I.A MAISON DU PAIN
rninons sur une terre aride, inexorable, entre de hautes Troches calcaires qui emprisonnent partout le regard. Les sabots de nos chevaux buttent continuellement contre les cailloux de la piste, des cailloux noirs, calcines, comme emiettes par 1'ardeur du soleil. Sous 1'oppression de toutes ces pierres, j'oublie peu a peu les enchautements de 1'Asphaltite. Je ne vois plus que les grands espaces crepus- <mlaires deployes au-dessus de nos tetes, le ciel limpide d'Orient, ou vient de surgir la faucille d'or, le croissant fin et clair, qui resplendit sur la uuit nuptiale de Ruth et de Booz.
II est plus tard encore, tres tard ; c'est la nuit profonde avec son fourmillement d'astres. Nous voici a 1'etape, un lieu vague, sans nom, dont le silence, la solitude, 1'effrayante simplicite lineaire me saisissent, comme si j'entrais dans un monde extra-humain, dans le domaine innomable ferme a nos sens, oil rieu ne s'exprime plus selon nos signes. Au fond d'un couloir pierreux, que traverse le lit desseche d'un oued, se dresse une caverne percee de deux trous ronds : deux prunelles beantes sous le front bleme de la roche. Nous aliens camper la : parce que, me disent les guides, au creux d'un de ces trous, il y a un puits, dont 1'eau saumatre servira a abreuver noc chevaux et nos jnuleto.
Avant de m'endormir sous la tente, a la lueur d'une bougie, j'essaie de lire, dans la Bible, 1'histoire du roi Saul et du berger David, de Bethleem. Mais la conscience an- ^oissante de tout 1'inconnu qui m'environne me distrait de ma lecture. Je prete 1'oreille aux bruits du dehors : aboiements lointains des chacals, cri plus proche d'une
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chouette, mouvements brusques des chevaux qui tirent sur leurs chaines, sons gutturaux des paroles arabes que nos moukres echangent autour du feu. Ies figures appliquees sur la toile interieure de la tente des lotus, des ibis, des eperviers, des dieux egyptiens aux tetes enigmatiques d'animaux sacres prennentuneviehallucinante dans la penombre. Au milieu de ces symboles etrangers, de cette nature hostile, je pense plus avidement que jamais a la Bethleem de mes reves d'enfants. Bethleem I cela veut dire, parait-il, la Maison du Pain ! Moi aussi, avec mes freres venus de tous les pays du monde, je veux y manger le Pain de Vie... Comment va-t-elle m'apparaitre, cette maison du Banquet eucharistique ?
Helas ! la Bethleem actuelle ne ressemble guere a celle des siedes evangeliques. C'est une ville presque eutierement moderne, rebitie a neuf avec le bel argent que les Syriens de Palestine sont si habiles a gagner sur le naif etranger qui passe.
En cette veille de la Nativite, elle est envahie par les touristes et les pelerins de toutes les races et de toutes les confessions chretiennes... Vers une heure de rapres-midi, la foule augmente sur le parvis de la basilique de Sainte- Helene : le patriarche de Jerusalem et le consul de France vont f aire leur entree solennelle. Spectale a la f ois ridicule et touchant, oti la platitude utilitaire d'aujourd'hui se mele aux splendeurs survivantes du passe !