‹ Les Tendances présentes de la littérature françaiseChapitre 67 sur 94 · GÉRARD DE LACAZE-DUTHIERS · texte numérisé non relu

GÉRARD DE LACAZE-DUTHIERS

M. Gérard de Lacaze-Buthiers. critique, es,théticien et philosophe, outre de nombreux articles dans la plupart des journaux et revues d'art, depuis plus de quinze ans, où il n'a cessé d-e prendre la défense des novateurs et des créateurs,, a publié comme principaux outrages : L'Idéal Humain de l'Art La Découverte de la Vie, L'Unité de l'Art, Le Culte de l'Idéal ou l'Artistocratie, La Liberté de la Pensée.

« ... En littérature, il y a ceux qui ont du « talent, et ceux qui n'en ont pas. Ces derniers « surtout occupent toutes les places, accaparent « tous les emplois. Ils sont les arbitres du « goût. On écoute leurs sornettes. Que de mer- <; veilleux efforts perdus, à cause de leur œuvre <: néfaste ! Supposons qu'à leur place soit le

« talent, que la vraie critique se substitue, dans c< la presse, à la pseudo-critique des défauts « ou de la documentation étroite, — quelle vic- « toire éclatante pour l'art, quel triomphe pour « nos idées ! Au lieu de cela, les artistes sin- « cères en isont réduits à travailler dans l'om- « bre ; ils restent isolés. Autour d'eux s'étend « l'odieuse conspiration du silence. Une zone « d'indifférence limite leurs efforts. Et la mé- « diocrité, toute-puissante, règne sur les es- « prits. On ne lit plus. On ne pense plus. On « n'écrit plus. A la place d'écrivains, nous avons « des « saboteurs ».

« Ces tardigrades de la pensée et de l'art, re- « présentent dans la société l'élément dangereux « par excellence. Les charlatans ont tous les « honneurs. Quelques indépendants voient le « danger, et ont le courage de le signaler au « peuple abêti. Soutenus par la finance et la « politique, ces deux forces négatives qui, en « s'unissant, éternisent le triomphe de la lai- « deur, les efforts d'une minorité agissante et « pensante sont paralysés, et risquent d'échouer. « Cependant, il ne faut pas, sous prétexte que « les tendances de la masse, des officiels, des « maîtres, se valent en laideur et en égoïsme, « renoncer à l'action, à la lutte, à la création « esthétique. Le Poète, obligé de s'isoler, songe

« constamment au peuple, et l'aime, malgré ses « défauts. A ses côtés, le critique formule des « vérités esthétiques, bonnes à entendre. Et len- « tement s'ébauche une littérature de pensée et « d'action, qui est « révolutionnaire » parce « qu'elle retourne à la grande tradition de l'art. « Seules valent les « tendances » de ceux qui « cherchent, ne se contentent pas d'imiter et « de copier. Seul mérite d'être examiné l'effort « de la jeunesse, qui veut être soi-même, et con- « tinue les «aînés » en ne les imitant pas.

« Or, les tendances des esprits novateurs, des « âmes ardentes d'artistes, des consciences libérées, sont en désaccord avec tout ce qui « nous est offert sous le nom de littérature par « de pseudo-penseurs. En désaccord sur toutes « les questions, politiques, économiques, so- « ciales, l'élite de la jeunesse littéraire désire « une vie plus belle et plus noble, d'où la poli- « tique sous toutes ses formes sera chassée, où « la finance n'obligera plus l'art à se prostituer, « où l'iniquité ne sera plus qu'un souvenir. « Un grand souffle d'humanité et de bonté anime « la jeune littérature, qui doit avant tout attirer « l'attention de la critique. Des écrivains réalisent la découverte de la vie, embellissent « l'humanité par leurs œuvres, pratiquent le « culte de l'idéal et la liberté de la pensée, et « leurs noms seront ^glorieux demain. Par des « chemins différents, tous vont au même but :

« la glorification esthétique de la vie. Des, « groupes émergent les, inddmdus. Eux seuls « comptent par les œuvres qu'ils produisent.

