai la vague Prier e sur I'Acropole^. du philosophe et du dilettante : O Sagesse inconnue !... De ma place, je dominais de haut les cornettes des Soeurs de Saint-Vincent de Paul devotement agenouillees. Cette simple vue me fit souvenir que I'humiHte est la premiere des vertus chretiennes. Sans plus de faeons, je m'agenouillai, moi aussi, et, avec un grand elan de co2ur versje ne savais quel Etre de grace et de protection, je recitai un Ave Maria.
A partir de ce jour, tout ce qui m'avait rebute dans les pratiques catholiques, tout ce qui m'avait paru impossible me devint facile et meme agreable. Je revis le Pere presque quotidiennement. J'assistais aux offices dans la basi- Hque des Jesuites. Je ne croyais pas encore, mais j'eprouvais un grand desk de croire, et, a plusieurs reprises,, j'avais eu des signes d'un sens si net et si clair, j'avaissubi les touches d'une action si directe et si certaine, que j'en etais profondement trouble. Me voyant en de telles dispositions, mon excellent ami, avec une sainte violenc'e de chasseur d'ames, voulait immediatement me trainer a la Sainte Table. Je resistai doucement. Je lui dis que je demandais a reflechir encore ; que je ne voulais pas avoir Tair de ceder a un entrainement sentimental ; que c'etait chose grave et que je ne devais point m'engager a la
legere. Auparavant, j 'avails besoin de soumettre mes doutes a des maitres en matiere d'exegese, comme les Peres Dominicains de Jerusalem. Je me proposals de les visiter le mois suivant. Qu'il attendit done jusque-la ma reponse definitive !...
Je vis bien que cela causait beaucoup de peine au bdn pere. La veille de mon depart pour Damas, j'allai ltd faire mes adieux. II m'accompagna jusqu'a la porte du College, et, comme je le voyais souffrant et toujours triste de son exil, je lui dis, pour le reconforter :
Au revoir, mon Pere !... En France !
II me regarda de ses grands yeux doux, et, d'une voix un peu brisee par I'emotion, avec un beau sourire de resignation joyeuse, il murmura :
Non !... Au Ciel !
Un an plus tard, il etait mort.
Desormais, en depit de mes deplacements continuels, dans le tracas des visites et des demarches, a travers des occupations de toutes sortes, je commengai une veritable retraite spirituelle.qui dura plus de deux mois. Au milieu de ma vie errante, le grand probleme de la foi ne cessait de m'obseder. Je le portai partout avec moi, des montagnes du Liban aux deserts de Syrie et de Palestine et jusqu'aux bords de la mer Morte. Le recueillement m'etait d'autant plus facile que, pendant mes voyages, j'avais
des journees et, quelquefois, des semaines entieres de complete solitude.
J'ai deja dit ailleurs 1'action purifiante et exaltante du Desert sur les ames meditatives et meme sur n'importe quelles ames : les plus basses en regoivent comme une noblesse. Aucun cloitre ne vaut le Desert, non settlement pour couper toute attache entre vous et le monde, mais pour vous f aire sentir votre dependance et en meme temps pour vous restituer a vous-memes. Rien ne commente avec une plus magnifique et terrible evidence le celebre morceau de Pascal sur la grandeur et la misere de rhomme. C'est la que le roseau pensant eprouve le mieux la tragique horreur de ces grands espaces vides, de ces infinites qui le pressent de toutes parts, mais aussi le prixinfini d'etre une petite pousse de vie dans les espaces de mort et de sterilite, un eclair de pensee parmi la stupidite sans bornes de toute cette matiere. Ce n'est point seulement par ascetisme que les Prophetes d'Israel se retiraient au Desert. II est impossible de vivre dans ces immensites hostiles et splendides sans se replier sur soi-meme et sans essayer de s'en evader vers 1'au-dela. I<e Desert vous force a penser. I^a priere et la meditation sont les seuls fruits de cette terre sans ombre et sans eau. Brusquement retire du milieu social et civilise, 1'individu se voit tel qu'il est dans sa detresse originelle, c'est-a-dire faible et nu ; il connait le peu qu'il vaut, mais aussi ce qu'il vaut. Toutes les barrieres qui retrecissaient son horizon sont tombees. I^e tumulte du monde qui 1'etourdissait, les bruits de la chair et du sang qui 1'abetissaient, tout cela s'est tu. II comprend qu'il n'est qu'une. parcelle infini-
tesimale, mais une parcelle de 1'Btre, qui peu a peu se reyele a ltd dans la rarefaction de plus en plus severe des formes sensibles. Les metaphores industrielles du moderne determinisme perdent ici leur sens : on oublie ses engrenages , ses leviers, ses ppulies et ses courroies de transmission . A travers cette simplification toute geometrique des lignes, on ne perc,oit plus que les deux substances cartesiennes, la pensee et 1'etendue, le Createur distinct de sa creation. I<e Desert est le lieu le moms pantheiste du monde. Comme sur les eaux, I'Esprit de Dieu flotte sur les sables.
