LOUIS BERTRAND
C'est une des, personnalités dont l'exemple réconforte et enthousiasme le plus, ceux pour qui la littérature reste autre chose qu'un sport de neurasthéniques, ou un divertissement d'enfants tien sages. Latin, catholique et français, avec les qualités, et les défauts de cette admirable trinité d'âme, M. Louis Bertrand, par la puissance de s,on œuvre et la vigueur de son action littéraire, prend place au rang des quelques, figures qui dominent le troupeau des, littérateurs actuels. Les, grandes fresques méditerranéennes du Sang des Races, de La Cina, du Rival de don Juan, de L'Invasion, établirent sa réputation de maître : Mademoiselle de Jessincourt et La Concession de Madame Petitgand campent des tableaux plus restreints, davantage fouillés aussi, toujours baignés cependant de vastes horizons, et qui expriment une belle vision synthétique.
Lorsqu'on ne connaît M. Louis Bertrand que par ses livres, on ressent quelque émotion à frapper à la porte du pied-à-terre que ce Mé-
diterranéen d'élection possède à Paris, un peu d'hésitation aussi : encore qu'elle apparaisse assez ridicule, la manie contemporaine qui nous porte à confondre l'homme et l'œuvre, on éprouverait certaine désillusion sans doute à rencontrer dans le romancier de La Cina l'intellectuel étriqué que pourrait être ce collaborateur de la Revue des Deux Mondes» ancien professeur de l'Université. Mais, c'est un homme de haute stature, de carrure presque athlétique, dans son costume de velours bleu, qui vous fait l'accueil le plus courtois. Et tout de suite, on se sent à l'aise.
M. Louis Bertrand se défend de répondre au hasard d'une conversation, aux questions si vastes de notre enquête. Mais nous causons et comme la conversation en vient rapidement aux tendances néo-classiques d'aujourd'hui, le romancier nous laisse entendre que, s'il avait à récrire, à présent, la retentissante préface dont il honora jadis un recueil de Joachim Gasquet et où il patronnait un mouvement analogue, il y apporterait, sans doute aucun, des atténuations et des corrections nombreuses. Le partipris de certains détracteurs du romantisme l'irrite parce qu'il va jusqu'à condamner tout lyrisme. D'autre part l'auteur de Mademoiselle de Jesspicourt se méfie un peu de certains contemporains qui veulent que notre littérature soit exclusivement psychologique ou qu'elle ne
soit pas : on peut justifier, pense-t-il, ce point de vue en ce qui concerne le théâtre : mais, pour le roman, il ne semble pas que les créateurs d'oeuvres puissantes et qui durent aient sacrifié à cette idolâtrie de la recherche psychologique. Enfin, le chantre du monde méditerranéen et des foules latines nous avoue son peu de goût pour ce roman régionaliste, cette littérature de petite ville qui paraît en faveur aujourd'hui : il craint que l'art s'anémie et s'engourdisse à de telles peintures.
Quelques jours après cette conversation, M. Louis Bertrand nous adressait la belle et vigoureuse lettre qui suit :
« Les tendances actuelles de la littérature?...
« Je n'en vois qu'une : c'est de gagner beau- « coup d'argent, en écrivant des livres qui, sui- « vaut la formule, peuvent être mis entre toutes « les mains ; en ménageant toutes les chèvres « et tous les choux ; les gens en place, l'Aca- « demie, la Morale et la Religion. Je reven- « dique bien haut l'honneur d'être catholique, « mais j'enrage de voir que, sous le couvert « du catholicisme, une sotte pudibonderie est « en train de nous imposer une littérature pour « petites filles — sans beauté, sans virilité, « sans sincérité, surtout.
« On répète que le talent court les rues. Je « n'en crois rien. C'est confondre le talent avec « le savoir-faire. Et, effectivement, jamais le
« savoir-faire n'a été plus commun, ni plus « impudent. Après avoir abusé jusqu'au dégoût « de Vécriture artiste, nous en arrivons mainte- « nant, par un excès contraire, à perdre la « notion même de Fart. Mais, à aucune époque, « l'art industriel n'a été plus florissant.
« Nous avons démembré le roman, qui, après « plusieurs générations d'ouvriers admirables, « était devenu la forme d'art la plus complexe, « la plus capable d'embrasser tout le réel — et « nous l'avons ramené à la forme simplette du « dix-huitième siècle. C'est le roman pauvre — « qui nous fait presque regretter le roman tru- « culent des naturalistes.
« Sous prétexte d'être plus « humains » que « nos aînés, nous donnons dans une littérature « pleurnicheuse, faussement naïve, faussement « puérile, faussement tendre ; ou bien, sous pré- « texte de serrer de plus près « les réalités », « nous nous enfonçons dans la matière sociale, « régionale ou nationaliste : C'est l'asphyxie de « l'art. Nous oublions que la beauté doit être, « pour nous, la grande affaire, et que le ly- « risme est l'àme de l'œuvre de beauté. C'est « par le lyrisme que l'artiste entre en commu- « nion avec les choses et les êtres, bien plus « que par une vaine sentimentalité. Et c'est « chasser Dieu et la vie du drame humain de « n'y voir que les formes figées des morales, « des institutions et des mœurs du passé ; de
« réduire l'art à un débat autour du code, de « la politique ou de l'archéologie.
« Enfin, nous avons déserté les grands su- « jets. A part le seul Paul Adam, je ne vois « plus un écrivain qui s'efforce de faire grand.
« — Qu'importe si je me suis trompé, disait « le bon Flaubert, après avoir écrit Salammbô : « Au moins, j'aurai navigué dans le grand.
« Naviguer dans le grand, qui de nous s'en « préoccupe ? Aujourd'hui, on ne navigue plus « que dans les mares à canards du régionalisme, « ou dans les eaux de toilette du roman mon- « dain ou parisien.
« Cette médiocrité est si affligeante que les « jeunes eux-mêmes, malgré leur basse révé- « rence pour les gens en place, commencent à « s'en dégoûter. Ceux qui ne connaissent pas « les petits calculs de l'arrivisme ne se gênent « point pour le dire. J'ai lu d'éloquentes pro- « testations du poète Nicolas Beauduin — et « j'ai lu aussi d'excellentes pages dans les Ru- « briques Nouvelles, sur le rôle actuel de la cri- « tique. Mais j'ai bien peur que tous les efforts « ne soient inutiles entre la coalition des édi- « teurs, des directeurs de magazines, et un pu- « blic — un public de moins en moins cultivé, « de moins en moins dirigé, qui a toujours be- « soin d'être poussé à coups de fouet vers l'art « véritable, et qui ne s'intéresse à la littérature « que par snobisme et à ses moments perdus. »