« Il n'y a qu'un parti en littérature : celui de « la beauté. Le reste patauge et ne vaut pas la « peine qu'on s'y attarde. Dans ce parti, crui « n'a rien des appétits, des égoïsmes, des lai- « deurs que nous constatons dans tous les par- « tis, ont droit de prendre place toutes cons- « ciences qui ne consentent pas à se laisser « acheter, qui refusent de considérer comme « un commerce, une façade ou un document, . une forme de la politique et un moyen de « parvenir, l'art et la littérature.

« Des poètes nobles, généreux, proclament « leur droit de « vivre leur vie », et si une « telle formule a un sens, c'est bien dans le « domaine de l'art, car les médiocres n'ont pas « le droit de « vivre leur vie ». Elle ressemble « au néant. Des poètes? Dirai-je toute l'admi- « ration que j'éprouve pour Nicolas Beauduin, « dont l'œuvre considérable, dont le « pa- « roxysme » héroïque rend enfin à la poésie « sa vraie fonction sociale, morale et humaine ? « Nicolas Beauduin est un des plus beaux noms « de la jeune littérature poétique.

« Il y a aussi Florian-Parmentier. Il y a la « horde des « Loups », avec Jean Ott et Belval- « Delahaye, Boger Dévigne, l'auteur des Bâtis- « seurs de Villes, un poème tout à fait « vision-

« naire », qu'on lira et qu'on relira, quand on « aura cessé de faire du sport et de la politique. « Je ne veux oublier ni Jules Romains, Georges « Duhamel, René Arcos, ni Paul Fort, ni la « jeune « bande » des « aristocrates », déci- « dés à tout pour que triomphent leurs idées. « Cette année a vu éclore de nouvelles œuvres « d'un ancien, Fernand Hauser : Le Mystère des « Mois, L'Epopée Balkanique, Fernand Hauser, « qui est toujours jeune, et qui présente ce « spectacle extraordinaire, unique, dans la « presse, d'un journaliste qui est resté un vrai « poète.

« Dans le roman, même richesse, avec Xonce « Casanova, qui demeure artiste dans toutes les « formes variées de « son » roman, où la plus « scrupuleuse observation s'allie à l'imagination « la plus somptueuse ; Gabriel Clouzet, Jacques « Navrai, et quelques autres.

« Le théâtre subit aussi une évolution. }lais « je devrais surtout préciser ici les tendances « de la jeune critique, puisque cette forme d'art « est l'objet de ma plus constante préoccupation. « Toute une phalange de jeunes penseurs est « en train de donner à la critique une « valeur » «nouvelle, d'en faire une «création;.. Gaston « Sauvebois, avec L'Equivoque du Classicisme « et Après le NaturaHsyne ; Alexandre Merce- « reau, avec La Littérature et les Idées, Nou- « belles, et d'autres esthéticiens, essavistes, écri-

« vains d'art, infusent à la littérature amaigrie, « appauvrie, de la santé, de la beauté. La cri- « tique sauvera les lettres du dilettantisme et « du scepticisme. »

GEORGES LE CARDOXXEL

La caste enquête qu'il suit mener à bien, arec M. C'harles Tellag, en 1905, restera comme un document indispensable à consulter pour te ceux qui voudront étudier la littérature que le xix€ siècle finissant léguait au ;xxe. Depuis La littérature nouvelle, M. Georges Le CardsonneJ a fait preuve de f:ues qualités, d'observation dans son roman Les Soutiens de l'Ordre ; il a entrepris également d'importantes campagnes, littéraires d-ans le Gil Blas, Paris -Journal et les Marges.

