JEAN HÉRITIER
Ses qualités, de vigueur et de clarté, retendue de sa culture, l'ardeur de s,a foi littéraire, placent M. Jean Héritier au premier rang de la jeune critique.
« L'évolution d'écrivains tels que MM. Ana- « tôle France, Paul Rourget, Paul Margueritte, « Paul Hervieu, Maurice Rarrès, Abel Hermant, « Marcel Prévost, abandonnant pour un genre « plus vaste les genres où ils avaient, tout « d'abord, su faire valoir leurs dons d'ironie « nonchalante ou cruelle, de pénétration psy- « chologique, d'émotion, de passion ou d'ob- « servation exacte et précise dans l'analyse, — « une telle évolution est le signe d'un très im- « portant changement de direction dans la littéra- « ture actuelle. Au thème d'analyse individuelle « ou personnelle se substitue le thème de syn- « thèse collective ou générale. Il faut entendre « par là que l'étude minutieuse et menue des « caractères et des tempéraments, la narration « complaisante d'états d'âme particuliers ne
« préoccupent plus guère les artistes. On pré- « fère maintenant se consacrer à l'édification « d'œuvres largement représentatives, d'une si- « gnification générale, universelle, qui vont au- « delà de l'individu. L'objectivisme et Yicléisnie « supplantent le subjectivisme et le sentimenta- « lisme littéraires, comme il semble bien que « les livres de pure virtuosité artistique ou qui « se bornent à une observation restreinte de « personnages ou de mœurs d'exception soient, « désormais, abandonnés aux médiocres ou aux « industriels de librairie, tels que les indigents « ou impudents plagiaires d'un Barbey d'Aure- « villy, d'un Huysmans, d'un Hennique, d un « Bonnetain, d'un Lorrain inutile de les nom- « mer, leur écriteau est public , ou à des at- « tardés isolés dont les plus éminents sont « Mme Judith Gautier et M. André Gide. Et si « des œuvres comme celles de M. Pierre Loti « échappent au reproche de survivre à une es- « thétique abolie, c'est pour la somme de gé- « néralité concrète non moins qu'abstraite que « l'auteur, inconsciemment sans doute, mit en « elles. Que l'on compare Aziyadê ou fantôme « d'Orient à René ou Obermann, que l'on lise « surtout Mon frère Yves,, Ramuntcko, Les Dé- « senchantées, on verra que M* Pierre Loti a « des collectivités un souci tout contemporain... « Et l'individualisme exalté de la plus grande « poétesse française, Marie Dauguet, a, d'être
« fougueusement féminin, la sensualité natu- « relie, le panthéisme statique qui donnent à « l'expression lyrique l'ampleur des Choses sans « conscience et des Etres en action brutale et « irraisonnée de vie primitive (1).
« Un effort, de création synthétique caractérise « l'heure présente. Et, des littératures anté- « Heures, la littérature d'aujourd'hui continue « le courant synthétique 'barbare mais exacte « expression) qui persista sous le romantisme, « le Parnasse, le naturalisme, le symbolisme, « augmentant sans cesse depuis sa source qui « est l'œuvre sociale des grands encyclopédistes « et romanciers du xvine siècle, des humanistes « littérateurs du XVFf, pour nous borner à la « littérature française. Maintenant, le Rouge et « le Noir, les Destinées, la Chute d'un Ange, « la Légende des Siècles,, l'Education sentimen- « taie, les Fleurs, du mal, les Poèmes barbares, « les Princesses, Hespérus, les Trophées, l'Eve « future, Germinal, prévalent définitivement sur « Adolphe, Atala, la Mare au Diable, les Nuits.,, « Volupté, Emaux et Camées, Dominique, le « Petit Chose, Fêtes galantes, le Crime de SU- « vestre Bonnard, André Cornélis, (et c'est à
(1) Ce qui fait la splendeur unique des Pastorales se retrouve dans le Livre pour toi du Mme Marguerite Burnat- Provins, dans l'Instant éternel de Mme Hélène Picard, et aussi dans certains très beaux poèmes de Mmc Lucie Delarue-Mardrus.
« dessein qu'il faut choisir, pour les opposer « aux œuvres d'idées, justement les œuvres de « sentiment les plus achevées, afin de mon- « trer que la supériorité de celles-là à celles-ci « est, non d'expression, mais de conception . « On a enfin reconnu la suprématie de la litté- « rature idéaliste et généralisatrice sur la litté- « rature égoïste, sentimentale et romanesque. « Au théâtre, l'effort fut de synthèse idéa- « liste et individuelle, c'est-à-dire que l'on se « préoccupa d'inclure en des types des idées « générales : les noms d'Edouard Schuré, d'Oc- « tave Mirbeau, de François de Curel, d'Emile « Verhaeren, de Saint - Pol - Roux, d'Edmond « Haraucourt, de Paul Vérola, de Maurice « Maeterlinck, de Maurice Beaubourg, de Paul « Claudel, de Jules Bois, d'André Suarès, enfui « et surtout de Henry Bataille, viennent sous la « plume. Les Poèmes, de Verhaeren, témoignent « d'une attention nouvelle accordée à la syn- « thèse idéaliste de la vie collective qui n'avait « point retenu des maîtres tels que Henri de « Régnier et Francis Vielé-Griffin. Celle-ci se « marque particulièrement dans le Roman : si « nous en exceptons cinq chefs-d'œuvre, Sé- ■- bastien Eoch. de M. Octave Mirbeau, les « Oiseaux s! en volent, les fleurs tombent, de ■'. M. Elémir Bourges, le Voyage de Shakespeare, « de M. Léon Daudet, V Empreinte, de M. « Edouard Estaunié, la première partie de Jean-
Christophe, de M. Romain Rolland, tous les « romans de synthèse idéaliste se rapportent à
i étude des ensembles sociaux : romans d'his- « toire, tels que l'Agonie et Byzance, de Jean « Lombard, Aphrodite, 'de "M. Pierre Louys, Etre,
Bazile et Soplria. le Temps et la Vie, de 31. Paul « Adam, le Bon Plaisir, de M. Henri de Régnier, « la Maison du Péché, de Mme Marcelle Tinayre, « Monsieur de Clérambon. de Maurice Main- « dron ; — de préhistoire, tels que Y ami r eh, « Eyrimah, la Guerre du Feu, de M. J.-H. « Rosny ; — d'anté-histoire, tels que l'Orient « Vierge, de M. Camille MaucLair, les Lettres, « de Malaisie, de M. Paul Adam, le Monde noir et « la Nouvelle Europe, de 31. Marcel Rarrière. « Romans contemporains de 3.1. Camille Le- « monnier, de 31. J.-H. Rosny ; les Morticoles, « de 31. Léon Daudet (1) ; le Reporter et la « Faiseuse de gloire, de 31. Paul Rrulat ; l'Ap- « prentie, de M. Gustave Geffroy ; la Mater- « nelle, de 31. Léon Frapié ; les Dangers sociaux, « de 31. André Couvreur ; d'autres, et au-dessus « de tous, le Mystère des Foules. Cœurs nou- « veaux, la Force du Mal. le Trust, de 31. Paul « Adam, — Les Paysans, les Misérables, Sa- « lammbô, V Assommoir ou la Terre, surprirent « à leur époque: V interpsychologie est présen-
(1) Sous une apparence de fable, ce livre synthétise bien la vie moderne.
