‹ Les Templiers, 1118-1312Chapitre 6 sur 12 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

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Par cette rapide esquisse de l'histoire du Temple, en a pu constater qu'au juy* siècle il s'était complètement écarté de sa fondation ; car les chevaliers restés en Chypre n'entraient que pour une infime minorité dans le total des membres de l'Ordre. Ce fait notoire, joint à Torgueil farouche des Templiers, n'était point de nature à leur concilier la bienveillance de l'opinion publique. Le secret qu'ils gardaient jalousement sur leurs chapitres et leurs statuts, la facilité dangereuse avec laquelle ils admettaient leurs recrues, autorisaient bien des soupçons ; dans certaines régions, on les accusait si couramment d'intempérance et d'un genre particulier de débauche, que les expressions : c boire comme un Templier », « gardez- vous des baisers des Templiers » (1), étaient devenues proverbiales.

Une réforme s'imposait. C'est pour cela qu'après

(1) Lm partisaoB des Templiers voient dans cette dernière expression le conseil de se méfier de la mauvaise foi de rOrdre ; cette explication ne tourno guère à Tav antago

du Temple.

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la perte de la Terre-Sainte, le Pape franciscain Nicolas IV s'efforça de faire prononcer par le Concile réuni à Salzbourg la fusion des Ordres militaires. Pour le malheur du Temple, qui, dans sa superbe inconsciente, dut s'en réjouir, ce projet échoua. L'Ordre n'avait plus la foi assez vivante pour se réformer de lui-même. Au contraire^ on le voit peu après, au moins en France, s'écarter de la tige à laquelle il devait la plus solide partie de sa puissance, en soutenant contre Boniface VIII les prétentions gallicanes du roi.

Ce roi, Philippe-le-Bel, pour lequel les Templiers trahissaient leur devoir, devint par la suite le plus acharné de leurs adversaires. Politique tenace et eans scrupules, il n'était pas homme à s'arrêter à des considérations de sentiment. Chaste en un siècle où la vertu de pureté fleurissait peu, tout porte à croire que, malgré son animosité contre an Pape» il resta croyant. Ne Teût-il pas été que, roi d'un royaume régi par des lois chrétiennes, il eût cependant considéré l'hérésie comme un crime capital contre la société (1). Il n'y a donc rien d'étonnant à ce que, s'il crut le Temple coupable de renier le Christ, il ait requis sa perte avec véhémence.

Le récit le plus ordinairement suivi pour expliquer comment il apprit les secrets du Temple, présente UD tour romanesque qui a inspiré des doutes à de nombreux historiens. Quelques Templiers,

(1^ Entre tous les monarques du Moyen Age, Tempereor Frédéric II, qui ne croyait peut-être à rien, fut l'un des plus durs pour les hérétiques.

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chassés de l'Ordre pour leurs malversations, avaieat échoué dans une prison royale où ils se rencontrèrent avec un nommé Squin de Florian, prieur de MoQtfaucon, auquel ils racontèrent, par ressentiment contre le Temple, les crimes qu'ils y avaient vus. Pour acheter sa liberté, le prieur dévoila au Roi les aveux de ses compagnons de captivité.

Quelle que soit l'exactitude de ce récit, il paratt certain que les ambassadeurs chargés par Philippe le Bel de féliciter l'archevêque de Bordeaux, récemment promu au pontiGcat sous le nom de Clément V, le mirent au courant des désordres reprochés à rOrdre du Temple. Le Souverain Pontife n'y voulut point ajouter foi. Mais, comme il recevait de divers cétés des plaintes contre l'Ordre, il se décida à faire venir le grand-mattre, Jacques de Holay, auquel il soumit un nouveau projet de fusion avec l'Hôpital. Holay s'y opposa pour des motifs qui reflètent l'orgueil infini du Temple. Cependant, inquiet des accusations répandues contre l'Ordre, il sollicita, en son nom, une enquête. Clément V accueillit cette demande, et il écrivit au roi de France pour lui annoncer l'ouverture prochaine d'une informa* tion générale contre le Temple (24 août 1307).

Hais Philippe le Bel, qui n'avait aucun respect pour les immunités ecclésiastiques, se méfiait de la lenteur inhérente aux informations pontificales et de la tendance naturelle aux juges du Pape d'innoceoter un Ordre religieux. D ailleurs le Temple était trop riche pour que, contre lui, la justice ne se montrÀt point boiteuse si elle n'était soutenue par un bras puissant. C'est pour cela que, sur la

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requête de l'Inquisiteur général de France, le dominicain Guillaume Imbert, de Paris, auquel les griefs relevés contre le Temple avaient été commu- DÎqués. Philippe le Bel se décida, bien qu'il n'en eût aucunement le droit au point de vue canonique, à prendre directement l'initiative des poursuites.

Des ordres secrets furent envoyés aux baillis et sénéchaux du royaume, pour que, dans la matinée du vendredi 13 octobre 1307. tous les Templiers fussent arrêtés en même temps. Surpris par Tarri- ▼ée inopinée des gens du Roi, ils ne tentèrent aucune résistance ; et, sauf à Rouen, leur arrestation s'opéra dans le plus grand calme. Cent quarante religieux, parmi lesquels le grand-maître et les commandeurs de France et de Poitou, furent trouvés dans la maison de Paris. Sitôt que celle-ci eût été remise entre les mains du roi, Philippe y transporta sa cour et son trésor.

