CHAPITRE IX
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Les obscurités qui inspiraient au Concile de Vienne tant de scrupules à prononcer sur le sort de rOrdre du Temple, sont loin d'être entièrement dissipées aujourd'hui. Il y a certainement quelque contradiction entre les crimes avoués par les Templiers de France et les brevets d'innocence que ceux d'Espagne et de Chypre obtinrent de leurs évèques ; d'autre part, les rétractations du grandmaître et de quelques religieux ne peuvent pas ne pas laisser un doute sur la sincérité de leurs premiers aveux.
De ces contradictions, certains (1) ont voulu conclure à l'innocence absolue de l'Ordre. L'avarioe de Philippe le Bel serait la principale coupable ; pour s'emparer de l'immense fortune du Temple, ce Roi n'aurait pas hésité à forger de toutes pièces les
(l)Le P. Lejeune, Raynoaard, Lavocat, SchoUiiiuller,6tc.
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abominables accusations, sous lesquelles l'Ordre succomba. Par lÂcbeté, le Pape se serait fait son complice ; et non seulement le Pape, mais une notable partie du Sacré-Collège, mais tous les évèques de France, mais les commissaires pontificaux, mais le grand Inquisiteur, ses délégués, les cbanoines et religieux mendiants chargés des en* quêtes diocésaines ; mais encore les gens du Roi et les représentants des trois ordres aux Etats généraux ; mais même ceux des Templiers qui, pour plaire à leur accusateur, auraient bénévolement avoué des crimes imaginaires. Ainsi pour supprimer les aveux des accusés, on ne craint pas de jeter Tinfamie sur tous ceux qui prirent part à leur jugement. C'est souvent le plus clair résultat de la tendance « charitable » de notre époque à réhabiliter les condamnés.
Philippe le Bel peut bénéficier de la mauvaise réputation que lui ont faite les gens d*église ; mais son habileté politique n'a jamais été mise en doute. Or, il savait, dès le mois de juillet 1308, que le Pape, souverain juge en cette matière, avait l'intention de donner les biens du Temple à la Terre- Sainte ; défait, les Hospitaliers héritèrent de tous les immeubles. Si le trésor mobilier était une proie suffisante à l'avidité de Philippe, il aurait pu facilement suivre l'exemple d'Edouard d'Angleterre qui, avant son avènement au trône, envahit un jour le Temple de Londres pour s'emparer de tout l'argent qu'il renfermait (1).
(1) D«lisU, p. 6 et noie 1.
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Et, même à supposer que Philippe le Bel eût voulu, sans preuves, obtenir la condamnation de l'Ordre, on ne conçoit point pourquoi, entre tant de griefs notoires contre les Templiers, comme Tabandon de leur mission et leurs trahisons en Chypre, il eût été précisément choisir, pour en faire la base de son réquisitoire, l'accusation qui devait rencontrer le plus d'incrédules, c*est-à dire Tobligation imposée à ces (( soldats du Christ » de renier leur maître. D'ailleurs, quelles que soient les reproches que l'on accumule contre Philippe le Bel, ils ne suppriment point les aveux des Templiers de France.
Ces aveux présentent un aspect étrange, souvent difficile à croire pour nos mentalités de sceptiques. 1/ interprétation en est des plus obscures. Pour réclaicir, divers historiens (i) ont cherché à reconstituer la doctrine secrète des Templiers. Leurs conclusions varient d'un « gnosticisme musulman » à la pure hérésie albigeoise. La dernière en date voit dans les Templiers des dualistes, quelque peu teintés de culte luciférien, « reconnaissant deux principes (( opposés : l'un auteur des esprits et du bien, l'autre <r créateur de la matière et du mal (2) ». Cette hypothèse, qui a été soutenue avec beaucoup de science et de talent, présente un tour séduisant pour Pimagination. Vais elle repose sur des discussions trop ténues, sur des monuments d'une interprétation trop discutable, pour qu'on puisse la tenir pour vraie.
(1) Wilcke, de Hammer, Loiseleur, etc.
{z) Loiseleur, p. 141.
