FLORIAN-PARMENTIER
— M. Florian-Parmentier, s'il vous plaît?
— Au troisième, la porte en face.
Xous sonnons. La porte s'ouvre, et nous nous trouvons en présence d'un homme barbu, chevelu, au regard juvénile, escorté d'un chat noir et de trois chatons qui nous regardent drôlement, d'un œil interrogateur.
Le romancier de Déserteur 7. le poète de Par les Routes Ev/maénes, le critique de ..., mais rénumération pourrait durer longtemps ; résumons-nous : M. Florian-Parmentier, donc, nous tend une main amicale et nous invite à prendre des sièges. Un regard circulaire nous fait faire connaissance avec un petit appartement encombré de bibelots et de papiers. Aux murs, sont accrochés des dessins, des tableaux et des ébauches de toutes sortes.
— Vous faites donc de la peinture? interrogeons-nous.
— Mais 'Oui, [mais oui. Oh ! La peinture, voyezvous, « il n'y a que ça » !
Dans le bric-à-brac d'une étagère, voici que nous apercevons une flûte.
— Seriez -vous aussi virtuose ? avons-nous la curiosité de demander.
— Oh ! ma foi, pas pour un centime. Cet instrument m'aide dans mes compositions musicales, Voilà tout.
— Vous composez donc ?
— Oui, mais sans prétention. C'est si délicieux ! La musique, décidément, « il n'y a que ça» !... C'est-à-dire... celle que l'on compose.
— Fichtre ! Vous êtes donc universel ?
— Hélas ! non, je ne le suis point. Et c'est mon regret le plus mortel. Car c'est en ce moment que j'aurais besoin de l'universalité, du « De omni re scibili » de Pic de La Mirandole ! Je suis en train d'écrire, en effet, La Vie et les Aventures de Cézyle, homme universel..., un roman étonnant !... Rabelais, Dante, Cervantes, n'ont qu'à bien se tenir î
M. Florian-Parmentier sourit, et ajoute :
— Vous me comprenez bien, n'est-ce pas ?
— C'est-à-dire, supposons-nous, que cet enthousiasme vous est nécessaire.
— Précisément... L'« impulsionnisme », quoi ! Ah ! nous y voilà. Justement, nous venions
vous consulter, en votre qualité de chef de l'école impulsionniste...
— Pardon ! L'impulsionnisme n'est pas une école. C'est une philosophie.
— Soit. — Noos Venions donc vous demander dans quelle mesure, selon vous, la littérature actuelle continue ou transforme les grands courants du xixe siècle littéraire : romantisme, naturalisme, pâmasse et symbolisme, ou dans quelle mesure elle s'y oppose ?
M. Florian-Parmentier se renverse dans son fauteuil et nous dit d'une voix catégorique :
— La littérature actuelle, mes amis, ne s'oppose à rien. Elle englobe tout ! Vous connaissez mes idées là-dessus, puisque je vous ai adressé un livre récent, La Littérature et V Epoque .où mon avis se trouve motivé.
— Oui, mais ne pourriez-vous pas nous citer des exemples ? Quels sont, selon vous, les écrivains qui réalisent, dans leur œuvre, cette mutuelle pénétration des éléments romantiques, naturalistes, parnassiens et symbolistes ?
— Je ne prétends point que tous les écrivains que j'aime réalisent cette sorte d'alliage. Mais, chacun à m manière, ils contribuent tous à la réaliser dans l'ensemble de la littérature contemporaine, dont nous pouvons admirer à bon droit l'architecture parnassienne, la science et le décor naturalistes, la sensibilité romantique, la métaphysique, la profondeur, la subtilité symbolistes. Et je songe à J.-H. Rosny comme à Maeterlinck, à Verhaeren comme à Edouard Schuré, à Paul Adam comme à Bergson, à Rémy de Gourmont comme à Han Ryner,
à François de Curel comme à Elémir Bourges, Paul Claudel, René Ghil, Camille Mauclair, Bouhélier...
— Il nous semble que Voilà un mélange bien complexe ?
— En aucune façon. Les uns sont plus spécialement des physiologistes, les autres des psychologues ou des mystiques. Et j'ai montré dans P « impulsionnisme » que ce n'étaient là que les deux aspects d'une même chose. Quoi qu'il en soit, les uns et les autres sont influencés à la fois par le réalisme scientifique, qui, depuis cinquante ans, a marqué de son empreinte toutes les consciences, et par la renaissance idéalisteésotérique, qui, depuis vingt-cinq ans, se dessine de plus en plus nettement.
— Et que concluez-vous de tout cela?
— Je conclus par l'idée que vous évoquiez si plaisamment au début de notre entretien, l'idée d'universalité. Notre époque y vise incontestablement. Un effort énorme de synthèse a orienté les esprits vers l'étude simultanée des phénomènes vitaux les plus mystérieux, et des sensibilités subconscientes de l'individu. L'ambition des écrivains vraiment dignes de ce nom, sera désormais de rapprocher le monde sensible du monde insensible. Ce qui en résultera, vous le devinez : science et religion, spiritualisme et réalisme, intuition et connaissance rationnelle vont s'enlacer dans un monisme transcendant.
— Si nous ne nous trompons, c'est bien là ce que vous-même avez rêvé, en élaborant Yimpulsionnis.me?
— Vous l'avez dit. Mais plus je prends contact avec la littérature de mon temps, plus je me persuade que ce rêve, qui a paru, il y a quelques années, si audacieux, court à une réalisation effective avec une stupéfiante rapidité. C'est vers le but que je vous indiquais tout à l'heure que nous pousse Y impulsion à laquelle nous obéissons tous, aujourd'hui.
— Vous croyez donc, nécessairement, que la nouvelle génération littéraire apporte des formules originales ?
— Je crois que l'Art est, profondément, indéfectiblement, individualiste. Chacun des jeunes écrivains, qui doit coopérer au grand œuvre dont je vous parle, apportera donc ses formules originales.
— Une dernière question. Dans tout ceci, quelle influence attribuez-vous au développement récent des publications à bon marché ?
M. Florian-Parmentier paraît très étonné de notre demande.
— Cela reste, à mon avis, dit- il, tout à fait en dehors de la Littérature.
Cela n'a aucune espèce d'importance, car les modifications profondes qui se produisent dans les énergies intellectuelles de l'humanité sont toujours, provoquées, par une élite. Que le
public lise ou ne lise pas, que des barbouilleurs de papier flattent ou non le goût du public, voilà qui nous est, à nous, totalement indifférent.
Et, tandis qu'il nous reconduit, toujours escorté de ses chats, M. Florian-Parmentier lève un doigt en l'air et nous dit sentencieusement :
— Dans la pérennité du temps, ne l'oublions pas, seul « existe » l'écrivain qui voit grand...