Bien des annees auparavant, en Afrique, dans les steppes saharieunes, j'avais ressenti cette influence apaisante, purificatrice et vraiment religieuse du Desert. Dans les dispositions ou je me trouvais alors, en Syrie et en Palestine, cette influence ne pouvait etre que decisive. D'une etape a 1'autre, des oasis de Damas aux greves brulantes de Genesareth et de 1'Asphaltite, 1'idee de Dieu me hantait et me poursuivait. Chemin faisant, a chacune de mes haltes dans les caravanserails, a chaque nouveau contact avec les Orientaux, une autre idee se developpait et s'affermissait dans mon esprit : c'est que la religion est une langue universelle, qui seule vous permet de penetrer dans les langues etrangeres. Coupe du catholicisme, je n'avais pour ainsi dire plus d'intelligences non settlement avec ces Chretiens, mais avec ces musulmans d'Asie. I,e glaive qui divise est aussi le lien qui unit. Pour comprendre Tame des peuples, il me fallait, a moi aussi, une ame religieuse.
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Pourquoijhesitais-je done a me confier a la religion, qui, de toutes, me paraissait la plus raisonnable, qui etait celle de mon pays et de mes ancetres, qui satisfaisait le mieux mon ame tout entiere ? J'avais beau m'en defendre et protester de mon absolu scepticisme intellectuel, il y avait encore, entre moi et la verite, ce que le Pere Ray n'avait pas si maladroitement appele des residus de vieilles philosophies : ce phenomenisme, ce scientisme deterministe, cet evolutionnisme, dont on nous avait donne quelque teinture au college. Je m'etais jure de ne plus revenir sur ces questions, que je regardais comme insolubles et partaut oiseuses. Neanmoins, sans que je m'en rendisse bien compte, cet enseignement superficiel avait laisse, dans mon esprit, des prejuges tenaces centre le catholicisme. Maintenant que j'examinais a nouveau ces doctrines, je m'ebahissais du peu de solidite qu'elles avaient dans ma pensee. En somme, je ne les connaissais qu'a 1'etat de prejuge. J'avais bien essaye de lire autrefois quelques chapitres de Spencer, mais je ne m'etais pas senti la force de le suivre. Et je me disais : Tous ces philosophes dont on a plein la bouche, qui les a lus, qui les connait ? Platon lui-meme, si seduisant, si agreable a lire, combien sont-ils ceux qui 1'ont lu tout entier ? La plupart des gens sont dans mon cas. II regardent comme verites demontrees de simples prejuges d'ecole. Pour faire honnetement figure d'evolutionniste, ou meme simplement de scientiste, il me faudrait passer des annees dans
COMMENT JE SXJIS REVENU AU CATHOWCISME 135
tin laboratoire, essayer ensuite d'accorder mes experiences avec celles de mes devanciers et, apres cela, proposer teme- Tairement une conclusion, alors qiie ma methode m'inter- <Ut de conclure. Mais, outre que je n'ai pas le gout de ces Etudes, quand je voudrais m'y contraindre, je n'en trouverais pas le temps. Si Dieu existe, il n'a pas pu mettre la verite a ee prix impossible. Pour parvertir jusqu'a elle, il doit y avoir une autre methode que cette voie dialectique, si longue et si chanceuse !...
Plus je reflechissais, plus je m'apercevais que ces doctrines, acceptees a la legere, et que j'etais incapable de verifier, se trouvaient en contradiction paradoxale ayec toutes mes tendances d'esprit comme avec toute mon heredite. Par quel sadisme intellectuel m'etais-je applique cette espece de cilice ideologique, qui meurtrissait et qui etouffait ce qu'il pouvait y avoir en moi d'original ? Si encore ces theories s'etaient imposees a ma raison avec une evidence irresistible ! Mais, encore une fois, ce n'etaient que des prejuges, des presomptions pour moi inverifiables.
