‹ Les Tendances présentes de la littérature françaiseChapitre 50 sur 94 · ÉLÉMIR BOURGES · texte numérisé non relu

ÉLÉMIR BOURGES

Le Crépuscule des Dieux, Les Oiseaux s'envolent et les fleurs tombent, suffisent aie consar irer grand romancier en même temps q

ni pressentir la magnificence poétique et

)Ju]osopJiique de La Nef. Un des plus pars artistes de ce temps, un des moins discutés à cause de la ternie de son œuvre et de a noblesse de sa vie exempte de compromissions.

L'archaïsme du décor où il travaille, la robe Drune qui l'habille comme un froc, l'ascétisme le ses traits, font de M. Elémir Bourges, au )remier abord, un inquisiteur espagnol que la louceur infinie du regard transforme en humaîiste rêveur. Au moment où nous lui rendons visite, l'auteur de La Nef se trouve en compagnie spirituelle de Spinoza : — Il n'y a plus guère que la philosophie pour m'intéresser, dit-il en refermant l'édition ancienne de VEtlnque, et nous nous excusons de venir l'im- )ortuner de problèmes très contingents. Mais

M. Elémir Bourges est la bienveillance même, el il consent à nous parler des lettres actuelles avec la hauteur de vues que l'on acquiert en fréquentant les héros de la pensée :

« La meilleure des réponses et la seule à faire « à vos questions, nous dit-il, la voici : de « 1800 à 1900 il a paru environ 58.800 « romans, 58.860, je crois, pour être préc « on en lit encore à peu près deux cents et « Balzac avec Dumas père accaparent la ma- « jeure partie de ces derniers. Nous ferons bien, « tous tant que nous sommes, de méditer cette « leçon. Quant aux tendances que peut mani- « fester telle époque, avec plus ou moins de « profondeur et de sincérité, il ne faut pas y « attacher trop d'importance ! Seules subsistent « à mon avis, pour ce qui est du roman par « exemple, les œuvres véritablement romanes- « ques, celles dont la série commence avec « Y Odyssée, qui sont épiques, lyriques et ra- « content des aventures : nous subissons au- « jourd'hui l'innommable roman bourgeois né au « xviie siècle et qui procède d'une conception « absolument fausse, le bourgeois ne pouvant « apparaître en littérature que comme gro- « tes que. » —

— Assimilez-vous, demandons -nous alors à l'auteur du Crépti seule des, Dieux, le roman qu'on appelait autrefois psychologique et qui se préoccupe surtout d'analyse, à ce roman bourgeois ?

« C'est du roman suisse que vous voulez par- « 1er, reprend en riant M. Elémir Bourges. Eh « bien ! avez - vous déjà vu les cimetières « belges ? toutes ces monographies psycholo- « giques me font songer aux tombes de ces « cimetières que surmonte une photographie. « En vérité, sous prétexte de psychologie, de « sociologie, de morale surtout, on reprend des « thèmes, on plagie surtout des gens qui « furent, bien dénigrés jadis : Voyez, Ohnet, lui- « même, que Lemaître a tant maltraité, ce qu'il « a été. ce qu'il est encore plagié, démarqué, et « par des gens qui ont une réputation littéraire... « Vous auriez intérêt à le voir pour votre en- « quête », ajoute en souriant notre interlocuteur sans que nous puissions lire sur sa physionomie s'il parle sérieusement ou non.

L'auteur des Oiseaux s envolent place la littérature moralisante à prétentions psychologiques qui se développe aujourd'hui, bien au-dessous du roman d'aventures qui eut son heure de succès vers le milieu du xixe siècle : on se montre injuste envers Les Mystères de Paris, lui semble-t-il : « La figure de Fleur-de-Marie mérite « de rester et restera sans doute » — et Paul Féval lui-même...

