‹ Les Tendances présentes de la littérature françaiseChapitre 60 sur 94 · PAUL FORT · texte numérisé non relu

PAUL FORT

Hauteur des admirables, Ballades françaises, Paul Fort, Prince des Poètes, aurait pu nous entretenir avec science du mouvement littéraire. Mais il aime peu faire office de critique, et m réponse est une boutade.

Il nous écrit :

« Mes chers amis,

« Je suis ignorant comme un âne de tous ces « problèmes et vous autorise héroïquement à « l'imprimer.

« Bien sympathiquement.

« Paul FORT. »

En vérité, Paul Fort est trop modeste. Mais qu'on relise le discours qu'il prononça au banquet organisé par Comœdda.

ANDRÉ DU FRESNOIS

M. André du Fresnois, produit beaucoup. Cependant il n'a publié que deux livres : les Pages choisies, de M. Jules Lemaître, et Une étape de la conversion de Huysmans.

On lit> particulièrement dans Gil Blas, et dans La Revue Critique des Idées et des Livres, les études, les, articles critiques où M. André du Fr émois, se fait le défenseur, tout ensemble fin et énergique, des Lettres, françaises.

« Réaction contre le romantisme, oui, c'est « bien le fait littéraire le plus important auquel « nous ayons assisté depuis le symbolisme. Car « le symbolisme est mort. Quelques-uns nous « diront le contraire et se réclameront de Berg- « son. Il y aurait une curieuse étude à faire « pour démêler s'ils en ont le droit. Pour ma « part, en dépit de certaines apparences, je crois « qu'ils se trompent. En tout cas, Bergson n'a « pas encore écrit une esthétique, et, si nous « considérons — c'est Je côté le moins important « de la question — le vers libre dont les poètes

« prétendent trouver la justification chez Berg- « son, je me fais fort de démontrer, à l'aide « de quelques paragraphes des Données immé- « diates, la supériorité du mètre régulier.

« Les poètes que je préfère, aujourd'hui ? « Sans hésitation possible — puisque Mistral « n'est pas de notre langue, et puisque Moréas « est mort, — Mme de Noailles. Elle seule me .« rend sensible ce qu'est le génie. J'aime aussi « Raymond de La Tailhède, un poète de la « grande race et trop silencieux, Le Cardonnel, « Gérard d'Houville, Julien Ochsé, Paul Drouot, « Henry Dérieux, qui vient de publier un joli « livre sentimental, d'autres encore... Certains, « parmi mes maîtres ou mes amis, font métier « de dédaigner Henri de Régnier. Je trouve « cela bien injuste. Ouvrez donc son dernier re- « cueil ; est-il un véritable amant qu'une strophe « comme celle-ci n'émouvra point jusqu'aux « larmes :

... Car il est trop cruel, déjà, pour qui vous aime, Que de vous, trop longtemps, le destin l'ait exclu : Toute votre jeunesse, hélas, fut à vous-même, Et vous en avez fait ce qu'il vous aura plu...

« Voyez-vous là-dedans cet abus d'images dé- « coratiVes où l'on reproche à Régnier de s'at- « tarder, au dépens de la vraie émotion poé- « tique ?... »

Nous parlons du roman. — Voyez-vous qu'il ait une tendance ?

« Sans doute. Il me semble que Ton re- « cherche le roman psychologique, très serré, « assez court, presque aussi strictement com- « posé qu'une tragédie classique. Réaction très « naturelle et très heureuse contre la diffusion « et la confusion des années précédentes. Un « petit groupe cherche à nous faire croire que « c'est Paul Adam que les jeunes gens d'au- « jourd'hui reconnaissent pour maître. L'absur- « dite de cette opinion est éclatante. J'aime et « j'admire Paul Adam, qui avait peut-être le « plus beau tempérament de romancier qu'on « eût vu depuis Balzac. Mais l'impossibilité où « sont sa pensée et son style de sortir de cette « confusion et de cette diffusion dont nous par- « lions, l'empêchent précisément d'exercer une « régence sur les esprits. Ce goût de concision « qui triomphe dans les romans d'aujourd'hui, « dont beaucoup ne relatent qu'une crise psy- « chologique, offre peut-être un danger, mais « seulement pour une échéance assez lointaine... « En attendant, il fallait bien que les écrivains, « qui possèdent le sens de la perfection, l'uti- « Usassent en un genre quelconque : et le « théâtre, qui eût été tout indiqué, apparaît à! « présent si lamentable... »

M. André du Fresnois rend compte des pièces

nouvelles aux lecteurs de la Eemie Critique.

