‹ Les Tendances présentes de la littérature françaiseChapitre 58 sur 94 · LOUIS ESTÈVE · texte numérisé non relu

LOUIS ESTÈVE

M. Louis Esfève, l'auteur de Nietzsche décadent, L'Héritage du Romantisme, études, de psycho- pathologie littéraire, De Nietzsche à Bouhélier, etc., et qui va publier cet hiver un important Essai sur la Philosophie de l'Impérialisme, nous, adresse la réponse suivante :

« L'art du dernier siècle, trop souvent voué « à la culture égotiste et puisant ses inspirations « dans les révélations d'un fétichisme grossier, « — plus au moins avoué, — a fait perdre de « vue les précieux effets du mysticisme fon- « cier qui aînime toutes les créations esthétiques.

« Il importe de réagir, en montrant que, mieux « caractérisé, moins aveuglément obéi, mieux « utilisé, ce mysticisme, — qui comporte les « formes les plus nobles de la pensée, — serait « capable de fournir les plus heureux appoints « au désir de puissance. L'élan spontané de « l'expansion lyrique réalise des virtualités « énergétiques précieuses, qu'il s'agit seulement « de ne pas laisser se dévier ou pervertir, si

« l'on veut bien servir la. cause conquérante du « Beau.

« C'est que, en effet, cet art souverain — dont « les trophées grandioses jalonnent, au dire de « Nietzsche, les voies triomphales de l'Huma - « nité, — est profondément impérialiste (1).

« Ribot a su discerner le caractère à la fois « dominateur et mystique de la passion esthé- « tique et M. Ernest Seillière, nous en a donné « une illustration des plus persuasives dans « son analyse du dandysme (Barbey d'Aure- « vfflt/), forme subtile du besoin de plaire, ma- « nifestation exquise, mais fort reconnaissable « de la volonté de Puissance, avide des triom- « phes d'opinion, les plus flatteurs de tous.

« L'art, et surtout celui de parler ou d'écrire, « fut toujours orienté vers la suprématie et ses « représentants les plus éminents aspirèrent à la « domination sous des formes aussi diversifiées « qu'ambitieuses. Samain a eu raison de dresser « le plus bel autel aux poètes au sein du temple « des Héroïques, conquérants dont il rêvait de « restaurer le culte oublié. Mais de nos jours,

(1) Il fautsaluer une incarnation récente, à la fois sainement individualiste, disciplinée et habilement adaptée aux réalités modernes de l'Impérialisme esthétique en le lyrisme paroxyste, — qui veut intégrer le ruonde parune exaltation magnifique... un enrichissement incessant de puissances et est tout disposé à mettre ses immenses vœux au service de n'importe quelle grande cause conquérante.

« et particulièrement chez la génération actuelle, « l'art semble prendre de mieux en mieux cons- « cience de sa vocation dominatrice. Citons dans « ce sens les études de MM. Chignac, Nicolas « Beauduin, Jean Thogorma, H. Ghéon. M. Ph. « Lebesgue nous donne dans son Essai cVexpan- « sion d'une esthétique une définition dyna- « mique du Beau, plus explicite crue celle de « Guyau et prône un art conquérant, qui, dans « son ambition, aussi illimitée que légitime, « « cherche à domestiquer toutes les énergies « de la planète ». Pour saisir dans son ampleur « la conception nouvelle de la mission impéri a- « liste, à la fois tutélaire, exaltatrice et hégé- « monique du poète, il faut lire la magnifique « apothéose qui clôture les Deux Bègues, de « M. Beau du in.

« Un art impérialiste, pour obtenir des ré- « sultats durables, doit, nous semble- 1- il être « utilitaire, — en prenant ce terme dans l'ac- « ception élevée que lui a attribuée Stuart Mill. « Félicitons-nous en constatant que, à part les « inévitables crises régressives, telles que la tour- « mente romantique, il le devient de tout point. « L'impérialisme qui l'anime, mû vers l'adapta- « tion la plus noble des moyens aux fins con- « quérantes, n'a su s'arrêter d abord qu'aux « formes prestigieuses, mais son éducation ex- « périmentale s'est faite et de mieux en mieux « il tend vers la sublimité féconde et l'éminente

« opportunité. M. Beauduin dans divers ar- « ticles des Rubriques, et M. Pottier dans Les :« Origines populaires, de l'Art, ont trop bien :« exposé cette genèse de l'utile au beau pour « qu'il soit insisté à ce sujet.

« S'il ne veut pas renier ses hautes destinées, « ni frustrer les vastes espoirs de ses inter- « prêtes, le sentiment esthétique doit à la fois « se souvenir de quelle source il est issu et « persévérer dans sa voie finaliste, sans se lais- « ser dévier ou altérer. Il convient d'étendre à « lui l'œuvre des pragmatistes en matière mo- « raie, c'est-à-dire d'utiliser les mysticismes « sous toutes leurs formes sans subir leurs ver- « tigineuses ivresses. L'art pour réaliser efficace cément ses virtualités conquérantes, doit pren- « dre, selon les indications de Flaubert, de « Guyau et de Nietzsche, « une couleur nette- « ment éthique ».

