‹ Les Templiers, 1118-1312Chapitre 5 sur 12 · DE BANQUE · texte numérisé non relu

DE BANQUE

Tandis que s'accentuait en Syrie la décadence du Temple, celui-ci devenait en Occident d'autant plus riche et plus puissant qu'il s'écartait davantage de sa voie. Au jour où tombèrent les dernières places chrétiennes, TOrdre pouvait compter, selon Les évaluations d'un contemporain (2), quinze mille religieux, dont le plus grand nombre (3), disséminés dans toutes les maisons d'Europe, n'étaient, malgré leurs vœux, d'aucun secours à la Terre-Sainte.

Cette puissance s'était formée rapidement. Dès la naissance de l'Ordre, les dons avaient afflué de toutes parts. Moins de six ans après le Concile de Troyes, don Alfonse le Batailleur, roi de Navarre et d'Aragon, appelait par testament le Temple à partager ses royaumes avec l'Hôpital et le Chapitre du Saint- Sépulcre. Ce legs ne fut point ratifié par les sujets

(1) Bustron (Florio). Chronique de Vile de Chypre, p. 138, 165-166.

(2) Ferrotus Viceatinus, Historia, dans Muratori, IX,

(3) Lors du procès, il n'y avait que 118 cheTaliers ea Chypre, leur dernière province d'Orient (Bustron, p. 167).

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de don Alfoose; le peuple d'Aragon alla se chercher un roi dans un cloître bénédictin, mais il composa avec le Temple au prix de privilèges et de riche» domaines, que des donations multiples accrurent par la suite. D'ailleurs, l'Espagne, qu'il fallait reprendre ville à ville aux Musulmans, était un champ de bataille tout désigné à la bravoure des chevaliers du Temple ; ils s'y couvrirent de gloire pendant les campagnes de don Jayme le Conquérant aux tles Baléares et au royaume de Valence.

Mais dans les pays où il n'y avait aucun infidèle à combattre, leur richesse ne fut pas moindre. La noble origine de ses religieux, la faveur du Pape et des réguliers prédestinaient le Temple au bénéfice d'abondantes aumônes. Et l'usage se répandit parmi ceux qui, après avoir pris la Croix, ne pouvaient ou ne voulaient plus partir en Terre-Sainte, de s'acquitter de leur vœu en payant au Temple le passage ou l'entretien d'un combattant. Comme, parla tendance conservatrice naturelle aux religieux, l'Ordre n'aliénait que rarement les maisons fondées par de généreux bienfaiteurs, le nombre n'en cessait de s'accroître.

Les traces de cette continuelle augmentation peuvent se voir dans le nombre des provinces entre lesquelles étaient répartis tous les établissements du Temple. La Règle n'en mentionne dans toute l'Europe, fors l'Espagne, que cinq : la France, l'Angleterre, le Poitou (Aquitaine), la Pouille et la Hongrie (f ). Mais plus tard, se formèrent les nou-

(1) Règle, c. 87.

velles provinces d'Allemagne, de Brandebourg, de Bohème, d'Italie, de Sicile, de Slavie et bien d'autres encore.

La France, pays d'origine de l'Ordre, etrAngle< terre, royaume de son allié Richard CœuiHie>Lion, étaient de beaucoup les plus riches. Les commanderies du Temple avaient, pour ainsi dire, couvert notre sol de ces églises rondes d'une architecture singulière, dont subsistent, à Laon et en d'autres villes, de superbes exemples.

Ces commanderies formaient, sur le territoire des royaumes et des diocèses, autant de petites enclaves indépendantes de toute juridiction ecclésiastique ou civile, autour desquelles se groupaient une foule de clients et de protégés. Les religieux dont la présence était nécessaire en ces enclaves pour y sauvegarder les privilèges de l'Ordre, n'avaient que de très lointains rapports avec la Terre-Sainte, en laquelle la plupart savaient qu'ils ne passeraient jamais. De là naquit pour eux le besoin de tourner leur activité vers un autre but. Comme, n'étant point clercs, ils ne pouvaient, à l'instar des autres religieux, exercer le ministère du culte, ils se consacrèrent aux opérations de banque (1).

A cette époque fertile en troubles de toutes sortes, églises et couvents étaient souvent choisis, à cause de leur plus grande sécurité, par les particuliers aussi bien que par les princes, pour recevoir le

(1) Tout ce qui concerne les opérations financières des Templiers a été admirablement mis en lumière dans un mémoire de M. Léopold Delisle.

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dépAt de sommes d'argent ou de joyaux ; les juges du Roi et de l'Église y consignaient les biens dont la possession était contestée par devant eux.

Pour les dépôts ou les consignations de cette nature, le Temple, à cause de sa force militaire, était préféré aux autres Ordres. En même temps, la puissance de sa flotte, la régularité de ses communications avec rOrient, lui permettaient d'y convoyer Jes subsides continuellement accordés par la généreuse piété des Occidentaux. A leur départ^ les seigneurs croisés s'adressent à lui pour retrouver en Palestine les fonds nécessaires à l'entretien de leurs hommes d'armes ; les Papes lui confient les dons reçus pour la Terre- Sainte et les décimes qu'ils lèvent en son nom par toute la chrétienté.

Dépositaire en Occident, préteur en Orient, il fallait) pour remplir cette double fonction, que le Temple constituAt dans ses principales maisons une réserve considérable. Dès lors, la tentation devenait grande d'étendre aux diverses provinces chrétiennes ca réle d'intermédiaire que, dans l'intérêt de la chrétienté, il jouait entre la patrie d'Europe et les colonies de Terre-Sainte. Le Temple n'y sut pas résister. De véritables banques s'instituèrent, en particulier dans les maisons de Paris et de Londres» tètes des deux provinces de France et d'Angleterre ; gardiennes de la fortune mobilière d'un certain nombre de princes et de particuliers^ elles faisaient effectuer directement par les commanderies subordonnées des payements à l'ordre de leurs créanciers. Au xm* siècle, le Trésor des rois de France resta tout entier consigné au Temple de Paris, jusqu'au

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jour OÙ Philippe le Bel en eût distrait une partie pour la transporter dans son palais du Louvre. Le Templier auquel en était confiée la garde avait le droit d'assister au Conseil royal.

Bien que le grand-maître et les principaux dignitaires résidassent toujours en Orient au milieu des militaires de TOrdre, le nouveau rôle de banquier, que celui-ci s'était attribué contrairement aux statuts, devait, tout au moins par le nombre des religieux qu'il accaparait, primer la défense de la Terre-Sainte. L'éminent érudit qui a reconstitué Tbistoire financière du Temple, pense que ces opérations de banque furent toujours empreintes d'une parfaite loyauté commerciale; on pourrait trouver quelques exemples où cette loyauté n'est pas bien certaine. Mais cela importe peu, à celui qui estime que le premier devoir des religieux est de respecter leur règle. En effet, si les Papes avaient soustrait le Temple à toute autorité, fors la leur, si de pieux bienfaiteurs avaient comblé de richesses ces religieux voués par profession à la pauvreté, ce n'était certainement pas pour leur permettre de disputer aux Juifc et aux Lombards le monopole du commerce de l'argent.

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