‹ Les Tendances présentes de la littérature françaiseChapitre 57 sur 94 · PROSPER-HENRI DEVOS · texte numérisé non relu

PROSPER-HENRI DEVOS

Un jeune écrivain de Belgique. Il est Fauteur d'un roman de mœurs, Monna Lisa, dont on parla pour le prix Goncourt. 11 dirigea un certain temps La Belgique Française, jusqu'au jour où il dut se résigner à la quitter, pour se consacrer plus entièrement à des études touchant la littérature espagnole classique. Madame Junia Lettg, M. Willy G. R. Benedictus, qui dirigent aujourd'hui La Belgique Française, continuent l'œuvre anti - pangermaniste entreprise par M. Pros{per-Henri Devos.

Voici sa réponse écrite :

« Comme le constate Emile Moselly, ce qui « marque notre époque, c'est l'individualisme « anarchique porté à son plus haut point. On « pourrait dire qu'il y a autant de tendances « que d'écrivains. Y eût- il une orientation cora- « mune, nous pourrions encore objecter avec « Louis Bertrand : « Il importe de réserver les « droits de l'individu et de faire la part de l'in- « connu dans toute entreprise humaine... L'oeu-

« vre d'un écrivain, dans ce qu'elle a propre- « ment d'original, peut être en dehors de ce « qu'on appelle le mouvement contemporain». « Or, il se peut que cet isolé soit très grand', « et qu'il entraîne sa génération ou la suivante. « Ce sera même le cas neuf fois sur dix. Ne « nous fions donc pas aux prophéties. Ces ré- « serves faites, examinons quels courants meu- « vent le roman d'aujourd'hui et vers quel ave- « nir ils semblent devoir le pousser.

« J'ai cru longtemps, écrit Eugène Montfort, « que la méthode d'observation impersonnelle « de Flaubert devait uniquement nous diriger. « Je commence à sentir qu'elle est un peu illu- « soire... Il faut nous résoudre à ce que, dans « la création, apparaisse le visage du créateur ».

« Eh bien, voilà ce que les derniers venus « éprouvent tous. Le roman reste avant tout « objectif et par conséquent réaliste, mais perd « de plus en plus son impassibilité. Nous avons « même les romans purement subjectifs de Loti « et de Barrés. Ils sont isolés, je le veux bien ; « je ne suis nullement disposé à tenir compte « de leurs bas démarqueurs. Il n'en est pas « moins vrai que si le prestige de ^laupassant « n'a pas faibli, sa voie est à peu près aban- « donnée, que dans Flaubert, on n'exalte plus « guère que la forme ou les intentions, nouvelle- « ment découvertes (et ce n'est pas le moment « de démêler si elles existent ou non, ce qu'il

« importe de retenir, c'est qu'on voudrait sur- « prendre Flaubert moins impassible que per- « sonne) ; que, par contre, Balzac connaît une « vogue sans précédent ; Balzac, le plus sub- « jectif des réalistes !

« Le romancier ne se place plus, pour l'étu- « dier, en face de son personnage ; il s'efforce « de pénétrer en lui. Allons plus loin : de sym- « pathiser avec lui, de confondre pour un mo- « ment sa propre personnalité avec la sienne, « d'être objectifs et subjectifs à la fois. Or, « qui dit subjectif dit romantique. Nous assiste tons donc à une infiltration de romantisme « dans le réalisme contemporain.

« Ceci a trait au mode d'étude des person- « nages. Passons au mode de représentation.

« Il y a deux modes de représentation : le « propre et le figuré. Par définition, le réalisme « est la représentation propre du monde. Mais « ici apparaît une subdivision : il y a les perte sonnages individuels et les synthétiques ou « types. Le xvne siècle ne créa que des types : « Horace, Tartufe, tous les caractères de La « Bruyère. Le romantisme anima des indivi- « dus, et particulièrement des figures histo- « riques : Cromwell, Richelieu, Napoléon. vBien « entendu, il les idéalisa). Le naturalisme conte serva la tradition romantique des cas indicé viduels. C'était le fonds même de son es thé - ;« tique. Tous les Rougon-Macquart sont des cas

« individuels. Aucun ne réunit les grandeurs « et les bassesses de tous les hommes que « meut le même ressort passionnel ou intellec- « tuel. Lorsqu'on songe aux personnages d'un « roman de Zola, on évoque toujours des êtres « si peu caractérisés par un vice ou une pas- « sion qu'ils se fondent dans le groupe social, « qu'ils ne rappellent plus que des particulari- « tés professionnelles. La Terre, je vois des « paysans... Et je n'ai jamais connu Jean Macce quart... Germinal, je me souviens de mi- « neurs... Et Etienne Lantier m'est étranger. « Mais qu'on me parle de la Cousine Bette... « Voici Lisbeth Fischer, sèche et brune, voici « Hulot, halluciné de luxure, et Crevel piaf- « fant, et l'ignoble couple Marneffe ! C'est qu'à « côté du romantisme et du naturalisme, la « race des classiques se perpétuait. C'est qu'à « travers Balzac et Flaubert, leur formule nous « parvenait. Et actuellement, les œuvres con- « tiennent, comme les leurs, des synthèses d'in- « dividus.

« Mais le naturalisme a passé sur les clas- « siques modernes. Ce n'est pas en vain que « Macquart est un paysan, Lantier un mineur, « Nana une fille. Les modernes s'en souvien- « dront et quand ils feront des synthèses d'in- « dividus, ce n'est plus le type passionnel, c'est « le type social qu'ils réaliseront : Bubu de « Montparnasse, La Turque, les héros des Ci-

« vilisés,, de la Vague rouge et ceux du Trust, « ne seront plus l'envie, la débauche, la vanité, « la cupidité, mais le souteneur, les coloniaux, « la fille, le meneur, le patron, le civilisateur, « le trust.

« Et ici nous sommes ramenés à la formule « de Nicolas Beauduin : le roman, reflet des « collectivités... N'est-ce pas s'attacher à une « collectivité, camper un personnage en qui une « collectivité se résume ? Les foules du Trust « et de la Vague ronge tiennent tout entières « dans une demi-douzaine d'individus synthé- « tiques.

« Voici donc une transformation tangible du « mode de représentation. Ne peut-on prévoir « quel en sera le prochain avatar?

« Qu'ont de commun les individus contenus « dans un personnage de Balzac? Une passion. « Et ceux que résument Héricourt ou Rouge- « mont? Des intérêts, des idées. Il s'ensuit que « si les types de Balzac représentent toujours « des sentiments et des actes, les autres pour- « ront transposer des spéculations. Le roman « moderne ouvrira une porte sur la philosophie. « Le héros sera à la fois un homme et un con- « cept. Il se pourra faire que le concept ré- « sorbe l'homme. De propre, la représentation « serait devenue figurée. Nous aurions une ef- « floraison du roman symboliste, préparée par « Villiers et Mauclair, sans oublier les drames

« wagnérien et ibsénien. Qu'on ne le perde « pas de vue, le mouvement symboliste de 1885 « n'a presque rien donné de ce qu'il aurait pu. « Il s'est désordonné, éparpillé, confiné dans des « réformes de métrique et d'expression. Il y a « là des forces inemployées que l'exemple d'un « génie peut libérer soudainement. »

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