« Nous dirons enfin qu'il doit être rationnel « (la raison étant définie, d'après M- E. « Seillière, la synthèse de l'expérience humaine « par opposition à la raison cartésienne inter- « prêtée par Y Encyclopédie). Il ne faut pas « le livrer tout entier à l'aveugle inspiration, à « l'inquiétude enthousiaste et aux tempêtes sen- * timen taies. Que la «projection verbale» des ;« poètes eux-mêmes soit réfléchie, calculée et « non plus livrée aux hasards tourmentés des « impulsions subconscientes. Mais nous ne vou-

« Ions nullement pour cela modeler la poésie « sur les principes de la froide esthétique de « Leibnitz. Il est nécessaire, malgré tout, « qu'elle reste hautement Vivante : « Que lapoé- « sie ne soit point le désordre, la folie, l'échevè- « lement, dirions-nous volontiers avec le re- « gretté Albert Fleury, — mais qu'elle doive « être une chaire de morale, un recueil de pré- « ceptes lapidaires », voilà une autre déchéance « que nous ne souhaitons pas davantage : la « poésie n'a surtout de vertu morale que lors- « qu'elle ne songe pas à moraliser et que « l'orientation spontanée vers le bien est assez « profondément entrée dans son tempérament « pour que sans se préoccuper d'en parler, elle « agisse constamment dans ce sens. »

RENÉ FAUCHOIS

Vn des jeunes, du Théâtre, qui de La Fille de Pilate à Beethoven, s'est révélé parmi les plus combatifs et les plus rigoureusement personnels des auteurs dramatiques les plus récents. Exalté ou honni, il n'est indifférent à personne.

Aux abords de la Place Pigalle, M. René Fauchois nous reçoit dans un grand atelier : retour de Tunis le matin même, il est en train de classer des photographies où revit toute la grâce ensoleillée et nonchalante de délicieuses courtisanes arabes. Pittoresque, vive, énergique et joyeuse, évocatrice aujourd'hui des splendeurs orientales, la conversation de l'auteur de Beethoven nous ferait oublier facilement l'objet de notre Visite. Dès que nous l'abordons : « Dites « bien, s'écrie M. René Fauchois, que les condi- « tions actuelles du théâtre sont des plus né- « fastes à l'art dramatique et cela, surtout, à « cause de la tyrannie qu'exerce l'acteur. D'in- « terprète, ce dernier s'est érigé en patron :

« il commande aujourd'hui les pièces. L'au- « teur ne travaille pas selon sa conception pro- « pre, que la science et l'expérience de l'inter- « prête viendraient ensuite adapter à la scène : « il écrit un rôle pour M. X. ou M. Y. — je ne « donne pas les noms, vous les connaissez « comme moi — et autour de ce rôle, accessoi- « rement il bâtit une pièce. Résultat : le scéna- « rio apparaît presque partout identique, parce « qu'on prend bien soin de l'adapter à l'âge et « aux illusions des deux ou trois comédiens « qui tyrannisent le théâtre. Ces comédiens ont « leurs fournisseurs qui les comprennent peutêtre mieux que d'autres ou qui veulent faire ce que d'autres se refusent à faire : d'où le monopole de fait qu'exercent aujourd'hui « quelques dramaturges. Je me trouvais l'autre jour clans le cabinet d'un de nos directeurs les « plus importants : « Vous ne me jouerez pas '« cette année, lui disais-je, je le sais, puisque « vous faites répéter généralement la pièce de « X dans quelques jours, et que celle de Y va « entrer en répétitions. Mais ensuite, confiden- « tiellement, idites-moi ce que vous avez. — « Eh bien, me répondit-il, il y a la pièce d'Un « Tel, ensuite cette autre, cette autre encore « après. — Je repris : Vous avez les manus- « crits? — Pas un, mais les auteurs sont liés « par contrat et obligés à me fournir tant de « pièces dans tel délai ! ! — Le résultat, conclut

« M. René Fauchois, c'est que de grands ta- « lents intransigeants comme Porto-Riche ou « De Curel ne peuvent guère aborder la scène... » « Tenez, reprit - il au bout de quelques ins- « tants, excusez-moi d'évoquer un fait qui « m'est personnel, mais qui éclaire bien le ren- « versement des rapports normaux, qui s'est « produit aujourd'hui du créateur à l'interprète : « il y a quelques années, on devait représenter « pendant la Semaine Sainte ma Fille de Pilate. « Eh bien ! on oublia simplement de faire fi- « gurer mon nom sur l'affiche alors que celui « de la principale interprète s'y étalait en « lettres gigantesques. »

— Est-ce à dire, interrogeons -nous, que la production dramatique actuelle soit négligeable ?

« Non pas, puisqu'elle s'honore des noms de « Bataille et de Bernstein, ce dernier talent très « vigoureux, dominé inconsciemment par la règle « des trois unités, mais qui ne fait guère que « continuer les romantiques : voyez Samson où « pour une femme un homme fait crouler la « Bourse ; Bataille, poète très délicat, mais qui, « dans un décor moderne, place des person- « nages archaïques et ne peint pas vraiment « le cœur de nos contemporains ? »

— Il y aurait autre chose à faire, selon vous ? « Je crois que la vie sociale d'aujourd'hui

« alimenterait un merveilleux théâtre comique ; .« j'entrevois aussi, comme possible, un théâtre

« lyrique mais qui donnerait au lyrisme une « base de réalité.

« La renaissance, croyez - moi, viendra de « compagnies dramatiques semblables à celle de « Molière qui jouait ses pièces. Il ne faut pas « compter sur les directeurs qui sont pour la « plupart d'anciens comédiens et en ont con- « serve la mentalité. Alors comptons sur nous- « mêmes et revenons à l'âge héroïque du cha- « riot de Thespis. Pour ma part, conclut « M. René Fauchois, des masses de sujets me « tentent et je me sens un tempérament es- « pagnol à écrire deux cents pièces !» — Et de fait, avec son masque vigoureux et basané, 1' « allant » de toute sa personne, l'auteur de Rivoli, évoque bien l'idée d'un conquistador de la scène.

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