La poésie actuelle apparaît « révoltante de subjectivisme » à M. Elémir Bourges. « Ce n'est « pas, nous explique-t-il, que le subjectivisme « en lui-même soit condamnable. Au fond on

« ne peut parler que de soi et on n'a jamais « parlé que de soi. Seulement les uns en parlent « sur les sommets, les autres dans la cave : ce « sont ces derniers qui dominent aujourd'hui. »

M. Elémir Bourges n'accorde pas grande importance à la critique. « Ce qui prouve, nous « dit-il, son inutilité foncière, c'est l'exemple de « Sainte-Beuve qui n'était pas un imbécile, mé- « connaissant Balzac et Victor Hugo. Je ne con- « nais guère que trois œuvres de véritable cri- « tique : le William Shakespeare de Hugo, VEs,- « thétique de J. P. Richter et les Intentions, « d'Oscar Wilde. »

On s'entretiendrait longtemps avec M. Elémir Bourges, tant sa conversation a de charmante simplicité et d'exquise politesse. Mais, plus que les nôtres, ses instants sont précieux, et nous prenons congé de notre aimable interlocuteur en nous excusant de l'avoir enlevé si longtemps à la société du grand Baruch.

REXÉ BOYLESVE

L'auteur de La Jeune Fille bien élevée et de Madeleine jeune femme, connaît cette rare fortune d'acquérir les suffrages du grand public tout en gardant V estime des, lettrés. Depuis qu'il s'adonne à la peinture des milieux bourgeois et à l'analyse drames, quil méprise un -peu, 31. Benê Boylesve n'a rien abandonné des, qualités d'artiste qui signalèrent à une élite La leçon d'amour dans un Pare et Le parfum des Iles Borromées.

Nul coin de Paris ne convenait mieux — pour abriter le labeur de M. René Boylesve — nul n'apparaît plus en harmonie avec l'homme et avec l'œuvre — que cette discrète rue des Vignes, au nom gracieusement évocateur, courant entre les vieux murs grisâtres des derniers grands jardins qui dominent la Seine à Passy.

L'auteur du Bel Avenir, qui nous reçoit dans un vaste cabinet de travail ouvert sur la verdure, se défend, lui aussi, de répondre verbalement à notre enquête. Mais il veut bien causer

« autour » de nos questions et nous causons un peu de tout, du roman et de sa fonction — mais sur ce point M. René Boylesve ne veut point que la conversation forcément vague, empiète sur la réponse qu'il nous promet ; — de la littérature féminine que notre interlocuteur n'estime qu'à demi : il reproche à la plupart de nos poétesses et de nos romancières de travestir la réalité, à force de la vouloir exprimer dans sa brutalité et dans sa franchise. « Elles « se mettent" constamment nues, devant nous, « remarque-t-il, elles ne se montrent que dans « cet état. Voilà qui n'est pas vrai, la vie ne « se passe pas ainsi. Leur peinture de l'amour, « notamment, apparaît simpliste à l'extrême. » Dans un ordre tout différent, M. Pœné Boylesve nous fait également une déclaration qui ne manquera pas de surprendre ceux qui, le connaissant mal, seraient tentés de le prendre pour un romancier habile à flatter les goûts d'une certaine classe de la société : le vrai public littéraire se recrute selon lui du haut en bas de l'échelle sociale, mais plutôt chez des gens que la modestie de leur condition et le caractère de leurs professions sembleraient devoir éloigner des lettres. La bourgeoisie aisée, à laquelle s'adresse le volume à trois francs cinquante ne lit pas ou bien peu : elle achète les nouveautés

— lorsqu'elle ne peut se les procurer autrement

— mais pour meubler les tables de salons et

sans les couper jusqu'au bout trop souvent ; absolument comme elle va au théâtre pour être vue, sans se préoccuper de la pièce.

Quelques jours après cette conversation, nous recevions la lettre suivante :

« Mes chers Confrères,

« Sur le roman, je ne crois guère avoir changé « d'idée depuis l'enquête de Le Cardonnel et « Vellay. J'admets toutes les sortes de romans, « et il y en a d'innombrables puisque c'est le « genre le plus libre qui soit. Je crois même « avoir usé personnellement de cette liberté en « écrivant des romans dissemblables au point « de constamment dérouter le public qui aime « à suivre un auteur sur une piste unique. Mais, « aujourd'hui comme il y a dix et quinze ans, « je donne ma préférence et je consacre le « meilleur de mes forces au roman dit « de « mœurs », c'est-à-dire à celui qui ne se con- « tente pas de narrer, fût-ce sous la plus belle « forme, un épisode, ime idylle, une anecdote, « mais qui emprunte à l'histoire son caractère « de témoignage impartial sur la vie d'un peuple « ou d'une société. Si un roman est si juste et « si profond, que le spectacle présenté par lui

