‹ Les Tendances présentes de la littérature françaiseChapitre 41 sur 94 · HENRY BATAILLE · texte numérisé non relu

HENRY BATAILLE

Depuis qtie le poète délicat et subtil de La Chambre blanche, et du Beau Voyage, s'est adonné au théâtre, il a suscité des admirations ferventes, il a- trouvé de farouches, détracteurs. Au-delà des exagérations, du snobisme ou de l'envie, demeure le mérite indéniable d'un effort qui veut s'apparenter aux plus, hauts pour faire de la scène autre chos,e qu'une école ou un cirque : la transposition magnifiquement aiguë de l'existence quotidienne.

A l'orée de l'Avenue du Bois, une de ces demeures anciennes précédées d'un jardinet, dont l'élégance discrète contraste avec le luxe offusquant des « palaces » voisins. Dans un salon tout blanc et tout souriant, aux panneaux de visages féminins, l'auteur de la Lépreuse nous reçoit de façon fort affable.

« J'ai déjà, nous dit-il, exposé mes idées « sur le théâtre dans une préface à un recueil « qui contenait La Marche Xuptiale et Le 31a s- « que. Elles ne se sont guère modifiées depuis, « simplifiées seulement peut-être sous l'in- « fluence de la pratique.

« Après sa glorieuse ipériode primitive de l'an- « tiquité et de l'âge classique, le théâtre tomba « dans le clinquant et le mensonge ; on lui ajusta « une robe d'apparat faite à la fois pour les « snobs et pour le vulgaire. Cet âge de fer de « la production dramatique a atteint son apogée « avec les pièces artificielles du drame bour- « geois. Vers 1900, quelques auteurs essaient « de redonner au théâtre son aspect de vérité « non sans succès ; peu à peu le genre retrouve « son équilibre. Il y a eu vraiment quelque « chose de sain dans cette réaction qui se pour- « suit.

« Le théâtre apporte à la réalité quotidienne « un symbolisme général. C'est dire qu'il ne « doit point revêtir systématiquement les allures « de la fiction, mais prendre au contraire une « apparence assez réelle. Il faut dans une pièce « comme dans un tableau une logique de réa- « lité. Ce symbolisme dont je vous parle, j'ai « toujours essayé de l'exprimer mais crois n'y « avoir jamais tant réussi que dans Y Enfant de « V Amour.

Comme nous questionnons M. Bataille sur l'aptitude du public à comprendre ce symbolisme dramatique :

« Le public, poursuit- il, arrivera de plus en « plus, à mon avis, à saisir l'infiniment petit de « la nuance, le langage indirect, et cette évolu- « tion modifiera beaucoup les bases mêmes de

DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE zi\)

« l'art théâtral. Le langage indirect constitue « toute une nouvelle gamme de sensations : le « Je vous aime » par exemple peut s'exprimer « par mille attitudes ou gestes différents. Eh « bien ! le public sera un jour aussi maître de « cette expression symbolique que du langage « actuel. Ce n'est pas là, sans doute, la source « du théâtre, mais en tout cas une voie pos- « sible et des plus riches.

« Je ne crois pas d'ailleurs, poursuit-il, que « les transformations dans l'art dramatique doi- « vent affecter les sujets mais bien plutôt la « manière de les concevoir. Au fond, il est ini- « possible de sortir de deux ou trois dénoue- « ments inévitables. C'est la façon de les pré- « senter qui se modifiera. Mais de grâce, qu'on « en finisse avec cette bonne plaisanterie de la « renaissance classique. Les anciens no sont « beaux que parce qu'ils ont été des modernes, « des innovateurs. La Victoire de Samothrace « n'apparaît pas comme une œuvre d'école : « elle révèle une observation originale, un ef- « fort personnel. Ce qu'il faut dire c'est que « l'enseignement du moderne est dans l'antique.»

Nous demandons alors à l'auteur du Beau Voyage s'il ne pense pas que cet affinement progressif de la sensibilité qu'il prévoit chez le public doive orienter de olus en plus la littérature et la poésie en particulier vers le culte de la nuance et l'expression symbolique.

Et comme il répond affirmativement nous le questionnons sur les chances d'avenir de cet idéalisme épique ou lyrique qu'expriment en chantant la vie collective, certaines grandes fresques poétiques ou romanesques. « Ce thème « — réplique-til — m'apparaît très limité, en « conséquence rapidement usé. »

Les femmes ne sont-elles point appelées à jouer un rôle éminent dans cette littérature de la nuance? — « Oui, lorsqu'elles se décide- « ront vraiment à être des productrices d'in- « tuition. Je vois en elles de merveilleux mé- « diums de la sensibilité. Au théâtre, comme « interprètes, elles servent beaucoup mieux l'ef- « fort du dramaturge que les hommes ; comme « créatrices, elles se heurteront à l'obstacle de « la construction qui est ici primordiale, et qui « les gêne moins en poésie ou dans le roman. »

M. Bataille nous parle ensuite du cliché qui proclame la mort du théâtre par usure. Il proteste aussi contre ceux qui condamnent l'éternel adultère, ce thème que quant à lui, il estime éternellement jeune et riche. Et puis, conclut-il : « ce qui égare le public ce sont les << mauvais critiques. Mon théâtre s'inspire es- « sentiellement d'un point de vue idéaliste et «. moral : on lui a toujours reproché le contraire. « Le public est bien supérieur à ceux qui pré- « tendent lui faire la leçon en expliquant que

« l'auteur aurait dû supprimer telle scène, con- « ce voir sa pièce différemment, etc., etc.. ; il « aurait besoin non pas de pions mais de guides « à l'intelligence compréhensible. Qui nous don- « nera le critique guide ? »

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