Bt void que d'autres doctrines, qui, a la verite, n'etaient pas plus verifiables pour moi, mais qui s'accordaient mieux a ma vraie nature, commen9aient a solliciter mes reflexions. J'avais lu autrefois avec emerveillement 1'essai sur la metaphysique d'Aristote de Ravaisson, et, plus tard, j'avais retrouve, dans la Divine Comedie, magnifiquement illustree par la poesie de Dante, ces idees aristoteliciennes : la matiere consideree comme le dernier degre de Texistence, la finalite du Bien et de la Beaute expliquant settle 1'univers, la libre causalite de
1'Acte pur, du Premier Moteur et du Premier Amour, cet Amour qui meut le soleil et les autres etoiles . Etudiant, j'avais traduit pour Auguste Burdeau une partie du Monde comme volonte de representation de Schopenhauer... Les discussions du philosophe allemand sur la spontaneite de la volonte, principe de 1'univers, sur la liberation du moi par le suicide du vouloir-vivre individuel, avaient fortement ebranle ma croyance au determinisme. Enfin, quelque temps avant mon depart pour I'Orient, Georges Dumesnil m'avait envoye son livre : Le Spiritualisme. J'avais etc frappe par un passage sur la regie d'or de Descartes, cette regie en vertu de laquelle on ne saurait jamais admettre que le plus puisse sortir du moins. Cela me semblait un argument tres fort centre l'evolutionnisme.
Assurement, ces reflexions ne constituaient nullement des preuves en faveur du catholicisme. Mais, du moins, je m'etais convaincu que mon vieux bagage philosophique ne pouvait pas etre non plus un empechement a mon adhesion. En somme, ce qui dominait alors dans mon esprit, c'est d'abord 1' affirmation de cette necessite : la raison exige que le monde soit intelligible. Or, avec le determinisme, 1'univers et moi-meme apparaissons comme des absurdites. Y a-t-il une religion qui satisfasse ce besom d'intelligibilite ? Si elle existe, elle doit tout expliquer, etre vraiment catholique, ne rien mutiler, ni dans la nature, ni dans l'homme, mettre settlement chaque chose et chaque etre a sa place, favoriser toutes les aspirations qui m'entrainent vers la vie, ne combattre que les instincts de mort qui me feraient retomber au neant.
Peut-etre que le catholicisme etait cette religion-la ?
Mais les arguments philosophiques me paraissaient et m'ont toujours paru de mediocre importance : en dehors de la science positive, qui est fragmentaire et qui s'interdit de conclure, comment oser, sans la foi, affirmer on nier quoi que ce soit ?
I,es objections les plus graves, a mes yeux, etaient les objections historiques. J'en etais reste au point de vue de Renan, qui pretend avoir ete detourne du catholicisme par I'histoire et la critique des textes, bien plus que par des raisons theologiques ou philosophiques. Dans 1'Ancien comme dans le Nouveau Testament, une foule de passages m'embarrassaieut. Je resolus done d'exposer mes doutes aux Peres Dominicains de 1'Ecole biblique de Jerusalem. Je fis, dans leur couvent, une retraite d'environ six semaines. J'assistais a la plupart de leurs exercices. Comme leur^ chapelle, leur bibliotheque m'etait ouverte.
Parmi les lectures que j'entrepris alors, celle de la Vie de Jesus de Renan me retint tout particulierement. Autrefois, j'avaisbeaucoup admire celivre : j'enavais su des passages par cceur. Void que je le rouvrais, apres vingt ans, comme un livre nouveau. Et la premiere chose qui m'y frappait, c'est le sans-gene vraiment incroyable avec lequel 1'auteur manipule, elague ou supprime les textes. Une autre evidence me sauta tout de suite aux yeux. Cet homme, qui pretend ne faire osuvre que de philologue
et d'historien, ne tablet que sur le fait positif , sous-entend, en realite, toute une philosophie dans son histoire, de sorte que les faits qu'il raconte finissent par n'etre plus que la metaphore ou 1'expression symbolique du stientisme alors a la mode. I/ui-meme, d'ailleurs, n'en fait point mystere. II commence par nier le surnaturel, par rejeter le miracle comme contradictoire avec les lois de la science. Cette conception du miracle ma paraissait arbitraire et toute nouvelle, et j'etais alors ties pres de penser, avec saint Augustin, que si les miracles de Dieu sont consideres generalement comme contraires a 1'ordre naturel ce n'est point precisement parce qu'ils sont en contradiction avec la nature, mais parce qu'ils excedent les moyens naturels qui nous sont conuus... (Contra Fansturn, lib. XXIX, c. IT.)
