‹ Les Tendances présentes de la littérature françaiseChapitre 64 sur 94 · JEAN HÉRITIER · texte numérisé non relu

JEAN HÉRITIER

Ses qualités, de vigueur et de clarté, retendue de sa culture, l'ardeur de s,a foi littéraire, placent M. Jean Héritier au premier rang de la jeune critique.

« L'évolution d'écrivains tels que MM. Ana- « tôle France, Paul Rourget, Paul Margueritte, « Paul Hervieu, Maurice Rarrès, Abel Hermant, « Marcel Prévost, abandonnant pour un genre « plus vaste les genres où ils avaient, tout « d'abord, su faire valoir leurs dons d'ironie « nonchalante ou cruelle, de pénétration psy- « chologique, d'émotion, de passion ou d'ob- « servation exacte et précise dans l'analyse, — « une telle évolution est le signe d'un très im- « portant changement de direction dans la littéra- « ture actuelle. Au thème d'analyse individuelle « ou personnelle se substitue le thème de syn- « thèse collective ou générale. Il faut entendre « par là que l'étude minutieuse et menue des « caractères et des tempéraments, la narration « complaisante d'états d'âme particuliers ne

« préoccupent plus guère les artistes. On pré- « fère maintenant se consacrer à l'édification « d'œuvres largement représentatives, d'une si- « gnification générale, universelle, qui vont au- « delà de l'individu. L'objectivisme et Yicléisnie « supplantent le subjectivisme et le sentimenta- « lisme littéraires, comme il semble bien que « les livres de pure virtuosité artistique ou qui « se bornent à une observation restreinte de « personnages ou de mœurs d'exception soient, « désormais, abandonnés aux médiocres ou aux « industriels de librairie, tels que les indigents « ou impudents plagiaires d'un Barbey d'Aure- « villy, d'un Huysmans, d'un Hennique, d un « Bonnetain, d'un Lorrain inutile de les nom- « mer, leur écriteau est public , ou à des at- « tardés isolés dont les plus éminents sont « Mme Judith Gautier et M. André Gide. Et si « des œuvres comme celles de M. Pierre Loti « échappent au reproche de survivre à une es- « thétique abolie, c'est pour la somme de gé- « néralité concrète non moins qu'abstraite que « l'auteur, inconsciemment sans doute, mit en « elles. Que l'on compare Aziyadê ou fantôme « d'Orient à René ou Obermann, que l'on lise « surtout Mon frère Yves,, Ramuntcko, Les Dé- « senchantées, on verra que M* Pierre Loti a « des collectivités un souci tout contemporain... « Et l'individualisme exalté de la plus grande « poétesse française, Marie Dauguet, a, d'être

« fougueusement féminin, la sensualité natu- « relie, le panthéisme statique qui donnent à « l'expression lyrique l'ampleur des Choses sans « conscience et des Etres en action brutale et « irraisonnée de vie primitive (1).

« Un effort, de création synthétique caractérise « l'heure présente. Et, des littératures anté- « Heures, la littérature d'aujourd'hui continue « le courant synthétique 'barbare mais exacte « expression) qui persista sous le romantisme, « le Parnasse, le naturalisme, le symbolisme, « augmentant sans cesse depuis sa source qui « est l'œuvre sociale des grands encyclopédistes « et romanciers du xvine siècle, des humanistes « littérateurs du XVFf, pour nous borner à la « littérature française. Maintenant, le Rouge et « le Noir, les Destinées, la Chute d'un Ange, « la Légende des Siècles,, l'Education sentimen- « taie, les Fleurs, du mal, les Poèmes barbares, « les Princesses, Hespérus, les Trophées, l'Eve « future, Germinal, prévalent définitivement sur « Adolphe, Atala, la Mare au Diable, les Nuits.,, « Volupté, Emaux et Camées, Dominique, le « Petit Chose, Fêtes galantes, le Crime de SU- « vestre Bonnard, André Cornélis, (et c'est à

(1) Ce qui fait la splendeur unique des Pastorales se retrouve dans le Livre pour toi du Mme Marguerite Burnat- Provins, dans l'Instant éternel de Mme Hélène Picard, et aussi dans certains très beaux poèmes de Mmc Lucie Delarue-Mardrus.

