‹ Les tenailles. Point de lendemain. Les paroles restent. Illus. d'après les dessins de Maurice LalauChapitre 63 sur 84 · SCENE VI · texte numérisé non relu

SCENE VI

XOHAN sevi, puis REGINE.

NOHAN, arec rar/e. — Ah ! comme il faut que les honnêtes gens soient honnêtes, pour deviner ainsi de la canaillerie partoiit ! Mais chacun de nos actes, de nos gestes, de nos rêves, tout... jusqu'au battement le plus intime de notre cœur, cela n'est donc pas à nous seuls, ni même un }>eu à nous ? Cela appartient donc souverainement à autrui, au monde, à la foule des inconnus ? Notre âme est donc un étalage oii les passants prennent l'objet qui leur convient ?... Oui, un étal, on le premier venu s'empare du morceau désigné, l'emporte tout palpitant et l'accommode, l'assaisonne, le dénature à sa guise! Allons, tout est fini ! {Il va pour sortir. Entre Tiéf/ine, qui se tamponne les yeux arec un mouchoir, mais qui a le sourire aux lèvre.b.) Vous pleurez ?

RÉGINE. — Oh ! ne m'interrogez pas, veus me feriez pleurer encore ! Je sens que, dans ce m.oment-ci, je puis pleurer pendant des heures... Je ne saurais dire si c'est de chagrin ou de joie... Je pleurerais... je pleurerais !...

NOHAN. — D'ailleurs, je n ai pas de question à vous faire ; je suis informé.

RÉGINE. — Ma cousine vous a appris ?

(S if/ne affirmât if de Jo/iaîi.) On dirait que vous êtes mécontent, vous avez l'air triste... oh ! si triste !

NOHAN. — Le changement de votre sort a bouleversé le mien.

RÉGINE. — Vous croyez qu'il y a quelque chose de changé en moi ? Vous vous trompez... Comment pourrais-je vous prouver que vous vous trompez 1

NOHAN, malgré lui. — Ah ! si vous m'aimiez comme je vous aime! jusqu'à ce que tout ce qu'il y a d'autre au monde vous fût égal! Si rien, en dehors de moi, ne comptait pour vous!...

RÉGINE, affectueusement interrogative.

— Alors ?

NOHAN, repris par elle. — Dites-moi seulement, cela n'engage à rien, cela peut même se répondre en riant, dites-moi que vous avez un peu de plaisir à ce que je vous aime tant, tant!...

RÉGINE, après un silence. — Etre aimée ! ou du moins se croire aimée ! Quand on est encore un peu jeune, pas trop laide, faut-il penser que ce soit bien rare, bien difficile ? Il me semble qu'il doit suffire de le vouloir... Probablement, j'ai tort... Mais aimer! (Arec chaleur.) Pouvoir aimer, savoir que l'on aime, être certaine que cet amour, on l'a bien à soi, que c'est tout à fait sien, que rien ni personne ne peut l'altérer ; être si loin de pouvoir en douter, que l'on sente qu'il vous étouffe presque... Ah! c'est cet amour-là qui en fait de la joie! A quni bon l'amour que l'on inspire? Tout l'amour, c'est celui qu'on éprouve !

NOHAN, éperdu. - — Est-il donc une femme capable d'aimer ainsi ?

RÉGINE. — Mais ne serait-ce donc pas ainsi que toutes les femmes aiment ?

NOHAN. — Alors, quel homme au monde

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NOHAN. — Dites-moi que vous avez un peu de

PLAISIR A ce que JE VOUS AI.ME TANT, TANT !...

pourrait mériter d'être aimé ainsi... par vous?

RÉGINE. — Oh ! qui sait ? Comment dirai-je ?... Quelqu'un qui ne voudrait pas se décider à me deviner, et qui me ferait vivre un instant de mystère tout à fait sublim.e, en m'aimant assez pour ne point pouvoir discerner que c'est lui que j'aime et combien je l'aime !

NOHAN. — Régine !