152 LES TENDANXES PRESENTES

Nous lui demandons son sentiment sur le théâtre contemporain.

« C'est la honte. Même les écrivains qui ont « du talent et un sincère amour de leur art, « Porto-Riche ou Bataille, me choquent pour « mille raisons, et leurs œuvres me sont souvent « plus insupportables que celles d'autres au- « teurs, franchement hors les lettres. Ainsi je « me sens plus éloigné des auteurs de nos mélo- ,« drames réalistes que d'un Cafre ou d'un Pa- « pou, mais je conçois que des gens se plaisent « aux spectacles qu'ils offrent, les mêmes gens « qui suivent les combats de boxe. Cependant, « nous avons des auteurs dramatiques puis- « sants ou charmants, François de Curel, Le- « maître. Albert Guinon, Emile Fabre, sans par- « 1er du grand Courteline, Donnay, Capus, « Croisset. Mais, voyez-vous, le théâtre est de « tous les arts le plus lié à l'état social, le plus « dépendant des mœurs. Et l'état social, vous « savez ce que j'en pense, -et les '« mœurs », nous « n'en avons pas. On vous dira peut-être que >« politique et littérature « font, chacune, leur « jeu » à part. Ne vous inquiétez pas de cette « remarque : elle n'offre aucun sens intelli- « gible. »

— Voyez-vous donc, en littérature, une tendance générale?

« Evidemment. La recherche du classi- « cisme ; c'est-à-dire que nous assistons à une

« renaissance de l'intelligence française. Ce « mouvement est sensible dans les quelques re- « vues intéressantes d'à présent : la Revue Cri- « tique, les Marches, de l'Est, l'Occident, de Mi- « thouard, un très bel écrivain, et la Nouvelle « Bévue française, si insupportable quelquefois « avec ses faux prophètes, mais où écrivent « des critiques excellents, comme Thibaudet, « Copeau, Schlumberger, et ce curieux André « Gide. Mais pour préciser ce mouvement de « renaissance, il suffit de citer quelques noms, .« ceux des maîtres que je suis, ou des écrivains « que j'aime : Maurice Barrés et Charles Maur- « ras, à qui nous devons tant, Pœné Boylesve, « un grand romancier français ; et si vous vou- « lez que je vous nomme des écrivains plus « jeunes, ceux sur lesquels nous pouvons comp- « ter : Jérôme et Jean Tharaud, Alphonse de « Châteaubriant, Valéry Larbaud, Jean Girau- « doux. Celui-ci, quel esprit charmant ! quel « mélange rare de sensibilité et d'ironie, d'in- « telligence et de fantaisie ! Et quels dons d'écri- « vain : trop de talent, c'est le seul reproche « que l'on puisse adresser à l'auteur de YEcole « des Indifférents,.

« A présent, il convient de réserver une place, « puisque nous avons cité des noms, à l'œuvre « d'Elémir Bourges, et à celle de Paul Claudel. « On citerait encore quelques indépendants. « Mais le grand courant, c'est, je crois, celui que

« je vous indiquais ; ceux qui le dirigent ont eu « soin de bâtir une critique. Cette critique est « souvent assez étroite, mais il n'en pouvait « être autrement. Xous avons été submergés « par l'étranger ou, plus exactement, par le « Barbare. Incapables, du fait de notre état po- « litique, de nous soumettre à ces barbares, nous « avons dû, pour durer, nous crisper, nous con- « tracter. C'est pourquoi, comme le disait au « Temps mon ami Henri Clouard, la tâche la « plus pressante était d'édifier une critique. « Il existe d'excellents critiques, quoi que disent « les auteurs ignorés, et pas un bon livre n'a « paru depuis quelques années que deux ou « trois critiques, au moins, ne l'aient signalé « dans les journaux ou les revues. Voyez no- « tamment les articles de Jean de Pierrefeu, « dans V Opinion. »

Pour ce qui est des livres à bon marché, M. André du Fresnois nous déclare que cette sorte d'édition ne change rien à la littérature, puisqu'elle publie des œuvres mauvaises comme des œuvres excellentes. Du moins ces dernières peuvent-elles contribuer à relever le niveau du public. Ce qui est déplorable c'est le livre « à compte d'auteur », qui ma plus aucune raison d'être, étant donné le nombre et la variété des revues.