« dessein qu'il faut choisir, pour les opposer « aux œuvres d'idées, justement les œuvres de « sentiment les plus achevées, afin de mon- « trer que la supériorité de celles-là à celles-ci « est, non d'expression, mais de conception . « On a enfin reconnu la suprématie de la litté- « rature idéaliste et généralisatrice sur la litté- « rature égoïste, sentimentale et romanesque. « Au théâtre, l'effort fut de synthèse idéa- « liste et individuelle, c'est-à-dire que l'on se « préoccupa d'inclure en des types des idées « générales : les noms d'Edouard Schuré, d'Oc- « tave Mirbeau, de François de Curel, d'Emile « Verhaeren, de Saint - Pol - Roux, d'Edmond « Haraucourt, de Paul Vérola, de Maurice « Maeterlinck, de Maurice Beaubourg, de Paul « Claudel, de Jules Bois, d'André Suarès, enfui « et surtout de Henry Bataille, viennent sous la « plume. Les Poèmes, de Verhaeren, témoignent « d'une attention nouvelle accordée à la syn- « thèse idéaliste de la vie collective qui n'avait « point retenu des maîtres tels que Henri de « Régnier et Francis Vielé-Griffin. Celle-ci se « marque particulièrement dans le Roman : si « nous en exceptons cinq chefs-d'œuvre, Sé- ■- bastien Eoch. de M. Octave Mirbeau, les « Oiseaux s! en volent, les fleurs tombent, de ■'. M. Elémir Bourges, le Voyage de Shakespeare, « de M. Léon Daudet, V Empreinte, de M. « Edouard Estaunié, la première partie de Jean-

Christophe, de M. Romain Rolland, tous les « romans de synthèse idéaliste se rapportent à

i étude des ensembles sociaux : romans d'his- « toire, tels que l'Agonie et Byzance, de Jean « Lombard, Aphrodite, 'de "M. Pierre Louys, Etre,

Bazile et Soplria. le Temps et la Vie, de 31. Paul « Adam, le Bon Plaisir, de M. Henri de Régnier, « la Maison du Péché, de Mme Marcelle Tinayre, « Monsieur de Clérambon. de Maurice Main- « dron ; — de préhistoire, tels que Y ami r eh, « Eyrimah, la Guerre du Feu, de M. J.-H. « Rosny ; — d'anté-histoire, tels que l'Orient « Vierge, de M. Camille MaucLair, les Lettres, « de Malaisie, de M. Paul Adam, le Monde noir et « la Nouvelle Europe, de 31. Marcel Rarrière. « Romans contemporains de 3.1. Camille Le- « monnier, de 31. J.-H. Rosny ; les Morticoles, « de 31. Léon Daudet (1) ; le Reporter et la « Faiseuse de gloire, de 31. Paul Rrulat ; l'Ap- « prentie, de M. Gustave Geffroy ; la Mater- « nelle, de 31. Léon Frapié ; les Dangers sociaux, « de 31. André Couvreur ; d'autres, et au-dessus « de tous, le Mystère des Foules. Cœurs nou- « veaux, la Force du Mal. le Trust, de 31. Paul « Adam, — Les Paysans, les Misérables, Sa- « lammbô, V Assommoir ou la Terre, surprirent « à leur époque: V interpsychologie est présen-

(1) Sous une apparence de fable, ce livre synthétise bien la vie moderne.

