JULES BOIS
Des Noces de Sathan au Couple futur, en passant par l'Eve nouvelle, le Vaisseau des Caresses et La Furie, M. Jules Bois,, dramaturge, poète, romancier et critique, a servi la cause d'un art à la fois idéaliste et humain. Attaqués ou admirés, V œuvre et Vhomme ne laissent personne indifférent.
Boulevard Lannes. Un cabinet de travail situé tout en haut d'une maison moderne et d'où la vue s'étend, par delà le moutonnement du Bois, jusqu'aux collines de la Seine. Le masque de Victor Hugo, moulé au lit de mort du poète, et la statuette en bois d'un Christ, que façonna gauchement quelque artiste primitif, attirent le regard. L'auteur de L'Eve Nouvelle, lorsque nous lui exposons le but de notre visite, s'exclame avec vivacité :
« Toutes les discussions sur ces intéressants « problèmes ne valent pas une belle œuvre ; « mais vous pouvez, grâce à vos interviews, « noter « l'heure qui sonne » et apporter un
« document précieux sur l'histoire littéraire d< « votre temps. » —
Nous savons que vous avez des idées personnelles sur l'esthétique du vers. —
« Il y aurait là-dessus à écrire un volume. « Certains poètes, représentants du « versli- « brisme », ont cru que nous condamnions ra- « dicalement cette forme, parce qu'ils ont mal « interprété la préface de YEumanité Divine ! « Il y est dit pourtant: «L'essai du verslibrisme « révolutionnaire n'a pas été, en soi, un échec, « comme on a pu le croire. La poésie s'est « enrichie d'un moyen nouveau d'expression qui « tient du vers et de la prose. » Pour ma part, « j'ai écrit un certain nombre de vers libres : « mon premier volume Prière et un petit drame « La Porte Héroïque du Ciel. Je croyais alors « à ce que j'appelais mystiquement i'établis- « sèment du « royaume de Dieu » en poésie, « c'est-à-dire à une liberté absolue des formes, « dans une inspiration supérieure ; mais l'avè- « nement de cette ère risque de se faire at- « tendre jusqu'au jour où tous les poètes auront « du génie... » —
Il a donc manqué jusqu'ici, interrogeons-nous, au vers libre, un génie, qui le consacrât en tant qu'expression poétique?
« Je crois qu'il a paru de très beaux poèmes « en vers libres ; mais je crois aussi qu'il est
« impossible de constituer une école ou même « une orientation dans ce sens. Le vers libre « est individualiste ; il serait dangereux de le « conseiller à la multitude des jeunes gens, s'ils « ne s'y sentent pas irrésistiblement portés ; « sans la fixité des rythmes, leur talent, indisci- « pliné encore, peut se gaspiller, se dissoudre « dans le relâchement et la paresse.
« Cependant, il existe un domaine où peuvent « se déployer des formes plus souples et moins « dépendantes des lois traditionnelles : celui de « la poésie associée à la musique, du « livret », « comme on disait autrefois.
« En tout cas, j'estime que le titre de poète « se conquiert surtout — du point de vue pro- « sodique — en s'astreignant à des exigences « métriques que, d'accord avec l'assentiment po- « pulaire, nos maîtres ont acceptées. Sous pré- « texte de vers libres, on a commis l'insigne <( folie de vouloir briser un instrument raffiné « et exquis, l'instrument de Ronsard, de La « Fontaine, de Lamartine, de Hugo. Xon pas <c qu'il faille jongler avec la rime et d'autres «. difficultés, — devenir uniquement un vir- « tuose. Il faut être un artiste ; ce qui est < mieux. Tout grand poète possède un rythme « individuel — et en ceci la théorie des « versli- « bristes » est exacte, — mais je crois qu'il « triomphera mieux en se conformant au rythme « collectif, traditionnel. D'autant qu'il existe un
« vers libre classique. Il n'y aurait qu'à le per- « fectionner 1res peu pour 'le rendre incom- « parable. » —
Les poètes de ce temps vous semblent- ils manifester des tendances originales ?
« Je pense que nous avons des poètes ori- « ginaux ; quant aux écoles, elles rééditent de « vieilles doctrines et n'ont de vrais modèles « ( sans qu'elles s'en doutent souvent) que dans :« les œuvres qui les ont précédées. Voyez les « intimistes » d'aujourd'hui. Il en est de char- « niants ; mais, avant eux, Coppée, Rodenbach, « bien d'autres jusqu'à Ovide, firent de l'intime misme ! L'abbé Delille était un « naturiste » « avant la lettre. Quant au symbolisme, dont « parle votre questionnaire, c'est un terme très « vague, qui a englobé des artistes et des es- ;« thétiques souvent en opposition. Qu'y a-t-il « de commun, par exemple, entre un Henri de ;« Régnier, d'une si noble mélancolie ardente, :« et ce Heine de café-concert, d'ailleurs déli- « cieux, Jules Laforgue ? Ils sont pourtant, tous « deux, étiquetés symbolistes. Tout poète est ;« inévitablement symboliste et, on pourrait dire, :« tout prosateur ; car le langage est lui-même « un symbole !
« Mais il y a place surtout pour une poésie « nouvelle traduisant les sentiments profonds « de notre âme et proscrivant la rhétorique « artificielle, usée. Il y a près d'un siècle, La-
« martine définissait déjà la poésie : « l'écho « profond, réel, sincère des plus hautes con- « ceptions de l'intelligence, des plus mysté- « rieuses impressions de l'âme ». Et il ajoutait:
« Ce serait l'homme lui même et non plus « son image, l'homme sincère et tout entier. »
« C'est de ce côté- là que je guette le grand « poète qui a eu déjà des annonciateurs. » —
Et le roman ?
