HENRY BERNSTEIN
La figure de dramaturge la plus nette qu'offre V époque : on ne le conçoit guère autrement qu'écrivant pour le théâtre. La réalisme et la violence de ses, intrigues lui ont valu de nombreuses, attaques, mais beaucoup s'accordent à le placer aux côtés d'Eenry Bataille, et à voir dans leurs, deux théâtres si différents deux, peintures qui s,e complètent de la mentalité et de la ^vie contemporaines.
Deux, trois salons un peu tristes, de cette tristesse aristocratique propre au boulevard Haussmann ; des Renoir et des Cézanne ; peints aux panneaux des portes et, sous verre, de charmants paysages parisiens de i uiilard : coins de boulevard, de square. M. Bernstein se résigne fort aimablement à nous supporter pendant quelques minutes.
« Je ne vois pas de tendances directrices, « nous déclare-t-il aussitôt. Aussi bien, est-il « difficile de reconnaître les aspirations litté- « raires d'une époque avant qu'un siècle se « soit écoulé. Et puis, Anatole France m'a dit
« un jour ceci qui est si profond : « Il n'y a « qu'une chose qui ne varie jamais : ce sont « les proportions ». En tout temps, il y a eu, « par exemple, une proportion identique d'idéa- « listes et de matérialistes, quoique ces éti- « quettes soient bien factices et bien falotes. « On pourrait dire plus exactement qu'il existe tera toujours deux grands partis, éternelle- « ment les mêmes, et qu'il ne cessera pas d'y « avoir une politique des lettres. Puisque j'ai « parlé d'idéalisme ; laissez-moi rire avec vous, « en passant, de l'emploi bébête que font, de « ce mot, certains pauvres d'esprit égarés dans « la critique. Ces gens-là parlent de l'idéalisme, « comme on le ferait d'un logement hygiénique « et bon marché ou d'un instrument de ménage. « Ces sous-primaires ne soupçonnent pas que « les idéalistes véritables sont précisément les « écrivains qu'ils attaquent, ceux qui en s'ef- « forçant sans repos de sentir plus avant, d'élar- « gir le champ de la conscience, préparent ou « fondent une morale plus belle. Mais, ne mé- « disons pas des imbéciles ! Ils ont leur im- « mense utilité.
— A la scène, le théâtre de passion ne vous semble-t-il pas l'emporter aujourd'hui, notamment, sur la pièce à thèse ?
« — Il est évident que le théâtre et l'art n'ont « point d'objet plus haut que la peinture des « passions. D'ailleurs, qu'appelez- vous la pièce
« à thèse? Celle qui pose et résout en trois « actes ou plus, ce que Maeterlinck appelle : une « question gravement superflue? Ce théâtre-là « m'assomme ! Et je pense qu'il ne peut guère « survivre à son auteur. Toutefois, si un auteur « apparaissait, qui possédât les qualités d'un « Dumas fils, ses dons de construction, son « adresse, son flair, son goût de l'actualité, il « remettrait aussitôt le genre en honneur, j'en « suis convaincu.
— Croyez-vous que l'adultère ou plus généralement l'amour constitue l'étemel thème dramatique ?
« — La passion, — des êtres qui se cherchent « et des êtres qui se déchirent, — oui, je pense « que c'est la grande, l'intarissable source. Ce- « pendant, on ne peut contester qu'il y ait .« d'autres sujets et que la tragédie de la vie « déborde l'amour. Voyez Les Revenants, La « Course du Flambeau, Les, Fossiles (et l'on « pourrait citer d'autres pièces de François de « Curel). Mais je ne mentionne pas ces chefs- « d'œuvre, sans un certain scrupule : ne se « rattachent-ils pas plus ou moins visiblement « au théâtre de passion ? Et le symbolisme dra- « matique, c'est à l'amour aussi qu'il demande « ses plus hautes expressions. Je songe à Pel- « léas et Mélisflnd-e et à cette conception prodigieuse qu'est La Fille Sauvage. Evidemment, .« l'on peut imaginer des types d'humanité si-
« tués absolument en dehors de l'amour-pas- '« sion. Un Blanqui... Mais ce personnage pour- :« rait-il être le héros d'un drame qui fût une :« œuvre d'art véritable ? Je n'en suis pas cer- .« tain. Que vaudrait, sans tendresse et sans « volupté, Le Mariage de Figaro, cette incompa- « rable critique des mœurs, cette merveille ? »
Comme nous lui parlons de cette expression indirecte des sentiments où d'aucuns voient une source de renouvellement pour l'art dramatique, l'auteur de U Assaut reprend :
« Je ne comprends pas très bien ! Vous ne « prétendez pas me dire que la traduction des .« sentiments par d'autres moyens que des pré- « cisions, soit une nouveauté ? Le v^rai, le grand « théâtre de tous les temps n'est pas fait d'autre « chose que de ces « expressions indirectes ». .« Relisez dans le troisième acte d'Andromaque « la scène où Pyrrhus propose à Andromaque « le plus terrible marché et dites -moi si on a .« imaginé des cris plus expressifs, plus divers « que le complet et affreux silence de la :« femme ? »
En nous reconduisant, M. Henry Bernstein murmure : « Des tendances ?... On fait les pièces :« qu'on peut. Et plus tard... »
ALBERT DE BERSAUCOURT
M. Albert d-e Bersaucourt bas.e sa critique sur V érudition. C'est ce qui lui a ^permis d'écrire un livre comme Les Pamphlets contre Victor Hugo. Mais il V embellit instinctivement d'un lyrisme qui lui donne un ton poétique. Ainsi dans la série d'études qu'il a consacrées àla vie et à Vœu'vre de Paul Verlaine, de Charles Guérin. de Louis Le Cardonnel, de Francis, Jammes, d'Emile Verhaeren, etc. Aussi bien M. Albert de Bersaucourt écrit-il quelquefois des poèmes en prose très, purs, ceux par exemple dans lesquels il chante sta maison et son jardin, ou le M on t Saint- Michel .
