‹ Les Tendances présentes de la littérature françaiseChapitre 46 sur 94 · JULES BERTAUT · texte numérisé non relu

JULES BERTAUT

M. Jules Bertant débuta dans, la grande critique par une série d'études, consacrées à des chroniqueurs et des, polémistes de ce temps qui, réunies . en volume, furent honorées, a\i prix de V Association des Critiques littéraires en 1908. A cet ouvrage succédèrent deux estais sur La littérature féminine d'aujourd'hui et La jeune fille dans la Littérature française. En collaboration avec M.Alphonse Séché, il a consfbcré de nombreuses, études biographiques aux grands écrivains des, siècles passés. Bans Les Romanciers du nouveau siècle, il s'est efforcé tout récemment, avec beaucoup dy intelligence et de charme, dfanulyser les, traits essentiels d/u talent de quelques-uns, des plus vivants parmi les écrivains actuels, d'imagination.

Rue de Verneuil, une vieille maison d'aspect sombre et un peu triste, de hautes pièces au parfum archaïque : dans ce décor, un homme jeune, d'aspect, de regard et d'intelligence tout à fait modernes.

« Quel ordre voulez-vous que nous suivions ?

« dit M. Jules Bertaut, qui est l'amabilité même. « Vous me parlez de la Critique surtout, dans « votre lettre. Soit. Aussi bien la question est- « elle à l'ordre du jour, puisqu'on dénonce vi- « goureusement la crise de la Critique. Re- « marquez tout de suite qu'il n'y a jamais eu « autant de critiques. Mais il faut distinguer, je « crois, premièrement la critique journalistique, « c'est-à-dire les petites notices dépourvues de « prétention et destinées à renseigner sommai- « rement le 'public ; ensuite la critique du passé. « Celle-ci, est, à mon avis la plus importante : « les individualités littéraires, au fur et à me- « sure que nous avançons, se transforment dans « leur physionomie ; voyez par exemple com- « ment le romantisme et ses protagonistes ont « été conçus différemment depuis cinquante ans. « Mais cette idée me semble valoir surtout pour « les figures éloignées : notre E.acine n'est pas « du tout le Racine d'il y a cent ans. Ainsi, la « critique apparaît comme l'expression des idées « d'un temps sur le passé : elle recrée les fi- « gures et on reconnait précisément les génies « à ce qu'ils varient à travers le temps. Les « œuvres qui subsistent, ont en elles une pos- « sibilité de changement, d'adaptation. Chaque « génération voit une facette du chef-d'œuvre. « Reste enfin la critique du présent qui, selon « moi, ne doit pas se risquer aux hiérarchies

« parce qu'elle manque de recul mais se con- « tenter de tracer des portraits séparés. »

En ce qui concerne le roman, interrogeonsnous, quelle tendance vous semble dominer ou tout au moins offrir le plus grand intérêt? On parlait beaucoup, il y a vingt ans, du roman psychologique...

« Je n'en vois plus guère, dit M. Jules Ber- « taut : André Gide peut-être, mais il est si parce ticulier. Ce que j'aperçois de nouveau, c'est, « par exemple, le roman qui subit l'influence « de la musique. Nous avons découvert la mu- « sique en France, voilà une trentaine d'années « seulement. Le J eau-Christophe, de Romain « Rolland, traduit avec profondeur notre goût « et notre sentiment actuel de la musique. Mais « il y a surtout le roman mondial, tel que Paul « Adam l'a conçu avec Le Trust : voilà une « œuvre tout à fait neuve et vraiment digne de « quelqu'un qui est le successeur de Balzac. J'y « discerne les débuts d'un grand courant. La « facilité croissante des communications, la soii- « darité toujours plus grande des cinq parties « du monde sert la cause de cette littérature. Le « roman scientifique de Wells m'intéresse aussi « beaucoup quand c'est un Maurice Renard qui « l'écrit, avec un modernisme intense et une « originalité rare. Mais il y a beaucoup de gâ- « cheurs dans ce genre. Je ne retiendrai guère x< que la Terreur des Images,, de Jules Perrin. »

Nous parlons encore de Louis Bertrand, « chantre incomparable de la Méditerranée », des régionalistes, Hugues Lapaire, Moselly, « un impressionniste », dit M. Jules Bertaut, des noms qui illustrent la littérature coloniale : Marius- Ary Leblond, Randau, Pierre Mille ; du roman artiste de Boylesve, de l'habileté avec laquelle Abel Hermant dépeint un milieu très artificiel.

Nous passons ensuite à la question des éditions à bon marché.

« Dites-bien, s'écrie M. Jules Bertaut, qu'il « n'y a pas de crise du livre comme on le « prétend souvent. Le public s'est très élargi, « voilà tout ; il englobe aujourd'hui des élé- « ments qu'il ignorait jadis : instituteurs et. ins- « titutrices, petits bourgeois, voyageurs. Tout « ce monde est affamé de lecture, ce qui justifie « la publication à bon marché. Maintenant, il « est évident que le système anglais d'une « échelle de prix est excellent. Une grande mai- « son d'éditions, comme Calmann - Lévy par « exemple, devrait avoir trois prix : les nou- « veau tés d'auteurs « arrivés » à cinq francs « — un prix moyen de trois cinquante — enfin « un prix plus bas pour les œuvTes d'arrivés « qui auraient quelques années de date.

« Sans doute, conclut en nous reconduisant « l'auteur des Romanciers du Nouveau siècle. « nous n'en sommes plus aux tirages formi- « dables du naturalisme. N 'empêche que la Va- :« gabonde atteint tout doucement trente mille. »

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