La veille de son arrestation» Jacques de Molay avait assisté aux obsèques de la belle-sœur du Roi. Ce détail donne à la conduite dissimulée de Philippe quelque apparence de perfidie : mais, pour la juger avec impartialité, il faut toujours avoir devant les yeux la redoutable puissance de l'Ordre. Si les Templiers avaient appris les desseins du Roi^ ils auraient mis leurs forteresses en état de défense, comme ils le firent en Chypre, en Aragon et dans quelques villes d'Allemagne. Certes l'issue d'une lutte armée entre le Temple et la France ne pouvait rester longtemps douteuse ; mais la victoire du Roi aurait été achetée par des vies d'hommes, dont

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Ton ne peut faire un reproche à Philippe le Bel de s*ètre montré avare.

L'Inquisiteur Guillaume de Paris ne perdit point de temps. Cinq jours après le « coup d'Etat » de Philippe le Bel, il commençait Tinterrogatoire de» Templiers détenus à Paris. Convaincu de leur culpabilité, tous les moyens lui parurent bons pour en obtenir l'aveu : prières, menaces, promesses, détours de toute sorte que la morale peut réprouver mais dont les gens de justice se sont pieusement perpétué la tradition en tous les temps et tous les pays. La torture était autorisée par les lois du temps ; mais l'Inquisiteur et les gens du Roi, qui secondèrent son enquête, en firent un usage c immodéré > ; on les accusa d'avoir rendu la question tellement douloureuse que plusieurs des prisonniers moururent des suites de leurs souffrances. Certes, dans l'apparente douceur des mœurs actuelles^ cela paraît abominable ; mais il ne faut pas oublier que les Templiers étaient des hommes d'armes, voués par profession à la bravoure et par conséquent plus capables que tous autres de résister aux supplices ; en second lieu, qu*ils s'étaient engagés par les serments les plus solennels à ne rien révéler des points sur lesquels ils étaient interrogés^ et que la situation particulière où ils se trouvaient de ce chef expliquait les procédures d'exception.

D'ailleurs, les Templiers ne furent pas tous 80u« mis à la torture (i), et, sauf une infime minorité, composée surtout, il faut le remarquer, de très vieux

(1) SchottmuUer, II, 19. Jacques de Molaj ne paraît pas avoir été torturé (Lavocat, p. 147).

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ott de très jeunes religieux, tous passèrent des «veux (!)• Aveux complexes, qui peuvent se grouper autour des trois principaux chefs d'accusation : reniement du Christ, immoralité, apostasie. L'obligation imposée à tout nouveau religieux de renier Jésus et de cracher trois fois sur le GruciQx est reconnue par tous. Le plus grand nombre avouent également que leur réception fut accompagnée dé baisers obscènes, et qu'on leur donna Taulorisatioa ou même le conseil, s'ils avaient peine & supporter les ardeurs du climat d'Orient, de rechercher l'amour de leurs frères ; mais la plupart déclarent en même temps qu'ils n*ont point usé de cette autorisation. Enfin quelques-uns disent avoir adoré une a tète », dont un chevalier, et non des moindres, Hugues de Péraud, visiteur de France, donne la description (2).

Interrogé le 24 octobre, le grand-mattre avoua que, le jour de sa réception, on lui avait demandé de renier le Christ, ce qu'il avait fait des lèvres et « non du cœur », comme la plupart des Templiers. De ce rite impie, il ne donnait aucune explication, sinon que l'ayant trouvé établi dans l'Ordre, il l'avait conservé ainsi que toutes les autres coutumes (3).

En même temps que les Templiers de Paris, ceux qui avaient été pris dans les commanderies de provinces, étaient interrogés, soit par le Grand Inquisi-

(1) Le procèi-verbal de l'enqudte du Grand Inquisiteur, résumé par Dupuy, a été publié par MicheUt, t. Il, p. 277-515.

(S) Procès, II, 361-363.

(3) Procès, II, 305-306.

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teur en personne, soit par les religieux qu'il avait commis à ce soin, conjointement avec les gens du Roi. Leurs enquêtes, qu'elles fussent ouvertes en Normandie, en Languedoc ou en Gascogne, aboutirent toutes au même résultat. Si beaucoup de Templiers n'avaient souvenance d'aucune idole, leurs dépositions étaient presque toujours af6rmatives sur le premier point : le reniement, et ia plupart du temps sur le second : l'immoralité (i).

Ainsi donc, surpris par leur arrestation inattendue, interrogés avant d'avoir pu concerter leur défense, les Templiers avouaient partout leurs crimes. Philippe le Bel n'eut garde de tenir ces aveux secrets. L'Université de Paris, dont la réputation s'étendait à cette époque bien au delà des frontières du royaume, fut choisie pour en assurer la publicité. Le lendemain même du jour où le grand-maitre avait été interrogé, le 25 octobre, il fut conduit devant la Faculté de théologie, en présence de laquelle il renouvela ses aveux. Le 26, les autres Templiers, au nombre de cent trente-huit, comparurent à leur tour dans l'assemblée plénière des quatre Facultés ; l'Inquisiteur en interrogea successivement quelques-uns, choisis sans doute parmi les plus dociles^ qui reconnurent pleinement la culpabilité de FOrdre (2).

Cette publicité, donnée aux aveux pourtant suffisamment graves des Templiers, n'empêcha point l'imagination populaire de forger contre eux ces

(1) On trouve des résumés ou des extraits de ces proeé» dures dans Dupuy et dans Prutz, p. 324-335.

(2) Prutz, p. 347.

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épouvantables récils de détiauches sanglantes, ces légendes d'enfants rôtis et mangés qui se rètrouveat à Torigine de toutes les sectes et dont certains chroniqueurs se sont fait naïvement l'écho. L'histoire n'a pas plus à en tenir compte que ne le firent les accusatrârs de TOrdre du Temple.

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