Cependant, j'etais toujours embarrasse par les contradictions apparentes que je trouvais dans les I/ivres saints. Je soumis ces dimcultes a 1 'eminent exegete qu'est le Pere Lagrange. Comme pour eprouver mes forces, il renfor?a mes propres objections ; puis il me fournit ses explications personnelles ou les solutions consacrees de rexegese catholique. En meme temps, il me faisait comprendre que, pour toucher a des questions aussi complexes et aussi delicates, une longue preparation est necessaire et aussi tin tact special, une sorte de sens philologique, qui ne s'acquiert qu'a la longue. Sur ce domaine de 1'exegese, comme sur celui de la philosophie, je sentais mon incompetence devant les specialistes. Denouveau, j'etais done rejete vers 1'acte de foi, un acte de foieprouve et legitime par ma raison. Je me disais, avec le penitent des
Confessions : Seigneur, on ne va point a toi sur des vaisseaux, ni sur des quadriges !... Pour aller a toi et pour parvenir jusqu'a toi, il ne faut que le vouloir, mais le vouloir fortement et pleinement, et non de cette volonte, demi blessee, qui s'agite incertaine et se jette en tous isens, et dont une partie qui s'eleve se debat centre 1'autre qui retombe. Desormais, je ne m'etonnai plus des passages embarrassants de I'Ecriture. I/es Livres divins ne changent pas, me disais-je, mais ils s'adressent a des esprits qui se renouvellent d'une generation a 1'autre. Ce qui etait I'evidence meme pour les hommes d'hier devient une enigme pour ceux d'aujourd'hui. Dans cette tache delicate, et qui recommence perpetuellement d'adapter, a la Verite immuable chaque nouvelle evolution de 1'esprit humain, la tradition ininterrompue de 1'Eglise est le ;guide infaillible.
Pour moi, le grand guide et le grand illuminateur, pendant toute cette periode de trouble, fut le Saint-Sepulcre. J'y faisais de frequentes stations, surtout a Theure =du Chemin de la Croix. Un des jeunes maitres de 1'Bcole biblique, le P. Rouillon, voulut bien celebrer la messe, a mon intention, sur la pierre rq,eme du Tombeau.
Mais, avant mon ferme propos, je subis bien des hauts et des bas. A la fin de decembre, je dus partir pour Bn- Oaddi, sur la rive occidentale de la Mer morte. Ma resolution etait prise. II fut entendu que, si je peiseverais, le prieur de Saint-Etienne, le R. P. Sejourne, recevrait ma confession a Bethleem et que je communierais a la messe -de minuit, dans la chapelle de la Nativite...
Quel fut mon etat d'esprit pendant la semaine qtii preceda ma communion, je ne m'en souviens plus. I/acte que j'accomplis enfin, ue serait qu'une grande date dans ma vie, si je n'avais retrouve tout recemment les notes que Ton va lire et qui furent ecrites stir des impressions encore fraiches. Je demande pardon pour ce qu'elles ont garde de trop litteraire dans la forme. Si Ton considere d'ou je revenais alors, on excusera peut-etre ce style, comme on excuse le langage encore tout profane et presque pai'en de 1'Augustin des Dialogues philosophiques...
23 decembre 1906.
A travers les pierres dechirantes du Desert de Juda, je suis en route vers Bethleem. Je m'en reviens d'En-Gaddi et de la mer Morte ; et, de cet ensorcelant paysage du Lac maudit, le dernier aspect coutemple, ce matin du haut de la falaise colossale qui suiplombe les berges 1'image supreme que j'en veux garder obsede mon souvenir : sous le voile replie des vapeurs de 1'aube, un gouffre d'azui elargi et creuse a Tinfini, ou 1'ecume onctueuse des courtes vagues dessine, d'un bord a 1'autre, une immense arabesque blanche, pareille a une tige de lys arborescent brode sur la soie bleue d'un velum...
II est tard maintenant. Depuis des heures nous che-