« Je ne vois pas aujourd'hui d'écoles litté- « raires, mais des groupes formés le plus sou- « vent par des hasards de relations ou de colla- « borations aux mêmes revues. J'avoue, par « exemple, que je cherche en vain ce qui peut « rapprocher un André Gide d'un Paul Claudel, « et cependant tous les deux font partie de la « Xouvelle Bévue Française. Le premier qui écrit dans une langue classique très pure est l'un des plus beaux produits littéraires qu'ait « jusqu'ici donné le protestantisme français : son

« protestantisme est tempéré d'ailleurs par une « sorte d'amateurisme qui n'est pas sans élé- « gance. Claudel au contraire est à la fois un « grand barbare et un catholique absolu.

« Un groupement qui sait exactement ce qu'il « veut et dont on ne peut nier l'influence, c'est « celui de la Revue Critique des Idées et des « Livres. Vous trouverez là Clouard, André du « Fresnois, Eugène Marsan, Raoul Monier, Jeance Marc Bernard, d'autres encore. On peut ne « pas partager toutes les opinions littéraires de « Clouard et trouver par exemple qu'il fut in- « juste pour Henri de Régnier, mais il est vrai- « ment le fils littéraire de Maurras, avec, sou- « vent, plus de largeur d'esprit que son maître, « Ce groupement, vous le savez, voit dans le « xvne siècle français notre plus belle période « classique.

« Un autre groupement qui me paraît assez « homogène par ses tendances, au moins par ses « tendances d'esprit, c'est celui que forme le « jeune groupe spiritualiste, où je vois François « Mauriac, André Lafon, Vallery-Radot, Martial « Piéchaud, Ch. Francis Cailiard, pour ne citer « que ceux-là. Je me demande seulement pour- « quoi ces jeunes écrivains s'appellent spiri- « tualistes et non point nettement caftholiques. « Je vois là une sorte de timidité d'esprit, et « j'avoue que ce nom de spiritualiste ne me « dit rien qui vaille. Je crains que de ce spiri-

« tualisme à mi-côte, ne sorte une littérature « édulcorée, à l'usage des vieilles demoiselles « de province. Voyez -vous, dans cette voie là, il « faut aller jusqu'au bout si l'on ne veut pas « rester médiocre. Cependant je sais parmi ces « jeunes gens, notamment un bien joli talent : « vous verrez quel conteur de la vie intérieure « fera Martial Piéchaud.

« Ce qui m'apparaît caractéristique, c'est que « tous les jeunes écrivains ou presque, se ré- « clament du classicisme, mais ils ne s'enten- <: dent guère sur la définition de ce classicisme. <: Ainsi les écrivains qu'on a groupés à tort, « paraît-il, sous la dénomination (Yunanimistes, <: se proclament volontiers, eux aussi, clas- « siques, et ils n'aiment guère, semble-t-il, le « classicisme tel que le comprend la Revue <: Critique des Idées et des Livres ; ils ne s'en- « tendent guère non plus avec les jeunes écri- « vains de lu Renaissance Contemporaine. Ah ! <: ce nom de classique, si discuté, a grand succès « aujourd'hui. îl n'en était pas de même, il y

quelques années, en 1905, par exemp <■: Je me rappelle quel ahurissement nous cau- « sions chez beaucoup, Charles Vellay et moi, « quand au cours d'une enquête semblable à la « vôtre, nous demandions à nos intéressés : • Croyez-vous à une renaissance classique ? » « Nous savions bien ce que nous faisions alors, « le présent le prouve. Moréas qui venait de

« terminer les Stances, se proclamait depuis « longtemps un classique, mon frère Louis Le « Cardonnel venait de réunir ses poèmes, et un « jour, d'après les dates de ses pièces, on re- « connaîtra qu'il fut le premier classique du « symbolisme. Charles Morice qui, dès 1885, « avait prévu cette renaissance, lui, ne s'étonna « pas non plus de notre question.