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Si les Templiers euienl une doctrine cachée, celle-ci ne pourrait être pleinement révélée que par la découverte des statuts secrets dont quelques dépositions paraissent attester l'existence (i). Quel que soit donc le regret que Thistorien éprouve à laisser planer le mystère sur ce point capital de la vie du Temple, il est contraint, pour assurer autant que possible Texactitude de ses conclusions, de ne les baser que sur les documents authentiques, qui sont, en l'espèce, les interrogatoires des Templiers.
Un a vu que, dans les articles diffus sur lesquels les Templiers furent examinés par les enquèleurs pontificaux, trois chefs d'accusation ressorlent avec un relief plus marqué : Tidoiâtrie, l'immoralité, le reniement. Les actes d'idolâtrie^ d'adoration d'une <( tète o sont décrits par certains religieux, dont le visiteur de France, avec un luxe de détails qui postule en faveur de leur exactitude. Cependant, comme leurs dépositions sont en tout petit nonnbre, que la plupart des Templiers manifestent de ce chef d'accusation nn étonnemenl sincère, on est porté à croire que, si des pratiques idolâtriques se produisaient dans certaines commanderies du Temple, elles n'éiaient le fait conscient que de quelques-uns. Par conséquent, il n'y a pas lieu de les retenir à la charge de l'Ordre.
Sur le second chef d'accusation, on comprendra qu'il ne soit pas facile d'insister. Cependant une remarque préliminaire s'impose : les Musulmans
(1) Procès, I, 175. Schottmûler, II, 15. Tou* les historiens ne croient point à l'existence de cette règle secrète.
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n'ont jamais éprouvé pour le genre de débauche reproché aux Templiers la même horreur que les chréliens occidentaux. Que leur contact ait insensiblement conduit les Templiers & considérer ces actes comme indifférents, cela n*a rien que de très vraisemblable. Que pendant les réceptions où ils échangeaient des baisers d'un caractère impur, certains command(uirs du Temple en aient doaiiè l'autorisation aux nouveaux religieux, pour éviter les scandales qui pouvaient jaillir de la fréquentation des femmes et surtout pour assurer le maintien des secrets de l'Ordre, cela est prouvé par un nombre important de dépositions. Quant à l'assimila'ion de ce conseil à un a point d'Ordre », il esl difficile de l'affirmer.
Mais l'accusation capitale portée contre le Temple, c'est le reniement du Christ. A nier ce chef d'accusation, il y eut à peine cinq Templiers dans Tenquéte du Grand Inquisiteur, il y en eut seize fout au plus dans celle des commissaires pontificaux. Si l'on réfléchit que quelques-uns de ceux-là étaient ou très vieux (1) ou très jeunes (2), que par conséquent ils avaient pu être reçus soit avant l'introduction de cette détestable coutume, soit lorsque, devant rimminence des poursuites, elle fut suspendue, on sera contraint de reconnaître que, tout au moins en France et dans la plus grande partie de l'Italie,
(i) Gomme Gaillaume d'Errée, reçu depuis 52 ans. (Procè?, II, 15).
(2) Comme Henry de Hercigny, reçu depuis quelques mois. (Procès II, 87) et quelques-uns des Templiers interrogés à Florence (Loiseleur» 212).
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après avoir prêté les serments établis pur la règle véritable, le Douveau Templier était conduit daiia une chambre écartée où le commandeur l'obligeait à renier Jésus et à cracher trois fois sur le cruciBz.
Des apologistes du Temple ont cherché à présenter ce sacrilège comme une c plaisanterie » saaa réfléchir que, si les Templiers se raillaient aussi grossièrement du signe sacré des chrétiens, c'est qu'ils ne partageaient point leur foi : ce qui, dans ta législation du temps, les rendait passibles dea peines les plus graves. D'autres y ont vu une c épreuve » ; soit, mais cette épreuve n'aurait pu être imaginée que dans le but de montrer si le nou* veau religieux pousserait jusqu'à l'infamie l'obéis^ sance à l'Ordre.
