‹ Les Tendances présentes de la littérature françaiseChapitre 66 sur 94 · GUSTAVE KAHN · texte numérisé non relu

GUSTAVE KAHN

Vn des -pères du mouvement symboliste et son commentateur le plus autorisé. En dehors de ses œuvres, il s'efforce par la parole et par la plume de situer l'effort et rapport de sa génération littéraire dans le domaine poétique en V adaptant au mouvement de la vie et avec la prudence que confère la- maturité.

Au début de notre conversation, l'auteur des Palais nomades évoque le souvenir des débuts de l'interview à deux personnes, dont il fut victime : un couple de jeunes gens qui enquêtaient sur l'influence du matérialisme dans les arts, voilà quelque vingt ans, trahirent en effet sa pensée avec la désinvolture la plus entière, en le représentant, lui, disciple de La Mettrie, comme un farouche idéaliste. Nous nous empressons de lui donner à ce sujet les assurances les plus complètes, touchant notre sincérité dans la reproduction des opinions exprimées, et comme nous l'interrogeons sur le rôle du symbolisme quant à l'inspiration poétique et au choix des thèmes :

« Les premiers symbolistes, dit-il, tendaient à « mettre en poésie ce qui ne leur paraissait pas « susceptible de s'exprimer en prose. Mallarmé « voyait dans le vers le mot d'une langue, d'une « expression spéciale. Il me semble qu'on ait, « en commençant, restreint le champ poétique « pour gagner en intensité. Plus tard, chacnn « l'élargit dans le sens qui lui convenait. »

— Mais n'y a-t-il pas eu une réaction contre la tendance fâcheuse des Parnassiens à limiter Je domaine poétique, à cataloguer les thèmes ?

« Remarquez, nous répond M. Gustave Kahn, « que les Parnassiens eux-mêmes réagissaient « contre le relâchement, le flux versifié des La- <^ martiniens qui faisaient de ia poésie à tout « propos et hors de propos. Sans doute on peut « leur reprocher le faux marbre : ils feutraient <: le mannequin. Mais la forme qui leur était « imposée, celle de la Gazette poétique, entre <; pour beaucoup dans leurs défauts. En tous « cas nous avions tort, vers 1885, de ne voir « dans le Parnasse qu'une fin, une transition. « En réalité, ils faisaient du neuf, même quand « ils décrivaient un vase japonais, et puis on <; trouve souvent dans leurs vers l'expression « d'une personnalité, d'un tempérament : Le- « conte de Lisle, par exemple, en maintes pièces, « transpose, comme nous l'avons fait, ses sou- « venirs, ses rêves. Le Parnasse aurait fait plus <( de cas d'un Clovis Hugues qui manifestait

« de la personnalité que d'un... mettons Autran « pour ne pas parler des vivants. Ce n'était pas « une école fermée mais un courant qui a eu de « très grands poètes. »

M. Gustave Kann nous déclare qu'il ne croit pas, d'ailleurs, aux écoles ou à leur influence. • « Lorsque Vigny fit paraître ses poèmes grecs « on prétendit qu'il les avait antidatés et ,qu'il « connaissait les manuscrits de Chénier récem- « ment mis au jour. C'est probablement inexact, « et je crois que quand bien même Chénier « n'aurait pas existé, un mouvement littéraire « néo-grec se serait développé, déterminé comme « celui auquel nous avons assisté avec Pierre « Louys et d'autres, par des découvertes, des « voyages, etc. »

— Les grands courants seraient donc en littérature la seule réalité ?

« Oui, et ils apparaissent soumis à la loi « d'action et de réaction. Alors que domine le « lyrisme romantique, le roman d'observation « naturaliste se prépare, celui-ci à son tour en- « gendre une tendance opposée parce qu'on se « lasse non pas tant du procédé — nous respec- « tions Flaubert et aimions les Goncourt — que « de l'accumulation des œuvres, et c'est pour- « quoi on s'en prenait à Zola. »

M. Gustave Kahn ajoute :

« Adam et Moréas d'une part, Laforgue et « moi de l'autre, nous nous sommes rencontrés

« dans une certaine communauté de tendances ; « il y avait des divergences bien plus impor- « tantes... »

— Comme la suite l'a prouvé !

« Oui, tenez, je ne vois qu'une école qui « mérite ce nom, celle de Malherbe. Eh bien ! « son grand poète c'est Racan, et non Malherbe. »

Nous interrogeons ensuite l'auteur des Palais Nomades sur l'apport le plus manifeste du symbolisme, les transformations de l'expression poétique auxquelles il attache particulièrement son effort.

« Le vers libre, nous répond-il, ne se présente « pas en révolutionnaire, en conquérant militant. « On a dit de lui avec assez d'humour et de « justesse que son droit, à la liberté allait jus- « qu'à être régulier. Remarquez que nous « n'avons jamais formulé de prosodie. »

— Cependant, actuellement, les études de Robert de Souza...

« Oui, une tendance se manifeste en ce sens; « parallèle, d'ailleurs, au progrès de la phoné- « tique qui était en enfance à l'époque de nos « débuts. A peine si quelques élèves de l'école « des Hautes -Etudes, dont Louis Havet, qne « nous rencontrions parfois, commençait à s'en « occuper.

« J'ai dit ailleurs à ce sujet qu'aujourd'hui la « langue française paraissait avoir perdu ses ac- « cents divers ou plutôt pris à Paris un accent « neutre ; qu'il fallait nous attacher en consé- « quence surtout à ce qu'on pourrait appeler « l'accent d'impulsion qui n'est pas identique « dans le langage courant et dans l'expression « lyrique. Je crois à l'avenir et aux progrès « du vers libre, mais ils se feront lentement ; « jusqu'ici l'éducation du jeune homme impose « à son oreille l'alexandrin : il n'en sera plus « de même lorsqu'il connaîtra les poètes con- « temporains. »

Dans ce progrès du vers libre, M. Kahn aperçut, il y a quelques années, un temps d'arrêt dû à l'influence de Heredia. Richepin, selon lui, agit également beaucoup sur le Midi. Mais aujourd'hui la marche en avant est reprise sous l'influence très active de Laforgue, Bataille, Jammes. A propos des jeunes poètes et de Nicolas Beauduin qui, dit-il, « reste toujours orateur » le théoricien du vers libre remarque que celui-ci peut prêter à l'éloquence : « Il ne supprime pas la rime, d'ailleurs, il la multiplie.» Comme nous venons à parler de Verhaeren et de sa transposition de la vie collective, le poète du Litre d'Images nous fait remarquer ce souci qu'ont souvent manifesté les symbolistes de délocaliser en quelque sorte leurs visions. Les Villes Tentaculaires» pour lesquelles Londres

servit de modèle, ne s'appliquent point précisément et particulièrement à Londres. C'est à cette même préoccupation qu'obéit un Henri de Régnier en choisissant un décor ou des sujets grecs, d'autres en usant d'accessoires moyenâgeux. On n'a pas toujours bien compris sur ce point l'intention des symbolistes ; il est vrai que là comme ailleurs le poncif n'a pas tardé à apparaître.

Au sujet des éditions à bon marché et de leur mise en pratique pour ce qui est de la poésie, M. Gustave Kahn nous cite l'exemple de l'Allemagne, où telle œuvre poétique contemporaine publiée à 1 mark 25, atteignit un tirage auquel nos romanciers les plus mondains et les plus choyés des salons n'osent aspirer. « Seulement, « conclut-il en nous reconduisant, en Angleterre, « en Allemagne on s'ennuie, alors on lit beau- « coup, tandis que chez nous... »

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