‹ Les Tendances présentes de la littérature françaiseChapitre 61 sur 94 · HENRY GAUTHIER-VILLARS (WILLY · texte numérisé non relu

HENRY GAUTHIER-VILLARS (WILLY

Ce « curieux homme », qui, au milieu d'une génération fréquemment solennelle, sut toujours conserver le sourire sans pour cela cesser de cultiver avec succès, la critique musicale et Vhistoire, et d'écrire des romans pittoresques et très émus s.ous leur apparence gouailleuse, nous adresse la lettre suivante:

« Les « grands courants littéraires » dont vous « parlez et qui ont arrosé le xixe siècle ne sont « pas tout à fait taris ; mais ils ont cessé d'être « de grands fleuves. Le Romantisme ne coule « plus qu'auprès de quelques chefs-lieux de « province ; les écumes du Parnasse n'humec- « tent plus guère que des jardins hantés de « Muses caduques ; et à peine le dernier flot « du Symbolisme baigne- 1- il le pied de telles « chapelles magnifiques et désertées. Quant au « Naturalisme, s'il flue encore, il mêle ses ondes « au seul grand courant littéraire /jui existe en « ce moment et que l'on a tour à tour nommé « le Néo- Classicisme, la Renaissance Française,

« le Néo- Hellénisme, etc.. Nombreux sont les « poètes qui voguent sur ses eaux, et d'autant « plus forts qu'ils ne naviguent pas de conserve : « Henri de Régnier (qui fut symboliste), Louis « Le Cardonnel (qui fut romantique), Fernand « Mazade, Ernest Raynaud, R. de la Tailhède, « Léonce Depont, Pierre Tournier, Jean-Marc « Bernard, André Mary. Tous ces poètes (qui, « par parenthèse, ont ce que M. Henri Clouard « appelle excellemment « un parti pris de lu- « cidité ») gardent avec la nature des attaches « constantes ; mais ils nous donnent plus et « mieux que de simples copies, que de strictes « empreintes : par leur émotion, par leur ly- « risme, ils réalisent des transpositions, des « transfigurations ; ils créent, selon des modèles « vivants et (sans plus !) éternels, des œuvres « vivantes et neuves.

« La diffusion littéraire et l'abaissement du « prix des livres n'ont aucune influence sur les « écrivains. Je connais, d'ailleurs, un employé « d'octroi qui achète des éditions superluxueuses « et une comtesse (inauthentique, il est vrai; « qui ne s'offre que des volumes à dix-neuf « sous. »

JEAX DE GOURMONT

M. Jean de Gourmont applique à la Critiqua

des connaissances étendues et un goût très sûr. On lui doit, outre d'intéressantes monographies, la meilleure étude sur la poésie féminine actuelle: « Muses d'Àuiourd'lmi ». Il nous écrit:

« II est peut-être un peu tôt pour porter « un jugement sur les tendances actuelles de « la Littérature ; mais on peut affirmer, sans « crainte de se tromper, qu'elle continue les « grands courants littéraires du xixe siècle, « même lorsqu'elle paraît le plus s'en échapper. « Le changement est un des modes de la tradi- « tion. J'assiste avec beaucoup d'intérêt à toutes « les réactions contre le symbolisme et autres « formules plus récentes : des formules nou- « velles naissent, mais elles ne sont que la jus- « tification, l'explication d'œuvres instinctive* « ment jaillies d'une sensibilité. Les formules « littéraires doivent perpétuellement se renouve- « 1er, afin d'exprimer, d'une manière toujours « nouvelle, notre sensibilité qui ne change pas.

« Pas plus que l'esthétique du corps féminin, « qui a pourtant besoin pour nous émouvoir des « vêtures changeantes de la mode.

« Si nous pénétrons dans le monde des idées, « nous reconnaîtrons les mêmes fluctuations. « A l'amoralisme d'hier a succédé l'inquiétant « moralisme d'aujourd'hui. Inquiétant? et ras- « surant aussi, puisqu'il signifie une nouvelle « vitalité de la race. Quelle merveilleuse trou- « vaille — ou retrouvaille — que cette intuition « qui nous redonne l'illusion de la liberté. Je « ne m'indigne pas de ces absurdités philoso- « phiques : qu'elles apportent aux littérateurs « nouveaux un levain de mensonge capable de « faire lever des poèmes sanglotants d'émotion. « Des mensonges, des mensonges ! Que seule- « ment les décourageants secrets demeurent dans « le Temple d'Eleusis pour ceux qui auront le « courage de vivre sans illusion.

« Ce ne seront j)as ces secrets crue divulgue- « ront les publications à bon marché. J'estime « d'ailleurs cette « diffusion littéraire » heu- « reuse, mais je la crois indifférente au point de « vue « du niveau des œuvres... » Les litté- « rateurs capables de flatter le goût du grand « public, seraient- ils capables de flatter le goût « plus délicat de l'autre?... »

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