« Je crois, que dans cette tendance actuelle « à rechercher à être classiques, et malgré des « divergences sur la définition du mot, il faut « voir le désir chez les meilleurs parmi les nou- « veaux écrivains, de ne plus se contenter d'un « à peu près » dans leurs œuvres ; chacun veut « s'efforcer de donner une forme aussi défini- « tive que possible à l'expression de sa pensée ; « on ne veut plus « truquer ». Je crois d'ailleurs « qu'un écrivain se rattache à la grande tradi- « tion classique française pour l'enrichir, chaque « fois qu'il approche de la perfection. Je vous « disais tout à l'heure que Claudel est un bar- « bare, mais dans ses meilleures pages, il de- « vient classique, et alors il est génial. Le ma- « lheur est que, s'il n'avait donné que de telles « pages, on le considérerait avec moins d'en- « thousiasme dans certains groupes ; dans notre « petit monde littéraire, et cela est inconscient, « ce qu'on pardonne le moins, c'est d'arriver « du premier coup à une certaine perfection. ■« Je crois qu'un écrivain touche à la perfec-

« tion française et par conséquent fait une « œuvre classique, chaque fois qu'ayant quel- « que chose à dire, car c'est la première condi- « tion qu'on oublie souvent, la matière de son « œuvre se présente, comme d'elle-même, sous « un aspect d'éternité, avec une préoccupation « de beauté française dans l'ensemble et le dé- « tail : car il y a une beauté française faite de « la réunion de qualités d'ordre, de mesure d'eu- « rythmie, d'observation, et aussi de clarté : « qualités qui sont celles de notre race et dont « nous devons continuer de donner l'exemple au « monde, et que nous devons nous garder de « perdre sous prétexte de vouloir devenir mon- « diaux. Mais comme je le disais, lors de l'en- « quête menée jadis à Paris-Journal sur la Re- « naissance de l'idéal classique : « Je crois que « chaque époque a son classicisme, réalisé en « des œuvres fort diverses, mais où se retrou- « vent les mêmes qualités. Le meilleur d'Alfred « de Vigny, de Hugo, de Lamartine, de Musset, « de Stendhal, Mérimée, Sainte-Beuve, Benja- « min Constant, Fromentin, tout Flaubert, se « relient à la grande tradition classique fran- « çaise. »

« Xous sommes aujourd'hui à un carrefour « où aboutissent des routes qui furent glo- « rieuses ; nous ne sommes pas encore très loin « du romantisme, au surlendemain du natura- « lisme et au lendemain du symbolisme qui

« fut une manière de romantisme, et l'occasion « d'une invasion fort intéressante de barbares, « car la France reste un pays de grande in- « vasion, mais ces invasions au lieu d'être ter- « ritoriales, si l'on peut dire, sont plus souvent « aujourd'hui intellectuelles. Tandis qu'un Ana- « tôle France, par des œuvres harmonieuses et « mesurées, empêchait, même au moment des «spires extravagances, que fût brisée la chaîne « de notre grande tradition, un Barrés s'ap- « prêtait à nous ramener par un élargissement « du culte du Moi à l'amour de notre terre et « de tout ce qu'elle enseigne, un Maurras nous <( rappelait à l'amour d'une antiquité qui nous « apprît à ordonner nos richesses, un Mithouard « nous apprenait à aimer ces richesses mêmes « dans ce qu'elles ont de plus particulier à notre « sol ; il nous rappelait que nos ancêtres avaient « trouvé l'art gothique ; un Charles Morice, car « il ne faut pas oublier tout ce qu'à fait ce « maître qu'on veut trop ignorer, toutes les « idées qu'il a semées, un Charles [Morice, dis-je, « dénonçait, dès 1885, tout ce que le roman - « tisme, le naturalisme, ce que l'on appelait « alors le symbolisme, avaient d'incomplet, et « il prévoyait une littérature d'expression syn- « thé tique. Il écrivait que le xvne siècle se « préoccupe seulement de réalités idéales, que « le romantisme fut le triomphe du sentiment, « le naturalisme de la seule sensation. Il aurait