Mais quelques dépositions précisent le sens de ce reniement, de cette apostasie pour appeler lea choses par leur véritable nom. Certains Templiers ont renié le prophète Jésus ; l'un d'eux le déclare même avec une telle naïveté qu'il est impossible de douter de sa bonne foi (1). Peut-être ce petit moi donne-t-il l'explication partielle de l'énigme? Lea Templiers, ou tout au moins ceux qui représentaient pour ainsi dire la doctrine du reniement, n'auraient point cru à la divinité du Christ. Les sept interrogés à Florence le déclarent avec des termea d'une netteté caractéristique (2) ; de fait, les prêtres de l'Ordre étaient couramment accusés de ne point prononcer & la messe les paroles de la consécration,,
(1) Il t'imagina qu'il était question de Josué,
(2) Loiseleur, 172-212.
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Objectera-t-on que s'il avail professé au xiv* siècle le pur déisme, le Temple eût été c en avance » (!) «ur son époque? Ce serait nier Frédéric II ; ce serait oublier la secte des épicuriens athées, qui fleurissait précisément en Toscane, et ce Farinata des Ubertî que Dante vit, dans la tombe de feu où la justice divine l'avait jeté, « redresser la tête et la poitrine» comme s*il avail eu Tenfer en mépris». Quoi d'étonnant d'ailleurs à ce que des hommes de guerre, mêlés depuis deux siècles à un peuple d'une religion différente, fût-ce pour le combattre, aient puisé à «on contact journalier quelque scepticisme?
D'ailleurs, si telle était sur ce point la véritable doctrine du Temple, on doit reconnaître impartialement qu'un grand nombre des religieux n'en avaient 4iucune connaissance. Mais l'intégrité de leur foi n'atténue aucunement leur faute de s'être prêtés à une comédie sacrilège. Ils n'étaient plus que des instruments inconscients entre les mains des supérieurs hérétiques, du jour où ils avaient perdu l'honneur pour entrer dans l'Ordre.
Cette abominable coutume du reniement une fois introduite dans le Temple, on conçoit très bien qu'avec la loi de l'obéissance, le mode singulier d'élection du grand-maitre, la rareté des manuscrits de la règle et surtout lobligation imposée aux religieux de ne se confesser qu'aux chapelains de l'Ordre, elle ait pu s'y transmettre secrètement au même titre que les prescriptions les plus légitimes des atatuts. Son origine est plus obscure. A-t-elle été imaginée par des chevaliers albigeois qui, traqués par l'Inquisition, auraient trouvé, en leur
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qualité d'excommuniés, un accueil facile dans ie Temple?
L'un des grands dignitaires interrogés à Paris, Geoffroi de Gonn«.*ville, suggère une autre explication assez plausible (1) : la lâcheté d'un grand-mattre prisonnier des Sarrasins, qui n'aurait obtenu sa liberté qu'au prix de l'apostasie et se serait engagé à contraindre les futurs religieux au même sacricrilège. Geoflroy de Gonneville nomme Thomas Béraud, qui fut grand-mattre de 1257 à 1273. On ne connaît point la bataille dans laquelle il aurait été pris, mais comme on ignore presque tout de sa vie, cela ne prouve pas qu'il ne l'ail point été. De fait, c'est à peu près de son époque que parait dater la corruption déûnitive du Temple (2).
Sans doute, on objectera contre cette hypothèse, donnée comme telle par son auteur, que si elle était exacte, le reniement aurait été imposé dans tout l'Ordre, et particulièrement dans la dernière province d'Orient, l'île de Chypre. En vérité, bien que l'innocence des Templiers chypriotes ait été attestée par leurs évéques, elle ne paraît rien moins que certaine.
Mais, comme il n'est pas possible à l'historien d'évoquer les morts pour reprendre leur procès, il doit s'en tenir aux conclusions des enquêtes faites
(i) Procès, II, 398-400.
(2) Le successeur immédiat de Thomas Béraud, fut Guillaume de Beaujeu (t. p. 21). D'autre part, Jacques de Molay. reçu eo 1264 ou 1265, et Hugues de Péraud, en 1262 ou 1263, furent contraints de renier le Christ; quelques années plus tôt, Guillaume d*Errée ne l'avait pas renié.