« tement admise de tous : l'industrie, l'agricul- « ture, l'armée, les plaies sociales telles que la « presse, l'alcoolisme, les élections, tout cela « offre un thème de développements réalistes « ou épiques, et personne ne s'en étonne plus. « La littérature moderne se consacre donc « presque uniquement à la peinture de la vie « collective. Et, de plus en plus, cette peinture « est fresque épique où s'idéalise le sentiment « robuste et fécond de la vie nationale. La Force « et la Y 'die inconnue,de M. Paul Adam, la Nou* « velle Europe, de M. Marcel Barrière, méritent « d'être dites les œuvres mères des idées régé- « nératrices de la Xation. Un culte semblable « de la civilisation gallo-romaine, une même « ferveur pour la pensée méditerranéenne ani- « ment le Sang des races,, de M. Louis Bertrand, « les Civilisé s* de M. Claude Farrère, la Sara- « bande, de MM. Marius-Ary Leblond, les Co- « Ions, de M. Robert Randau. Dans les Mé~ « tèques, M. Binet-Valmer avertit notre prudence « de se mettre en garde contre les parasites qui « subsistent aux dépens de la France. Dans la « Peur de vivre, les Roquevillard, M. Henry « Bordeaux affirma la nécessité d'une réaction « de l'àme française contre les dissolvantes in- « filtrations étrangères. Une littérature vérita- « blement nationale se constitue, expression ar- « tistique du grand mouvement qui secoue de « leur torpeur les élites et les foules françaises,
« leur fait reprendre conscience du passé de la « Nation, de son rôle, de sa mission. — De cette « transformation salutaire, M. Paul Adam fut, dès « 1895, l'initiateur de génie. Ce maître est pour « nous, Français, ce qu'un Kipling est pour « l'Angleterre, un d'Annunzio pour l'Italie, un « Perez Galdoz pour l'Espagne. Il est notre « grand écrivain national. Par son œuvre égale « aux plus belles, par la noblesse de sa vie « vouée tout entière au triomphe des justes « causes, il est l'honneur et la gloire du pays. « Il fut le premier à donner la traduction litté- « raire de l'impérialisme français qui s'élabore « enfin. Impérialisme qui est le nécessaire « contre-poids que devait apporter le Droit pre- « nant les armes contre la Force, trop longtemps « maîtresse tyrannique du Droit. Tendance ma- « gnifique, s'affirmant en tenace volonté, qui ca- « ractérise le meilleur des jeunesses actuelles., « instruites et douées, loyales et courageuses, « décidées à faire justice des arrivismes cy- « niques et des vanités s cupides. Jeunesses qui <: s'imposeront dans les lettres par les poèmes « épiques d'un Robert Veyssié, en qui l'Hymne « à la France. V Harmonie, la Lumière, le « Bonheur, autorisent à mettre tous les este poirs ; les synthèses philosophiques d'un « Marc Saunier, d'un Jean Muller. L'avenir « littéraire appartiendra aux aèdes ou aux « théoriciens des collectivités unies par le
17ri LES TENDANCES PRÉSENTES
« sentiment autour des idées de l'Elite. — « Et c'en sera, nous l'espérons, à jamais « fini des intimistes, des sensitifs, des humo- « ristes, des ironistes, de tous ceux dont l'im- « puissance intellectuelle et physique s'efforce « vers la virtuosité scolaire d'une imitation « d'exceptionnels talents, supérieurs au genre « qu'ils illustrèrent, un Francis Jammes, un Ch. « Louis Philippe, un Georges Courteline, un « Jules Renard. Car il n'y a pas, chez ceux « qui formeront la vraie littérature de demain, « seulement le culte de l'idée, mais aussi celui « de l'action, de la vie totale. En même temps « que les bouffons discoureurs, on balaiera les « eunuques vicieux et couards. Et c'est là qu'il « faut voir le véritable retour au classicisme : « on revient à la nature gallo-romaine elle- « même, telle qu'elle s'épanouit dans la Renais- « sance catholique et païenne des xve et xvie Siècles. Les littératures seront l'expression « d'une vie française ne se modelant pas plus « sur Frank fort que sur Genève. »