« pu ajouter que le symbolisme se préoccupait « uniquement de l'idée cachée sous toute forme « sensible. Je crois qu'aujourd'hui, sous peine « d'imiter les œuvres de ces moments divers, « d'une belle époque littéraire, il faut nous ef- « forcer vers une synthèse de tout cela. Pour- « quoi ne verrions-nous pas des œuvres qui « exprimeraient l'homme et la nature vu par « un homme complet ? De telles œuvres seront « classiques si la vision de l'artiste est présen- « tée sous. un aspect d'éternité ,avec une préoc- « cupation constante de beauté dans l'expres- « sion du détail et de l'ensemble. »

Comme nous parlions de divers écrivains, M. Georges Le Cardonnel nous dit :

" On est injuste pour notre temps qui compte, « sans parler d'un Anatole France, d'un Jules « Lemaître, d'un Maurice Barrés à qui le grand « public rend depuis longtemps justice, des écri- « vains, comme un Elémir Bourges, un Henri « de R.égnier, les Rosny, un Maurras, un Charles « Morice, un Rémy de Gourmont, un Paul Adam,, « un Mithouard, un Maurice Maeterlinck, un « Pierre Louys, un René Boylesve qui a con- « tribué à la Renaissance du roman français, « un André Gide, des conteurs ou romanciers « comme Louis Dumur, Maurice Beaubourg, « Louis Bertrand, Claude Farrère, Colette Willy, « Rachilde, Gérard d'Houville, des poètes si va- « ries depuis Verhaeren, Francis Vielé-Griffin,

« Raymond de la Tailhède, La comtesse de « Noailles, Francis Jammes, Paul Claudel, jus* « qu'à Paul Fort, Saint- Georges de Bouhélier, « Paul Souchon et Fernand Gregh. Je vous cite « ces noms, sans ordre, et sans tenir compte de « mes préférences esthétiques, simplement pour « vous montrer toute la richesse du jardin litté- « raire français. Il faudrait encore penser aux « historiens, aux savants, aux philosophes. On « peut être un savant ou un philosophe et avoir « des qualités de grand écrivain. Nous en avons « la preuve avec un naturaliste comme Fabre, « des philosophes comme Bergson et Boutroux. « Et voici maintenant qu'une génération nou- « velle atteint l'âge des belles réalisations. Un « roman comme La Turque, d'Eugène ^lontfort, « mériterait le succès des meilleurs livres de « Maupassant, et lisez-donc En flânant de Cadix « à Messine ! Il y a en Montfort un romantique « et un naturaliste qu'un fort classicisme par- « vient à harmoniser. Je tiens les Tharaud « avec la Maîtresse servante et leur admirable « F.ête Arabe, comme ayant des qualités de très « grands écrivains. Et Paul Léautaud qui, si spi- « rituel, si vivant, pourrait être, s'il voulait pro- « duire davantage, un nouveau Stendhal : on n'a « d'ailleurs pas l'air de s'en douter. Je m'en vou- « drais de ne pas vous citer encore, entre autres, « Toulet, Gilbert de Voisins, Edmond Jaloux, « Francis de Miomandre, Cyril Berger, le dé-

« licieux Jean Giraudoux, Marguerite Audoux, « Alphonse de Chàteaubriant, Henri Bachelin, « Valéry Larbaud, Franz Toussaint, Louis Per- « gaud, Jacques Copeau, André Billy, combien « d'autres, sans parler de cet étonnant entraî- « neur d'intelligences qu'est Charles Péguy. « Cette génération est d'ailleurs surtout une gé- « nération de prosateurs. Cependant, François « Porche, par exemple, a écrit des vers d'une « poignante humanité ; André Mary est un pur « poète dont la personnalité se dégagera de plus « en plus, et il y a encore Martineau, Guyce Charles Gros, André Salmon d'une si délice cieuse fantaisie, Guillaume Apollinaire. Et « derrière cette génération une autre apparaît, et « j'en distingue ensuite encore une autre qui « déjà, point et dont vous êtes. Mais ce qu'on « peut regretter, c'est qu'au milieu d'un si grand « nombre de talents d'âges divers, n'appa- « raisse pas encore quelque grand esprit di- « recteur. »

