PAUL BRULAT
M. Paul Bndat, dont /'Eldorado et La Gangue avaient révélé le vigoureux tempérament de romancier, s'est aussi affirmé ces dernières années comme un de nos rares, chroniqueurs capable de juger nettement et de formuler avec sincérité ses jugements. Il nous, adresse la courageuse lettre qui suit :
« Non, je ne vois pas un nouveau courant se « dessiner. Chaque époque a sa littérature, qui « en est le reflet, qui en exprime les aspira- « tions, le caractère, l'âme. Mais il ne me semble « pas que cela soit vrai pour notre temps, peut- « être parce qu'il est trop complexe, trop agité « de passions différentes et contraires, de ten- « dances confuses, de problèmes multiples, par « conséquent plus difficile à comprendre.
« C'est sans doute pour cette raison que la ;« plupart des écrivains de nos jours n'aiment « pas leur époque, y éprouvent un malaise, une « inquiétude, comme devant un immense in- :<c connu redoutable. Beaucoup manifestent un
« esprit nettement réactionnaire, se détournent « Au présent, étudient le passé, tandis que d'au- « très demeurent penchés sur eux-mêmes, se « racontent, s'analysent, se contemplent, se suf- « fisent. Nous sommes inondés de livres d'his- « toire et d'une littérature purement subjective, « mémoires ou confessions.
« Qu'il y ait. là beaucoup de talent, je ne le « conteste pas. Mais il me paraît que cette litté- « rature de plus en plus répandue depuis quel- « ques années, indique une réaction contre l'art « objectif, l'art social, qui observe autrui, peint « des milieux, des collectivités, se livre à des « enquêtes, se passionne pour le document, « aborde les grands problèmes sociaux, cherche « à saisir l'âme des foules contemporaines, l'es- « prit d'une époque et tout ce qui bouillonne en « elle : la lutte des classes, des ambitions, des « intérêts, la prodigieuse et formidable com- « plexité du monde moderne. Telle fut la haute « ambition d'un Balzac, d'un Zola, de toute « cette admirable pléiade de grands romanciers « qui, avec la souveraine impartialité qui ca- « ractérise le grand art, unirent leur génie à « découvrir la beauté de la vérité et furent les « véritables historiens des mœurs de leur temps.
« Je sais bien qu'ils ont des continuateurs : « Rosny, Paul Adam, ce dernier trop confus ; « quelques autres encore ; mais ils sont des « exceptions ; ils deviennent de plus en plus
« rares et ce n'est pas à eux que va le grand « publie. Xotre époque n'a pas sa vraie litté- « rature, j'entends celle qui aimerait notre « temps, qui s'appliquerait à le comprendre, à « en découvrir la grandeur et la beauté, l'hé- « roïsme même, car la. terrible lutte pour la « vie où nous sommes engagés, la concurrence « acharnée, la guerre économique, l'àpre mêlée « sociale qui enfièvre notre monde contempo- « rain, comporte son héroïsme, est une épopée « tragique et grandiose. Et c'est tout cela, ce k grouillement, ce grondement, ces énergies rik vales, ces puissances créatrices, ce parallé- :< lisme de mille forces en action, qu'on ne sent :< pas dans la production littéraire actuelle.
« Je ne dis pas qu'un seul écrivain puisse t exprimer tant de choses, la complexité for- :< midable de la vie contemporaine ; mais l'en- :< semble même de la littérature présente devrait :< en donner la sensation, pour être vraiment
< la littérature de cette époque. Evidemment,
< elle ne l'est pas ; elle contemple des ruines
< ou s'attache à une sempiternelle historiole de
< l'àme.
« La littérature perd son prestige, son rayon- ( nement, son autorité, parce qu'elle n'est pas c l'interprète de l'humanité actuelle, parce qu'elle c se révèle impuissante à traduire tout ce qui c fermente dans notre monde, les soucis, les i problèmes où il se débat, et sa prodigieuse
« diversité. Elle s'arrête aux milieux mondains, « aux drames de l'amour. Ceux qui vont au- « delà ne font qu'effleurer les sujets.
« Bien plus, la vogue est à la médiocrité, à « une littérature fade, grise, neutre, peureuse, « qui n'offense personne. Dès qu'une œuvre a « de l'accent, de la vérité, de la vigueur, et « soulève des questions troublantes, elle de- « vient impossible à placer dans un journal, « une revue qui se respecte, un magazine. Il « faut vendre du papier et, pour cela, ne pas « blesser l'abonné, écrire des livres qui puissent « être mis, selon la formule, dans toutes les « mains. On tend ainsi à supprimer l'écrivain « de tempérament, ou à lui rendre l'existence « impossible. Le souci de retenir une clien- « tèle immense impose, paraît-il, l'obligation de « rester neutre et terne, comme les gens bien « élevés, bien polis, bien pommadés, qui s'in- « terdisent tout écart de langage et se croient « parfaits quand ils sont absolument insigni- « fiants.
« Dès qu'on défend à l'écrivain d'être soi, il « cesse d'exister. S'il a déjà son public, s'il est « célèbre, on l'accepte encore, à la condition ce- « pendant qu'il consente à mutiler son œuvre « pour l'édition à 95, qu'il en supprime tout « ce qui est vérité, style, accent ; car la vérité « blesse, car le style n'est point goûté de la « masse, car l'accent bouleverse, trouble la di-
« gestion des paisibles bourgeois... Ainsi, pour « des raisons économiques, il semble qu'en lit- « térature, le médiocre seul ait désormais le « droit de vivre.
« Eh bien, c'est vraiment trop de concessions « à la démocratie ! On veut abaisser l'art à la « portée des primaires. Dans une telle atmos- « phère, il ne saurait naître que des productions « amorphes. Il en est, en effet, des ouvrages « de l'esprit comme des arbres et des plantes ; « ils ne croissent que dans un climat favorable. « Rabelais n'eût pas trouvé d'éditeur aujour- « d'hui, ou publié à ses frais, il eut succombé « sous l'accusation de pornographie, sous les « foudres de M. Bérenger. Nous traversons une « crise de pudibonderie.
« Vous verrez que ces grands exploiteurs de « littérature finiront par exiger que les plumi- « tifs à leur solde portent une livrée et soient « rasés de près comme les gens de maison. « Après les avoir châtiés, on les domestiquera. « Ils écriront sur commande, sur tel sujet et « pour les besoins d'une clientèle spéciale. Le « jour où le trust de la librairie serait un fait « accompli, le nouveau Chauchard de la chose « aura ses salariés, ses nègres, payés à la tâche. « Ce jour-là, les œuvres vraiment fortes, ori- « ginales, hardies, moisiront dans les tiroirs.
« Voilà une situation intolérable, un danger
« pour la France qui jusqu'ici avait, par sa « littérature, rayonné sur le monde entier.
« Pour répondre à votre dernière question, « je condamne ces éditions populaires illustrées « qui œilladent cyniquement au passant. L'abus « de l'illustration, de l'imagerie, voilà un autre « danger pour nous. Vous verrez qu'ils en vien- « dront à supprimer le texte ou à le réduire à la « légende en trois lignes commentant l'image. « Bien plus, déjà on nous donne des histoires « sams, paroles.
« Ces illustrations, le plus souvent grossières, « ne peuvent que déparer un beau livre. La « littérature se suffit à elle-même. »