RÉGINE. — Je vous en prie, mon cher ami, mon doux ami... Me voici pleine de honte! Après vous avoir parlé de l'amour avec tant d'ardeur, il me semble que je serais coupable si, maintenant, tout de suite, je répondais directement à ce que me demande votre regard, qui m'intimide tant. (^4 vec la /;///.« tendre douceur.) Vous voulez que je vous dise ?

NOHAN, revenant à lui. — Non, ne dites pas... ne dites rien... Je serais un traître! J'ai perdu la raison ; je manquais au serment que je me suis fait... Ecoutez-moi. Et pourquoi ceux qui m'ont jugé sur l'infamie de la faute ne sont-ils pas là, maintenant, pour me juger sur la grandeur de l'expiation?... Vous aviez oublié, — et cela vous était facile... et moi c'était l'effet d'un délire, — j'avais oublié que j'ai un pardon, inespéré, à obtenir de vous.

RÉGINE. — Vous êtes tout pardonné.

NOHAN. — Oh ! j'en suis loin !

RÉGINE, /(// montrant une chaise, en plaisantant. — Mon frère, de quoi vous accusez-vous ?

NOHAN. — Je crois encore que je ne vais pas pouvoir.

RÉGINE. — Si je vous aidais? (Réfléchissant.) i2 parie que je devine un peu... mais je n'ose dire... (Soupirant.) Vous avez eu un roman ? Je ne sais quelle aventure ? (Nohan hausse les épaules en signe de dédain.) Tant mieux!

NOHAN. — Je vous ai calomniée.

RÉGINE. — Ah! bah! Et qu'est-ce que vous avez trouvé à mon sujet?... Que je me teignais les cheveux ! Vous savez que je ne les teins pas du tout. C'est leur couleur presque naturelle, qui leur vient tout de suite^ avec l'eau qui me sert à les laver.

NOHAN. — Non, ne plaisantez pas, l'heure est grave.

RÉGINE. — Quel air vous avez pris!

Mon Dieu, voici déjà que je ne suis plus heureuse !

NOHAN. — Avant de vous aimer...

avant de vous connaître, en somme, j'ai dit du mal de vous... odieusement.

RÉGINE. — Quel mal?

NOHAN. — J'ai parlé de vous, à propos d'une autre personne.

RÉGINE. — Quelle personne?

NOHAN. — Le baron Missen.

RÉGINE, interloquée. — Vous avez dit que le baron Missen me faisait la cour ? (Assentiment de Nohan.) D'ailleurs, vous me l'avez dit à moi-même. Vous n'avez pas prétendu, au moins, que je l'aie encouragé? (Signe d'assentiment.) Ah! cela n'est pas bien, c'est mal, c'est très mal, cela m'e fait beaucoup de peine!... Et à qui avez-vous dit cette méchanceté ?

NOHAN. — Peu importe, puisque ensuite tout le monde l'a connue.

RÉGINE, insistant. — • Je veux le savoir.

NOHAN. — C'était à M™*^ de Maudre.

RÉGINE, se mordant les lèvres. — Ah !

je commence à m 'expliquer ses airs, certaines de ses mines... Vous avez été bien léger, mon ami, bien inconsidéré! Mais tâchez de me faire oublier ceci, voulezvous ?

NOHAN. — J'irai jusqu'au bout, parce que je trouve en moi la force de l'homme qui donne à celle qu'il aime la plus grande et la plus horrible preuve d'amour qui se puisse imaginer. J'aurais pu ne rien vous dire et peut-être n'auriez-vous jamais rien su de cela. Et si vous aviez jamais appris quelque chose, j'aurais eu beau jeu à mentir, à nier, à bâillonner votre interrogation, d'un de ces baisers dont je me suis vu si près tout à l'heure et dans lesquels j'aurais pu préférer me taire à jamais !

RÉGINE, palpitante. — Que voulez-vous ajouter encore ?

NOHAN. — J'ai dit, j'ai donné mes raisons de dire que le baron Missen était votre amaut !

loi

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