ERXEST GAUBERT

M. Ernest Gaubert es,t un critique et un poète de talent. Il a remporté naguère le prix de la critique pour ses, nobles Figures Françaises, et il obtenait de M. Pierre Louys une préface pour ses, E.oses Latines.

« Au fond, nous dit- il, la littérature actuelle « est presque romantique, du moins celle qui « va au grand public. C'est dommage, mais c'est « comme ça. Cependant il existe des écrivains « qui diffèrent sensiblement des autres par le « mélange d'ironie et d'humour qu'ils appor- « tent dans leurs œuvres, en même temps « qu'une impression ironique et sentimentale « de la vie, qui existait dans la littérature an- « glaise, mais pas dans la littérature française... « Je ne vois pas qu'il y ait des tendances bien « définies, des courants bien originaux. En un « mot, je ne crois pas qu'on ait apporté des « couleurs nouvelles, mais du moins a-t-on ap- « porté des nuances. Il semble crue depuis quel- « ques années on revienne à une langue plus

« sobre, plus ferme. On revient au style. Toutes « les générations nouvelles croient qu'elles ap- « portent quelque chose. Il n'y aura de cou- « rants nouveaux que lorsqu'il y aura un livre « nouveau. »

Comme nous parlons des livres à bon marché.

« Mais, s'écrie M. Ernest Gaubert, il n'y a « aucune importance à ce qu'on vende des livres « bon marché, pour cette raison toute simple « que jusqu'à présent les œuvres éditées dans « ces conditions, celles par exemple qui ont « eu du succès dans les collections à 0 fr. 95 « en avaient eu beaucoup déjà lorsqu'elles se « vendaient 3 fr. 50. Si l'on en excepte — et « j'ai constaté cela de près, avec l'éditeur — « des œuvres comme Aphrodite, Les Bemi- « Vierges, André Comêlis, La Maison des Deux « Barbeaux. Le Coupable, les volumes à bon « marché n'ont pas réussi davantage que s'ils « avaient été édités à un prix plus élevé. Il « semble même que les auteurs se soient privés « d'un public littéraire, qui n'a pas été les « chercher dans les éditions populaires. En réa- « lité, les gens qui aiment les belles choses se « les procurent toujours. Peu importe le prix. .« On aurait beau imprimer les plus beaux chefs- « d'œuvre à 0 fr. 25, — ce qui existe déjà « pour les « classiques » — qu'ils se vendraient « tout aussi bien à des prix autrement considé- « râbles. Maintenant il est incontestable que

« le livre à bon marché sert les acheteurs rao- « des tes. »

— Que penseriez-vous de recueils de poètes à 0 fr. 65, à 0 fr. 95?...

« Mais ils se vendraient très bien. Ces ache- « teurs modestes, précisément, aiment les vers. « S'ils ne les comprennent pas toujours, ils es- « saient de les goûter. Tenez, je me débarrasse « nécessairement des numéros de revues qui « encombrent mon bureau. Ils vont dans cette « corbeille à papiers. La domestique ne les « jette pas tout de suite. Elle les lit d'abord. »

Nous allions nous retirer, mais M. Ernest Gaubert s'écrie : « J'oubliais une littérature nui- « sible... Sous prétexte de retour à la simpli- « cité, certaines sympathies sont acquises à la « banalité, qu'elles confondent comme la pau- « vrecé avec la sobriété. Le monde conservateur « est en train de faire un succès littéraire à des « écrivains certainement inférieurs à Mlle Zé- « naïde Fleuriot, et moins intéressants que Henri « Gréville et Georges Ohnet. Ceux-ci sont quel- « quefois les inspirateurs de ces messieurs du « roman honnête. Un écrivain bien connu qui « s'est fait du roman honnête une spécialité a « plagié avec une impudence touchante une « œuvre de Raoul de Navery. »

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