Nous demandons : « Et les unanimistes ? » « Je crois qu'ils ne veulent pas qu'on les con- « sidère comme une école. En tous cas, l'una- « nimisme, autant qu'on peut se rendre compte « des intentions des écrivains de ce groupe, « apparaît une exagération intéressante. Il est « bien certain que dans l'avenir, on ne pourra « plus écrire de roman vivant sans faire parti- « ciper au drame le milieu où celui-ci se joue,

« sans considérer les foules, les groupes hu- « mains, comme des personnages collectifs doués « d'une sorte d'automatisme. Ce que je dénie « seulement aux unanimistes, c'est d'être des « poètes. Ils m'apparaissent doués d'une cu- « rieuse intelligence systématique mais dénués « de sensibilité. Ils ont des cerveaux de chi- « miste, ce qui n'est pas méprisable mais ne « saurait convenir à des poètes. Ainsi Duhamel « ne comprend rien à la poésie, et quand il « s'évade de l'inintelligible, c'est pour tomber « dans la platitude. Peut-être réussiront- ils au « théâtre à donner des œuvres curieuses. Il « y avait, paraît- il, de grandes qualités dans « le premier acte de l'Armée dans la Ville, de « Jules Romains qui est, lui, un véritable écri- « vain en prose ; son roman, Mort de Quelqu'un. « a apporté vraiment quelque chose de nouveau. « Et voilà qui est si rare ! »

Comme nous nommons Paul Fort :

« C'est le prince des poètes ! s'écrie M. Georges « Le Cardonnel. Mais il est délicieux. Il y a un « livre admirable à extraire de ses quatorze vo- « lûmes. Il chante comme les arbres quand il « fait du vent, et pour lui, il fait toujours du «vent: c'est vous dire qu'il chante toujours. « Cest un poète très original que je relis vo- « Ion tiers à la famille de nos grands trouvères.»

Nous parlons de Nicolas Beauduin.

« Ce jeune poète a certes une grande puis-

« sance verbale. Sa poésie me fait penser à un « flot. Il est très intéressant, mais rien de ce « qu'il écrit ne m 'apparaît assez définitif. Je « crois d'ailleurs qu'un poète doit écrire peu, « car c'est, de sa part, prévoir l'irrésistible dé- « chet qui se produira dans son œuvre. Vigny « et Baudelaire ont peu produit ; le meilleur de « Hugo ferait un peu plus d'un livre à 3 fr. 50. « Même, de Verlaine, il ne restera guère que « le choix fait par Coppée. A propos de Xicolas « Beauduin et de son groupe des Rubriques S ou celles, je crois qu'il conviendrait de ne « pas oublier cet esthéticien doublé d'un re- « marquable poète, Adolphe Lacuzon, dont i'in- « fluence a été considérable sur quelques es- « prits et sur ce groupe en particulier. Il a donné de la poésie la plus belle définition « que je connaisse : « Le rôle de la poésie est « d'agrandir la conscience humaine au delà « même des vérités contrôlées. »

Xous en venons à notre dernière question, celle qui touche aux éditions à bon marché.

« Mais cela, nous répond-il, n'a littérairement « aucune importance. La littérature n'a rien à « faire avec l'industrie littéraire. Tout ce que « je puis vous dire c'est qu'un véritable écrivain fera toujours le livre qu'il aura du plai- « sir à faire. Il se peut que des circonstances « le gênent, le retardent, il en triomphera. Je « considère que celui qui n'écrit que pour sa-

« tisfaire le public n'est pas un écrivain. Ce « qui ne veut pas dire qu'on continuera à être « un écrivain lorsqu'on est illisible. Ne me « faites pas dire cette bêtise ! Je crois au con- « traire que les grands écrivains sont toujours « accessibles au public par un côté d'eux - « mêmes : chacun trouve simplement dans leurs « œuvres ce qu'il est capable d'y trouver. »

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