‹ Les tenailles. Point de lendemain. Les paroles restent. Illus. d'après les dessins de Maurice LalauChapitre 22 sur 84 · SCENE m · texte numérisé non relu

SCENE m

IRENE, PAULINE

PAULINE. — Tu aurais dû retenir ton mari.

IRÈNE. — Il fait ce qu'il veut. Moi, je fais tout ce que je peux pour me détourner du chemin de sa volonté.

PAULINE. — Ainsi, ni les années écoulées, ni les situations qui changent avec l'âge, rien n'a modifié le fond de ton cœur à son égard ?

IRÈNE. — Non.

PAULINE. — Cependant, vous ne vous querellez plus.

IRÈNE. — Il n'y a plus à présent qu'une querelle de possible entre nous. Mais cellelà nous l'avons, sourde encore et pourtant obsédante pour moi jusqu'à l'affolement.

PAULINE. — Quelle querelle?

IRÈNE. — L'éducation de René.

PAULINE. — Il doit te trouver d'une tendresse maternelle un peu exagérée.

inÈNE. — Oh! oui, j'adore mon fils.

C'est pour le faire vivre que j'ai renoncé à mourir!... Et je ne reste encore debout que pour cet enfant, par cet enfant... dont rien ne saurait me détacher... Ah! cette petite vie fragile, sa petite âme inquiète qui me semble n'être faite que de mes soupirs, jamais je ne consentirai à les confier, hors d'ici, à des maîtres, à des étrangers, à des autres !

PAULINE. — Est-ce que ton mari t'a déjà parlé de cela?

IRÈNE. — Oui, plusieurs fois, ses explications et ses insistances à cet égard m'ont mise au supplice. Jusqu'à ces derniers jours-ci, j'ai frémi en secret de la crainte qu'il n'essayât de donner suite à l'intention que je lui sais. Mais, pour cette année, tu vois qu'il vient de laisser passer la date de la rentrée des collèges sans avoir tenté rien à nouveau... Lui si tranchant en tout-e chose, on dirait que, là-dessus, il sent en moi une créature gardant son petit. Et en cela il voit juste : je le lui disputerais désespérément, si j y étais réduite... férocement !

PAULINE. — Pauvre sœur ! Ce n'est plus que dans cet enfant C|ue je te vois vivre. Et tu étais donc destinée à ne pas avoir de vie pour toi-niême ! Parfois, je songe à ce qui aurait pu, peutêtre, t'advenir d'autre : et je reconnais bien que tu n'étais pas marquée povir le bonheur.

IRÈNE, pensivement . — Qui sait?

PAULINE. — Mais non, hélas! mais non!... Ah! certes, ton existence aura été sombre, rigoureuse. Mais, dans sa dureté même, n'auras-tu pas trouvé de quoi t endurcir un peu le cœur? Tandis qu'il y aurait eu un chanç^enicnt de sort oîi ta sen-

sibilité se serait avivée encore. Et c'est au plus cher de toi-même qu'alors tu aurais été autrement déchirée?...

IRÈNE. — Que veux-tu dire?

PAULINE. — Je pense à quelle épreuve tu aurais été condamnée par la suite, si tu avais autrefois réalisé des rêves que, sans les connaître, j'ai peut-être eu raison do deviner en toi.

IRÈNE. — Je ne te comprends pas.

PAULINE. — Mon Dieu, je ne devrais sans doute point te rappeler cela... Mais, bien souvent, j'y ai beaucoup songé.

IRÈNE. — A la fin, explique-toi.

PAULINE. — D'ailleurs, pourquoi ne me l'avouerais-tu pas maintenant ! N'est-ce pas que tu as eu l'idée d'épouser Michel Davernier?

iTîÈNE, se fléfounncait. — C'est possible.

PAULINE. — Tu vois bien!... Ah! que de fois je me suis représenté que la pire de tes douleurs aurait été de perdre le bonheur, après l'avoir conquis!

IRÈNE. — Il n'y aurait eu qu'à me laisser me faire ma part de bonheur. Le reste me regardait.

PAULINE. — Non, va! C'est alors que tu aurais vraiment connu les abîmes de la souffrance humaine, si, montée en plein ciel avec un être aimé, il t'en avait fallu retomber tout d'un coup, lui mort, dans tes bras !

IRÈNE. — Si j'avais éi^ousé Michel, il ne serait pas mort! Je l'aurais préservé de mourir. J'aurais été là à toute minute, pour le soigner d'amour, le guérir de caresses. Je lui aurais épargné ce qui, dans sa vie sans foyer, l'aura rongé, assailli, usé : les solitudes, les anxiétés, les imprudences, tout ce qu'on ne sait pas... (Comme se parlant à elle-même.) tout ce qu'on ne peut pas savoir.

PAULINE, serouaiif la tête. — Pf f f ! un poitrinaire!... fils de poitrinaire!...

IRÈNE; bouleversée . — Tais-toi!

PAULINE. — Qu'as-tu?

IRÈNE, se eofite7i(int. — Rien. L'affreu-e pensée de cette loi de mort !... (Eva- ■siremeiit.) Le souvenir!... Pourquoi m'astu parlé de cela?...

Irène. — L'affreuse pensée

DE cette loi de MORT...

IRÈNE. — Oui DEVIENS BIEN FORT'... BIEN TAPAGEUR!.

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