Il nous écrit :
« Depuis que j'exerce mon rôle de critique « j'ai lu des romans romanesques, des romans « sociaux, des romans lyriques, des romans psy- « chologiqnes, fantastiques et scientifiques. « Comment s'y reconnaître ? Mais, justement, « cette dissemblance et cette discordance des « œuvres nous prouvent que l'individualisme « triomphe et veut triompher en art comme
« partout ailleurs. La plupart des romanciers « prétendent être indépendants, se recom- « mandent rarement d'un maître et seraient dé- « soles que l'on découvrît dans leurs œuvres « les influences qu'ils ont senties. Ils n'ac- « ceptent pas de discipline, refusent l'enseigne- « ment de leurs prédécesseurs.
« Toutefois, malgré l'extraordinaire confusion « actuelle, il est facile de discerner dans Je « roman plusieurs tendances très caractérisées.
« Je constate, en effet, dans les meilleurs « romans de ces dernières années, une renais- « sance classique, et je crois bien que les excès « du naturalisme nous y ont conduit. Voyez « quelle mesure, quel ordre, quelle clarté, quel « harmonieux équilibre et quelle sobriété il y « a chez un Boylesve, chez des ïharaud, chez « Alphonse de Châteaubriant. Nous souhaitons, « semble-t-il, revenir à la tradition de la Prin- « cess,e de Clèves, ce beau livre paré de toutes « les qualités éminentes de notre race. Tant « mieux !
« Une autre préoccupation est remarquable « chez le romancier : celle des questions sp- « ciales. Tous les conflits, tous les problèmes « de l'heure présente sont analysés, discutés « passionnément, et retiennent l'attention du pu- « blic. Les historiens de l'avenir seront obligés « de tenir compte de beaucoup des romans con- « temporains. Ai- je besoin de rappeler le Di-
« vorce, l'Etape, V Emigré, de M. Paul Bourget. « M. Henry Bordeaux illustre les tragédies fa- « miliales. M. René Bazin s'occupe du sort « des paysans dans le Blé qui lève, des consé- « quences de l'abandon des campagnes dans « la Terre qui meurt et du sort des religieuses « sécularisées dans l'Isolée. MM. Paul et Victor « Margueritte étudient la condition de la femme « moderne et militent en sa faveur. Quantité « de romans sont donc le fidèle écho de nos « troubles civils et de nos dissentiments reli- « gieux. Notre temps est trop agité, trop inquiet, « pour qu'il soit possible de se désintéresser de « ces questions. A mon sens, néanmoins, si « le roman social exact est très en faveur, c'est « peut-être que les sottises et les utopies des « Misérables, ou la stérile lamentation de la « période romantique nous ont irrités. Nous « avons senti la nécessité de protester là contre, « parce que nous voyons plus juste et que nous « refusons de nous désintéresser de la vie.
« Et les poètes?
« Je vous dirai des poètes ce que je vous ai « dit des romanciers. Nous ne sommes pas .« moins fatigués de la grande éloquence des ro- « mantiques que des symboles et des symbo- « listes inintelligibles. Il faudrait refuser d'ou- « vrir les yeux pour ne pas constater que nous « assistons, ici encore, à une renaissance clas- « sique. Les meilleurs ouvriers ne sont- ils pas
« revenus à une forme traditionnelle ? Moréas « disait : « J'ai abandonné le vers libre, m'étant « aperçu que ses effets étaient uniquement ma- « tériels et ses libertés illusoires. La versifica- « tion traditionnelle a plus de noblesse, plus de « sûreté, tout en permettant de varier à l'infini « le rythme de la pensée et du sentiment ; mais « il faut être bon ouvrier. » Moréas avait raison « et les jeunes poètes le savent bien. Notez, du « reste, que je ne tiens pas à la forme tradition- « nelle, mais Verhaeren est le seul qui ait tiré « parti du vers libre. Il est vrai que son « œuvre colossale nous console des balbutie- « ments, des enfantillages et des niaiseries de « beaucoup d'autres. Après cela, j'accorde vo- « lontiers que les poètes actuels sont redevables « en quelque manière au symbolisme. Le vers « a été libéré de certaines contraintes arbitraires « ou injustifiées. La façon de sentir a été élargie « et renouvelée. Le symbolisme a été excel- « lent... pour ceux qui en sont sortis.
« La nouvelle génération littéraire, me de- « mandez-vous encore, apporte-t-elle des for- « mules originales ? »
« Elle n'apporte rien du tout, la nouvelle « génération littéraire, mais, là, rien, absolu- « ment rien. Elle a tellement rédigé de mani- « festes, discouru et combattu qu'elle n'a pas. ;« eu le temps de donner des œuvres. Sous for-
« mules originales, vous n'entendez pas, je sup- « pose, toutes ces choses en isme dont on nous « assomme. Ce serait une mauvaise plaisan- « terie. »