« soit, non d'une époque, mais de tous les « temps, ah ! tant mieux ! et c'est ce que le « génie seul obtient ; mais je ne crois pas que « nous devions nous proposer un but si pré- « somptueux, et je crois que se le proposer est « le plus sûr moyen de ne pas l'atteindre. On « oublie que le génie est, la plupart du temps, « ingénu, que les œuvres immortelles n'ont pas « été composées si orgueilleusement, et que c'est « en exécutant avec modestie une tâche limitée, « que l'on se trouve parfois, comme par hasard, « avoir accompli un chef-d'œuvre. La plus belle « tâche limitée qui s'offre à un romancier, c'est « la peinture des hommes de son temps.

« Tâche auguste et ardue, et dont la nature, à « mon avis, établit une différence très nette « entre le rôle du romancier et celui de tous « les autres artistes, et une différence plus tran- « chée encore entre l'ouvrier d'une telle œuvre « et les amuseurs publics que l'on se plaît « trop à confondre avec lui.

« Le rôle des artistes en général est de char- « mer. Pour nos plus grands écrivains du « xviie siècle, La Fontaine, Corneille, Molière, « Ptacine, « plaire » était la « règle » reconnue. <c Mais, « plaire », alors c'était satisfaire aux « exigences d'une toute petite et excellente so- « ciété ; aujourd'hui, c'est se placer au niveau « des foules. Avec le sens de l'Histoire, in- « troduit du moins avec éclat, par Balzac, dans

« le roman, une notion nouvelle s'est ajoutée « à notre art, et si importante que toute autre « considération fléchit devant elle, c'est la no- « tion de justesse, c'est l'impérieuse nécessité « de « faire vrai » . Nous devons peindre les « hommes tels qu'ils sont. C'est en vain que « notre lyrisme et notre idéalisme clameront « et nous pousseront à la déformation, à l'em- « bellissement de notre sujet : nous savons dé- « sormais que déformer notre sujet, si ce peut « être le succès assuré pour aujourd'hui, c'est « la caducité inévitable pour demain ; notre mo- « dèle c'est l'homme ; il offre à nos velléités, à « nos caprices ce que les artistes plastiques « connaissent sous l'expression de « résistance « de la matière. » Cet art difficile est une « lutte entre deux forces et non un divertisse- « ment arbitraire : ce combat entre la volonté « de l'artiste qui se croit libre et l'opposition « obtuse des lois naturelles sourdement mani- « testées par le modèle humain, est, à mes « yeux, un des plus curieux spectacles du « monde. De là toute la grandeur du roman de « mœurs et de là aussi sa beauté qui est, — je « l'ai déjà indiqué dans l'enquête de 1905 — « d'une nature assez particulière.

« Elle ne se confond pas avec ce qu'on est « convenu de nommer la beauté dans les arts, « parce que son principal élément est la vérité « psychologique et l'intelligence des lois et des

« mouvements sociaux. Je ne dis pas que ce « soit son seul élément, car il en est d'autres « qu'ajoutent les qualités propres à l'écrivain, « — et notamment, et surtout sa qualité d'ar- .« tiste, s'il est artiste — mais cet élément le « caractérise, et il a et aura désormais tant « d'importance, que le constater dans un roman « c'est proclamer l'excellence de l'ouvrage. — « A mon sens, cela va sans dire, d'autres qua- « lités doivent s'y joindre pour hausser l'ou- « vrage ; don d'expression, poésie, et cette autre « faculté qu'ont les grands auteurs de susciter « au-dessus de leur œuvre je ne sais quelle « vision d'un juge surhumain dont les accents .« par moments descendent comme l'ébranlement « du tonnerre, ou dont la sérénité impose et « effraie. Mais un roman de mœurs peut être « remarquable sans ces signes de supériorité. « Et la beauté du roman de mœurs ne se ,« confond pas plus que l'histoire avec la Mo- « raie : parce que son but n'est pas d'édifier « ni de convaincre, mais d'enregistrer les gestes « humains en leur communiquant un caractère « mémorable, une véracité plus frappante que « le spectacle tumultueux et confus de la vie. « Je pense qu'une morale plus forte et plus « saine que celle qui est voulue par un auteur, « se dégage du tableau de la vie clarifiée, ré- « sumée, par un esprit naturellement probe et « élevé. Les conclusions, la plupart du temps

« arrières, que nous tirons d'un examen appro- « fondi de la vie sont d'une portée plus longue, « d'un retentissement autrement étendu dans « toutes les régions de l'homme^ que cette espèce « d'optimisme mensonger qui, à la fin des belles « crises des romans ordinaires, n'a pour but « que de procurer au lecteur troublé par les « péripéties du récit, une bonne nuit.