« tement admise de tous : l'industrie, l'agricul- « ture, l'armée, les plaies sociales telles que la « presse, l'alcoolisme, les élections, tout cela « offre un thème de développements réalistes « ou épiques, et personne ne s'en étonne plus. « La littérature moderne se consacre donc « presque uniquement à la peinture de la vie « collective. Et, de plus en plus, cette peinture « est fresque épique où s'idéalise le sentiment « robuste et fécond de la vie nationale. La Force « et la Y 'die inconnue,de M. Paul Adam, la Nou* « velle Europe, de M. Marcel Barrière, méritent « d'être dites les œuvres mères des idées régé- « nératrices de la Xation. Un culte semblable « de la civilisation gallo-romaine, une même « ferveur pour la pensée méditerranéenne ani- « ment le Sang des races,, de M. Louis Bertrand, « les Civilisé s* de M. Claude Farrère, la Sara- « bande, de MM. Marius-Ary Leblond, les Co- « Ions, de M. Robert Randau. Dans les Mé~ « tèques, M. Binet-Valmer avertit notre prudence « de se mettre en garde contre les parasites qui « subsistent aux dépens de la France. Dans la « Peur de vivre, les Roquevillard, M. Henry « Bordeaux affirma la nécessité d'une réaction « de l'àme française contre les dissolvantes in- « filtrations étrangères. Une littérature vérita- « blement nationale se constitue, expression ar- « tistique du grand mouvement qui secoue de « leur torpeur les élites et les foules françaises,

« leur fait reprendre conscience du passé de la « Nation, de son rôle, de sa mission. — De cette « transformation salutaire, M. Paul Adam fut, dès « 1895, l'initiateur de génie. Ce maître est pour « nous, Français, ce qu'un Kipling est pour « l'Angleterre, un d'Annunzio pour l'Italie, un « Perez Galdoz pour l'Espagne. Il est notre « grand écrivain national. Par son œuvre égale « aux plus belles, par la noblesse de sa vie « vouée tout entière au triomphe des justes « causes, il est l'honneur et la gloire du pays. « Il fut le premier à donner la traduction litté- « raire de l'impérialisme français qui s'élabore « enfin. Impérialisme qui est le nécessaire « contre-poids que devait apporter le Droit pre- « nant les armes contre la Force, trop longtemps « maîtresse tyrannique du Droit. Tendance ma- « gnifique, s'affirmant en tenace volonté, qui ca- « ractérise le meilleur des jeunesses actuelles., « instruites et douées, loyales et courageuses, « décidées à faire justice des arrivismes cy- « niques et des vanités s cupides. Jeunesses qui <: s'imposeront dans les lettres par les poèmes « épiques d'un Robert Veyssié, en qui l'Hymne « à la France. V Harmonie, la Lumière, le « Bonheur, autorisent à mettre tous les este poirs ; les synthèses philosophiques d'un « Marc Saunier, d'un Jean Muller. L'avenir « littéraire appartiendra aux aèdes ou aux « théoriciens des collectivités unies par le

17ri LES TENDANCES PRÉSENTES

« sentiment autour des idées de l'Elite. — « Et c'en sera, nous l'espérons, à jamais « fini des intimistes, des sensitifs, des humo- « ristes, des ironistes, de tous ceux dont l'im- « puissance intellectuelle et physique s'efforce « vers la virtuosité scolaire d'une imitation « d'exceptionnels talents, supérieurs au genre « qu'ils illustrèrent, un Francis Jammes, un Ch. « Louis Philippe, un Georges Courteline, un « Jules Renard. Car il n'y a pas, chez ceux « qui formeront la vraie littérature de demain, « seulement le culte de l'idée, mais aussi celui « de l'action, de la vie totale. En même temps « que les bouffons discoureurs, on balaiera les « eunuques vicieux et couards. Et c'est là qu'il « faut voir le véritable retour au classicisme : « on revient à la nature gallo-romaine elle- « même, telle qu'elle s'épanouit dans la Renais- « sance catholique et païenne des xve et xvie Siècles. Les littératures seront l'expression « d'une vie française ne se modelant pas plus « sur Frank fort que sur Genève. »

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