« Xe pensez- vous pas qu'il serait, bon d'en « revenir à la tradition de Balzac et de Zola, et « de compléter la méthode de Zola par celle « de William James et de Bergson ? L'homme « a des facultés plus diverses que les instincts « auxquels Zola, par exemple, se limitait dans « ses descriptions. Que de forces intérieures, « individuelles ou collectives à étudier pour en « démontrer le mécanisme et en montrer les « effets ! Là encore, il est nécessaire de faire « açrjr et de regarder agir V homme intégral. « L'homme intégral dans toutes ses fonctions « et dans toutes ses activités.' Le domaine est « immense ; il exige une documentation des plus « complètes.
« Aujourd'hui, trop de jeunes gens croient « avoir écrit une œuvre et même un chef- « d'ceuvre en nous initiant aux facteurs peu dite vertissants d'une idylle personnelle ou de « sensations médiocres, qu'ils imaginent essen- « tielles... Au contraire, le romancier se doit de
« sortir de soi-même ; il faut renoncer au sub- « jectivisme. Sacrifier sa personnalité, en ce « cas, c'est devenir une personnalité. Ne crai- « gnons pas de nous comparer, de nous enri- « chir, d'appeler les influences fécondes, de les « subir volontairement. Rappelons-nous le mot « de Villiers de l'Isle - Adam : « Je n'instruis « pas, j'éveille ». Toute application de notre « moi au monde extérieur développe ce « moi ». « Un des vices du temps, c'est l'hésitation à « faire effort sur soi-même, c'est-à-dire à tra- « vailler : on donne trop souvent des brouillons « hâtifs, au lieu d'apporter des œuvres ache- « vées.
Xous questionnons ensuite l'auteur de la Furie et des Deux Hélènes sur son courageux effort d'innovation théâtrale.
« J'ai voulu, nous dit-il, renouveler la tragé- « die antique en donnant à des sentiments ac- « tuels une expression qui fasse apparaître leur « humanité permanente, et cela en des cadres « élargis. Telle était d'ailleurs la méthode de nos « maîtres du xvir et du xvnie siècle, de Cor- « neille, de Ptacine, de Voltaire. Mon intention « ne fut jamais de m'astreindre au théâtre ar- « chéologique ou à des adaptations qui favo- « risent la paresse et sont des devoirs d'école, « des pages pour collectionneurs d'antiquités « littéraires. » —
En effet, un souffle moderne traverse la Furie, les Deux Hélènes,, Hippolyte Couronné.
« Ma conception théâtrale, reprend M. Jules « Bois, est toute psychologique et consiste à ré- « pudier l'anecdote pour l'anecdote, à fuir le fait- « divers. A nos yeux, les situations dramatiques « doivent naître du caractère des personnages « et du jeu des passions, non pas des compli- « cations extérieures, des trucs, des incidents « forgés par une imagination arbitraire. Les « événements au théâtre ne doivent servir, « comme dans la vie, qu'à révéler les secrètes « impulsions de l'âme humaine. Les faits ex- « ternes n'ont pas d'intérêts viables en eux. « Le théâtre tout extérieur est un métier et « non un art. »
Nous nous devions de questionner encore sur la littérature féminine l'auteur de Y Eve Nouvelle.
M. Jules Bois estime que le cerveau n'a pas de sexe ; bien des écrivains « hommes » révèlent un tempérament de femme alors que des poétesses ou des romancières manifestent un tempérament viril.
« C'est le « sexe de l'âme », nous a-t-il dit, « qui donne à l'œuvre son caractère de fémi- « nilité ou de masculinité.
« En tous cas, les femmes de talent qui se « sont révélées dans ces dernières années ont « certainement éclairé de lueurs imprévues les
« énigmes de l'amour et les mystères du cœur « humain. »
Enfin M. Jules Bois ne porte pas de jugement défavorable sur les publications à bon marché. Loin de nuire à la vente des volumes à 3fr. 50, elles les ont souvent propagés en popularisant le nom des auteurs de talent, qui n'avaient encore atteint que le public limité des livres chers.
JEAN DE BONNEFON
M. Jean de Bonne f on est un de nos derniers grands journalistes ■, de ceux qui savent conférer à V information, par la noblesse du style, le coloris de la vision et la- hauteur des points de rue, les qualités, d'une création littéraire.
« Romantisme, naturalisme, symbolisme, etc., « ce sont des étiquettes mises par des critiques « sur les volières. En art, il y a des individus, « des personnalités, des isolés toujours. Il n'y « a pas d'écoles, ou plutôt on aperçoit des « troupes d'oies et d'oisons qui entrent à l'école « des aigles, sans y apprendre le grand mouve- « ment des ailes.
« L'écrivain qui suit le goût du public cesse « d'être un artiste.
« Que les livres soient de luxe ou bon mar- « ché, peu importe. Le temps seul fait trier « dans le tas. On connaît la valeur d'un livre « trois siècles après la mort de l'auteur.
« L'opinion sur les vivants est faite par la <l haine ou la cupidité, servies par la publicité
« (nouveau nom de la critique en boutique). « L'opinion sur les morts encore frais, est faite « par la camaraderie : on a élevé un monument « à Larroumet ! ! ! Le duc de Saint-Simon n'est « pas mis en buste, heureusement ! »