« Seule, l'impression de la vie réelle demeure « et pousse des prolongements multiples dans « la mémoire, tandis qu'une intrigue adroite- « ment nouée et dénouée finalement au gré du « lecteur lui représente une chose achevée, épui- « sée et sur laquelle il n'y a plus à revenir. « J'aime mieux, à la page dernière de mon ro- « man, voir un lecteur un peu boudeur et mal « content que de le surprendre fermant le livre « avec cet air béat que laisse une question dé- « finitivement jugée : il y reviendra, il réflé- « chira, il cherchera lui-même le sens du récit « que l'auteur n'a pas pris soin de lui exprimer « en grandes capitales. Et s'il est choqué, moins « par des exemples qui n'ont pas été choisis « dans ce but, c'est d'autant mieux ! C'est qu'il « est blessé au bon endroit ; et il n'y a que la « vérité qui blesse.

« Comme la vérité, ce genre de roman blesse « presque tout le monde ; il est condamné à un « relatif insuccès. Aucun des motifs qui ont fait « la fortune du roman dit « réaliste » ou « natu-

« raliste » ne saurait le faire valoir pour le « grand nombre. On se laissait scandaliser par « une certaine franchise au temps de Madame « Bovary ; le naturalisme, ensuite, fut un objet « de curiosité par la puanteur de ses fanges ou « la verve de son pittoresque ; le tableau des « nuances dépouillées de tout artifice ne sau- « rait séduire que certains esprits, très cultivés « par l'antiquité grecque et latine et qui seraient « encore, comme on l'était au temps de Mon- « taigne ou de La Bruyère, curieux de l'Homme. « C'est pour les idées que l'on se passionne au- « jourd'hui. Les idées passent comme les fleurs, « mais ne renaissent pas aussi sûrement « qu'elles. Je ne vois qu'un objet propre à la « littérature et qui, populaire ou non, ait la « même chance de durée que l'Homme, c'est « la connaissance de l'Homme. Le roman de « mœurs — qui, par surcroit, peut être une « magnifique oeuvre d'art — n'a pour but que « d'v contribuer.

« Les publications à bon marché ont pu être « avantageuses à certains auteurs dont les « trompettes de la renommée » n'avaient pas « porté le nom dans tous les lieux où le public

« qui leur est destiné réside. Le public des « auteurs les moins asservis au public réside « partout. Il n'est pas forcément où se trouve « le public dit « d'élite ». Le public d'élite n'est « pas groupé comme un troupeau de moutons. « Il est dispersé, nous ne savons pas où il est. « Les collections à bon marché ont pu l'at- « teindre, par hasard, en prenant sur la masse « du public une autorité qui les imposait à des « cinquantaines, à des centaines de mille ache- « teurs. Mais, ne nous y trompons pas : l'élite « capable d'apprécier une œuvre non vulgaire, « si dispersée qu'elle soit, ne doit pas être très « nombreuse, et des cinquantaines, des cen- « taines de mille acheteurs ont dû reconnaître « qu'ils s'étaient trompés en faisant entrer tel « ou tel nom dans leur bibliothèque. L'achè- « teront-ils de nouveau ? C'est une question qui « n'est pas résolue. L'entreprise n'en est qu'à « sa première phase.

« Quant à l'influence exercée par ces publi- « cations sur les œuvres, eh bien ! elle pourra « être excellente à certains talents qui sont faits « pour le grand nombre ; il y en a ; elle les « obligera tout de suite à communiquer à leurs « œuvres les qualités requises. Pour les autres, « si ces tirages les influencent, c'est qu'ils eussent « pu être influencés aussi bien par un éditeur or- « dinaire, par un directeur de revue, par un ami, .« par leur femme ou par leur maîtresse. Ceux

« qui sont forts feront leur œuvre sans se sou- « cier du sort qui l'attend. Ceux-là seuls « comptent. A quelques scrupuleux elle pourrait « donner un certain souci moral. »

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