‹ Les temps néroniens et le deuxième siècleChapitre 29 sur 133 · LA PREPARATION AU MARTYRE · texte numérisé non relu

LA PREPARATION AU MARTYRE

Statistique du régime de persécution. — L'athlète. — Préoccupation de la souffrance physique. — L'impression produite et à produire sur les pcCiens. — Inconvénients de l'apostasie. — L'instruction orale, les manuels de préparation au martyre. — Les représentations artistiques. — L'entraînement physique. — L'exemple. — Les récompenses, le paradis, le jugement.

Si l'on tente de dresser la double statistique des années où l'Église fut proscrite et de celles où elle fut tolérée, on ne saurait prétendre qu'à l'exactitude d'une simple approximation. 11 s'en faut que les persécutions aient sévi partout et toujours dans l'Empire avec la même intensité ; aussi pour être tout à fait concluante, cette question voudrait être longuement étudiée à l'aide de statistiques minutieuses. Cependant, en négligeant le détail, nous pouvons, entre Néron et Constantin, de l'an 64 à l'an 3i3, sur un espace de 349 années, compter les intervalles que voici :

Au l^"" siècle : 6 années de. persécution, 28 années de repos ;

Au II* siècle : 86 années de persécution, i5 années de repos ;

Au III"' siècle : 34 années de persécution, 76 années de repos ;

Au IV* siècle: i3 années de persécution sur i3 années écoulées.

L'Église fut donc persécutée 129 années et jouit de 130 années de repos. La répartition des périodes de persécution dans chaque siècle nous fait voir que toutes les générations ont dû connaître l'alarme du martyre, de là à s'y

.IV Les Martyrs

préparer, il n'y avait qu'un pas. Voici comment on le franchissait.

Une des comparaisons les plus fréquentes dans les textes anciens est celle qui rapproche le martyr de l'athlète*. Peutêtre l'idée venait-elle de l'apùtre Paul, qui s'y complaisait. Quoi qu'il en soit, elle semble avoir eu un fondement moins fragile que des symboles toujours un peu subjectifs. La vie de l'athlète exigeait une règle de mœurs, des habitudes sévères, un régime rigoureux, presque austère, tout ce que nous nommons entraînement et voyons pratiquer de nos jours par de pauvres filles du corps de ballet, des jockeys, de misérables charlatans^. La célèbre lettre des Églises de Lyon et de Vienne est écrite presque tout entière dans ce ton ^.

Les expressions être prêt, être exercé, s'appliquent, suivant les auteurs, tantôt aux martjTS, tantôt aux chrétiens. Eux-mêmes sont pleins de ces images, u On prépare des hommes aux combats singuliers et on les y exerce, dit saint Gyprien ; l'Apôtre nous enseigne d'être prêts nous aussi et

1. s. Greg. Naz., Oral. XLIIl. in Laud. Basilii, s 5 ; S. Chrtsost., Laudes omnium martyrum, § 3;HomiL, III, in Oseam, § i ; Cohstait. DiACO>., Laudat omn. mari., § 8; A. Mai, Spicil. rom., t. X. p. 108.

2. HoRAT., De arte poet., v. ^la ; Adrie:», Epict. dissert., III, xv, etc. Il n'est pas de mon sujet d'entrer à ce propos dans un plus grand détail. Peut-être tenterai-je quelque jour de montrer les points de contact assez inattendus entre ces pratiques d'une vertu toute laïque et l'ascèse religieuse. Ce ne serait pas un sujet indigne d'une étude approfondie que celui où l'on rechercherait,le rapport qui existe entre la conservation morale et souvent la conversion religieuse de ces malheureux et l'observation purement matérielle de certaines perfections de l'ordre moral.

3. Ceux qui faiblirent sont appelés âveToiuoi xal àYÛfivaarot. Eu- SBBE, Hist. eccL, V, i.

Préface lv

exercés ^ » Et ailleurs : u Nous sommes armés nous aussi et préparés pour le combat que nous livre l'ennemi^. » Quelquefois on empruntait la métaphore aux choses de la guerre ^. Cependant ce n'était pas sans une secrète appréhension que beaucoup envisageaient les heures d'atroce souffrance qui ouvraient le paradis. Plusieurs témoignages montrent naïvement le rang que tenait dans les âmes, même bien trempées, la préoccupation de la souffrance physique. Un martyr africain, Flavien, raconte ainsi une vision : « Il me sembla que j'interrogeais notre évêque Gyprien, le premier qui eût été immolé avant nous pour le Christ. Je lui demandais si le coup de la mort causait une grande douleur. Appelé au martyre, je m'inquiétais de savoir ce que j'aurais à endurer. Il me répondit : « Lorsque l'âme est toute dans le ciel, la chair qui souffre n'est plus la nôtre; le corps reste insensible quand l'esprit est en Dieu/. )) Le fait relaté dans ce texte se rapporte à l'année 259, la doctrine était bien plus ancienne. Soixante années plus tôt environ, TertuUien exprimait la même pensée dans les mêmes termes : a Les tortures, dit-il, nous trouvent insensibles lorsque l'âme est toute dans le cieP », et nous voyons que cet enseignement faisait très probablement partie de l'instruction des catéchumènes, puisque sainte Félicité déclarait que dans l'amphithéâtre ce ne serait pas à elle de souffrir mais au Seigneur, qui serait en elle pour souffrir à sa place *^. En Gaule, nous retrouvons la même doctrine; à

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